Recension du livre de Rémi Brague sur La religion.

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Ce compte-rendu de lecture est à paraître dans la revue sud-americaine Humanitas numéro 87.

Sur la religion  

 Sur la religion

   

Le dernier livre de Rémi Brague, Sur la religion, se compose de neuf études et d’autant de chapitres. Dans les trois premières, il définit et divise le concept de religion. Dans les six dernières, il traite de questions disputées de nos jours sur ce sujet : religion et raison (ch.4), religion et Droit (ch.5), Eglise et Etat (ch.6), Dieu et l’idée de liberté (ch.7), religion et violence (ch.8), notamment dans les livres sacrés (ch.9).

L’intention de l’auteur est triple : défendre la religion en général, le christianisme en particulier, et critiquer l’islam, en tout cas rappeler à son sujet des éléments souvent passés sous silence. 

En disciple de Husserl, et se recommandant de Socrate, Brague part en chasse de l’essence de la religion (car il tient aux essences, p.9). Allant de l’un au multiple, il divise ensuite l’essence ainsi définie en ses espèces et individualités. Au ch.1, il part du mot « religion » et parvient à distinguer et à clarifier les principaux composants du concept, mais en s’efforçant de rappeler l’essentiel de leurs manifestations historiques. De même, pour reconstruire la pluralité des religions (ch.2-3), il use de logique, mais non sans se confronter aux religions existantes. Son but est de marier la démarche empirique au concept, évitant le récit désorganisé aussi bien que la spéculation hors Histoire.

Brague veut éviter au débat public ou politique d’user d’un concept fourre-tout, appelé « religion », les mettant toutes confusément « dans un même panier » (p.11) à la forme vaguement chrétienne, ce dont résultent déformations, confusions et injustices.

L’A. essaye de faire comprendre aux Occidentaux que toute religion n’est pas une espèce de christianisme, mais que c’est le contraire qui est la vérité. En fait d’autres religions, c’est surtout de l’islam qu’il est question et du judaïsme. Le judaïsme est traité avec beaucoup de sympathie, tandis que le constant parallèle entre le christianisme et l’islam invite sur ce dernier à des conclusions accablantes. Le christianisme fonde l’idée de nature dans sa conception propre de la création, valorise énormément la liberté (dans sa dogmatique) et ne se soucie pas plus que ça de loi et de systèmes juridiques. Ce dernier point est central au contraire dans la religion musulmane, qui par ailleurs n’admet qu’avec réticence l’idée de nature et limite la liberté à ce qu’il faut pour justifier l’imputation des actes humains et leur juste rétribution.  

Brague, armé d'érudition massive et servi par sa connaissance des langues sacrées, force incontestablement à réfléchir. Il pulvérise les simplismes qui réduisent le débat sur « la religion » ou « les religions » à des affrontements caricaturaux, idéologiques et pulsionnels. Faisant taire un instant le bruit de fond médiatique, il veut nous placer en face des choses elles-mêmes, ou plutôt de leurs essences, avec leurs grandes structures souvent méconnues, leurs développements imprévus, leurs faits majeurs têtus et paradoxaux, leurs différences objectives et inattendues, parfois leurs ambigüités. 

Quant aux questions disputées, il est impossible de résumer un livre où pratiquement tout est à la fois savant et intéressant. Brague démontre, par exemple, que la violence a toujours existé dans le genre humain, en même temps que la religion, mais aussi que d’autres éléments, politiques et économiques. On sait la difficulté d’établir en sciences humaines des causalités prouvées entre phénomènes concomitants. Pourtant, les idéologies athées paraissent remporter la palme en termes de massacres pour des idées (p.200-202).

Brague redémontre, avec beaucoup de science, qu’il y a toujours religion. Quand Dieu s’efface, il y a des dieux. Quand des dieux meurent, paraissent de nouveaux dieux (p.53), parfois pervers (p.58). En somme, l’homme ne sort jamais de la religion. Voilà qui est déstabilisant pour une certaine opinion occidentale.

Brague abordant les religions, choisit d’en considérer l’essence, c’est-à-dire la « dogmatique » : l’idée qu’elles se font de l’Absolu ou de Dieu et des rapports de l’Homme à Dieu. Il laisse de côté la façon dont ces religions sont présentement vécues. L’avantage de la méthode est de donner aux mots un sens stable et précis. L’inconvénient est de faire abstraction des différences et changements colossaux pouvant affecter les existences censées être les supports de ces essences. Ce qui est certainement le cas de l’islam et des musulmans.

Brague entend démontrer que l’essence de l’islam est contraire à celle de la liberté et que l’Occident s’égare quand il espère qu’un « islam existentiel », s’écartera de l’essence de l’islam. Son raisonnement (p.225) : « Dans le Coran, Dieu, s’il en est l’auteur, déclare : ‘Vous avez en le prophète un bel exemple (uswa hasana)’ (XXXIII, 21). On identifie ce prophète non nommé à Mahomet. Ses faits et gestes prendront alors la valeur d’un modèle de comportement, et ses déclarations auront force de foi. C’est ce verset qui fonde la recherche et l’utilisation juridique des hadiths. Ce qu’a fait le Prophète ne saurait être mauvais et, s’il n’est pas strictement obligatoire de l’imiter, cela ne saurait en aucun cas être interdit. » Brague se dispense de conclure, tant les conclusions seraient à ses yeux transparentes.

Il y a chez Brague deux inspirations, l’une chrétienne, l’autre libérale – la meilleure version du libéralisme, qu’il partage avec Pierre Manent et Alain Besançon. De là l’origine de son dissentiment avec le Saint-Père, souvent exprimé publiquement, sur la question de l’islam en Europe. François est en effet moins libéral et considère moins la « dogmatique » de l’islam que le vécu de ses adeptes et son contexte économico-migratoire, analogue à celui des Latino-Américains aux Etats-Unis.

Brague a raison de voir un problème majeur dans la place nouvelle de l’islam au sein de la culture occidentale. Sa méthode force à tenir compte d’un ensemble de faits souvent exclus a priori, mais elle risque d’en faire oublier d’autres. La rigueur universitaire parisienne ou munichoise n'est pas en question, mais elle ne fait pas bon ménage avec la finesse politique, ni avec l'esprit apostolique, quand celui-ci prend, de Rome, une vue globale de la planète.

  

 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Nouveauté !

Evénements

Aucun événement