Macron aux Bernardins (II) Sur le colonel Arnaud Beltrame

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Voici la seconde partie d’une lecture philosophico-politique du discours du président Macron aux Bernardins (9 avril 2018).

Pour la première partie, cliquer ici

 

 

TEXTE DU PRÉSIDENT

 

L’exemple du colonel Beltrame par lequel, Monseigneur, vous venez d’achever votre propos, illustre ce point de vue d’une manière que je crois éclairante.

Beaucoup, lors de la journée tragique du 23 mars, ont cherché à nommer les ressorts secrets de son geste héroïque.

Les uns y ont vu l’acceptation du sacrifice ancrée dans sa vocation militaire.

Les autres y ont vu la manifestation d’une fidélité républicaine nourrie par son parcours maçonnique.

D’autres enfin, et notamment son épouse, ont interprété son acte comme la traduction de sa foi catholique ardente, prête à l’épreuve suprême de la mort.

Ces dimensions en réalité sont tellement entrelacées qu’il est impossible de les démêler, et c’est même inutile, car cette conduite héroïque c’est la vérité d’un homme dans toute sa complexité qui s’est livrée.

Mais dans ce pays de France qui ne ménage pas sa méfiance à l’égard des religions, je n’ai pas entendu une seule voix se lever pour contester cette évidence, gravée au cœur de notre imaginaire collectif et qui est celle-ci: lorsque vient l’heure de la plus grande intensité, lorsque l’épreuve commande de rassembler toutes les ressources qu’on a en soi au service de la France, la part du citoyen et la part du catholique brûlent, chez le croyant véritable, d’une même flamme.

Je suis convaincu que les liens les plus indestructibles entre la nation française et le catholicisme se sont forgés dans ces moments où est vérifiée la valeur réelle des hommes et des femmes. Il n’est pas besoin de remonter aux bâtisseurs de cathédrales et à Jeanne d’Arc: l’histoire récente nous offre mille exemples, depuis l’Union Sacrée de 1914 jusqu’aux résistants de 40, des Justes aux refondateurs de la République, des Pères de l’Europe aux inventeurs du syndicalisme moderne, de la gravité éminemment digne qui suivit l’assassinat du Père Hamel à la mort du colonel Beltrame. Oui, la France a été fortifiée par l’engagement des catholiques.
Disant cela, je ne m’y trompe pas. Si les catholiques ont voulu servir et grandir la France, s’ils ont accepté de mourir, ce n’est pas seulement au nom d’idéaux humanistes. Ce n’est pas au nom seulement d’une morale judéo-chrétienne sécularisée. C’est parce qu’ils étaient portés par leur foi en Dieu et par leur pratique religieuse.

 

COMMENTAIRE

Le président nous propose, à partir du geste d’Arnaud Beltrame,

1° une méditation sur la liberté, sur l’acte libre ;

2° à l’intérieur de cette méditation, une réflexion sur la place que tient, dans cette liberté, dans cet acte, et donc dans le service de la France, la foi chrétienne d’Arnaud Beltrame ;

3° une réflexion sur le rapport, au sein de cette liberté, entre cette foi chrétienne et la philosophie des Lumières, et sur la synthèse humaniste qui s’est faite dans l’âme de ce héros français.  

 

 

Une méditation sur la liberté, sur l’acte libre 

 

Qu’un président de la République parle sur la liberté, la liberté intérieure, le libre-arbitre, ce n’est pas fréquent. C’est pourtant là que s’enracine le sens de la République – de la liberté civile et politique d’un peuple libre. Car si nous n’étions que des marionnettes déterminées par toute sorte de stimuli incontrôlables, quel sens cela aurait-il de parler d’un peuple libre ? Autant parler d’un peuple de marionnettes, ou d’une république de robots. Il faut donc savoir gré au président d’élever le débat tout à fait à l’essentiel.

Nous sommes invités ici, comme disait Bergson [Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889, PUF, 1959, p.155-156], à « nous reporter par la pensée à ces moments de notre existence où nous avons opté pour quelque décision grave, moments uniques dans leur genre, et qui ne se reproduiront pas plus que ne reviennent, pour un peuple, les phases disparues de son histoire. »

Pour mieux commenter ce passage du discours aux Bernardins, nous devons prendre en compte un autre discours, prononcé dans la cour des Invalides, peu de jours auparavant, lors de l’hommage national au colonel Beltrame. [Les citations du président, tirées de l’un ou l’autre discours, sont en caractères gras.]

« Ce choix lui ressemblait tellement que sa mère apprenant qu’un gendarme accomplissait ce geste a instinctivement, presque charnellement reconnu son fils. Elle a su que c’était lui avant même de savoir. »  

Lisant ces lignes extraites de l’hommage aux Invalides, comment ne pas citer encore Bergson : « Nous sommes libres quand nos actes émanent de notre personnalité entière, quand ils l'expriment, quand ils ont avec elle cette indéfinissable ressemblance qu'on trouve parfois entre l'œuvre et l'artiste. [op.cit., p.113] »

Que veut dire le philosophe ? Que notre vie serait une œuvre d’art ? Ou que le bien et le mal seraient une affaire « de goûts et de couleurs » ? Bien sûr que non.

L’artiste vise l’Idéal du Beau. Cet Idéal est en un sens le même pour tous les artistes. Cependant, il se fait unique pour lui et se présente à lui comme ce qui l’appelle uniquement, lui ; la force de son appel est « le ressort intime » de tous ses gestes libres. Sa vocation consiste donc dans son engagement envers le Beau, dans la Beauté. Cet engagement consiste à répondre à sa vocation en incarnant ce Beau dans « un rêve de pierre », comme disait Baudelaire, ou de sons, ou de couleurs. Son « moi profond » est ce qui écoute et répond à cette vocation. C’est son être, sa personne, son « je » en tant que liés à ce Beau, sa réponse. Telle est « la part la plus profonde et peut-être la plus mystérieuse de son engagement », celle qui le dépassait, « cette transcendance qui le portait ». Et quand l’Homme, « amant docile », répond à sa vocation en ce qu’elle a de plus haut, au point de ne plus s’appartenir et de lui donner sa vie, alors oui : « L’absolu est là, devant nous ».    

Ce qui est vrai de l’artiste qui poursuit le Beau esthétique est vrai du magnanime, du grand citoyen qui poursuit le Juste, et qui est courageux « non par nécessité, mais parce que cela est beau » [Aristote, Ethique à Nicomaque, L.III, ch.8].  

 

 

La synthèse humaniste qui s’est faite dans l’âme de ce héros français  

 

Le président résume très bien les trois motifs profonds de son geste. Ces trois motifs résument la vocation d’une âme et son histoire, et représentent aussi l’âme de la France avec sa culture humaniste, face aux choix décisifs qu’elle a à faire en ce moment si particulier de son histoire.

« Les uns y ont vu l’acceptation du sacrifice ancrée dans sa vocation militaire », c’est ce qu’il y a d’antique, d’immémorial et de classique dans notre culture humaniste, celle de l’hoplite athénien, du légionnaire romain, l’amour et le service de la patrie, l’humanisme stoïcien. Car la paix ne peut régner que par le droit. Mais des violents toujours veulent renverser le droit. Il faut des courageux qui soient la force du droit. Ils acceptent d’entrer, s’il le faut, dans l’épreuve de force avec les violents, et de s’exposer à la blessure ou à la mort, « parce que cela vaut la peine ».

Comme le disait Périclès, « Il faut prendre les héros morts pour modèles et ne jamais se détourner du danger, ayant bien jugé que le bonheur est le fruit de la liberté et la liberté celui du courage. » [Thucydide, Guerre du Péloponnèse, 44, L.II, ch.6.]

 

« Les autres y ont vu la manifestation d’une fidélité républicaine nourrie par son parcours maçonnique. D’autres enfin, et notamment son épouse, ont interprété son acte comme la traduction de sa foi catholique ardente, prête à l’épreuve suprême de la mort. »

Nous avons là les deux autres strates de notre culture humaniste. La philosophie des Lumières, avec sa recherche d’autonomie radicale grâce à une interrogation radicale, une culture de raison, une citoyenneté dans la liberté d’un peuple souverain ; et la foi chrétienne, qui culmine dans la découverte d’une autonomie intégrale, par l’union au Dieu humaniste, Dieu fait Homme, l’Homme-Dieu, le Christ. Arnaud Beltrame est passé de l’une à l’autre et en découvrant le Dieu qui se fait Homme, il a accompli sans la renier la vocation de l’Homme qu’il avait cherchée dans les Lumières, ce désir d’être Dieu. En donnant sa vie pour la France, il lui a donc fourni aussi un modèle émouvant pour la renaissance de sa culture et la redécouverte de sa vocation.  

 « Les états profonds de notre âme, ceux qui se traduisent par des actes libres, expriment et résument l’ensemble de notre histoire passée » [Bergson, op.cit., p.122]. Car « c’est de l’âme entière en effet que la décision libre émane [op.cit., p.110].

Cette culture humaniste, c’est l’âme et c’est l’idéal de la France. Nous tous, Français, notre destin ne nous « appartient pas tout à fait », nous avons « partie liée avec quelque chose de plus élevé que nous-mêmes. » Nous faisons corps « avec un idéal plus grand et plus haut. Et cet idéal, c’est le service de la France. »

Cette « vérité d’un homme dans toute sa complexité », livrée dans son engagement total, c’est la même que celle de la France de demain.

 

 

Un combattant audacieux

 

Sans rien retirer à la grandeur de ce qui précède, j’ajouterais volontiers une dimension supplémentaire à son geste, après en avoir discuté avec tel ou tel de ses camarades.

Il est pensable que le lieutenant-colonel Beltrame ne voulait pas d’abord mourir et se sacrifier, mais qu’il espérait l’emporter sur son adversaire, gagner la bataille ; qu’il ne voulait pas d’abord échanger sa vie contre celle de la caissière prisonnière, mais, tout en la sauvant, avoir un prétexte plausible aux yeux du terroriste pour l’approcher. Il aurait alors saisi une occasion de le mettre hors d’état de nuire, en lui sautant dessus lors d’un instant d’inattention, par exemple au moment même où les gendarmes auraient donné l’assaut à sa demande, comme il semble l’avoir fait. Ce plan audacieux aurait échoué, non par suite d’erreurs ou de défaillances humaines, mais pour des raisons purement techniques. Ce qui explique le souci du président de ranimer le moral de ses camarades et de les tirer de leur désarroi, leur disant à raison qu’ils n’ont pas démérité, bien au contraire.

Il n’empêche qu’en prenant cette initiative audacieuse, Arnaud Beltrame ne pouvait pas ne pas prévoir le cas où elle échouerait, et ne pas accepter en ce cas une mort aussi probable que l’honneur qu’il aurait acquis dans le cas contraire. Alors, pouvait-il penser, il aurait au moins sauvé une vie, donné la sienne pour la sécurité de la population, et fourni un magnifique exemple de courage et de générosité, plus nécessaire encore dans les temps présents que la mise hors de combat d’un terroriste. C’est ce qui s’est en effet produit. Peut-être est-ce, pour la France, ce qui pouvait arriver de mieux. 

A SUIVRE

Cet article a été reproduit partiellement sur le site ALETEIA 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Nouveauté !

Evénements

Aucun événement