Une présentation de mon livre paru en février 2018.

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La renaissance de l’humanisme

 

Pour avoir envie de lire mon livre, réfléchissez sur son sous-titre : « Méditations sur un humanisme qui vient ». L’humanisme est la plus vivante de nos traditions et l’objectif de tout progrès. Il est déjà, et il sera de plus en plus dans l’avenir, le seul critère possible de décision. Mais l’humanisme est profondément en crise, et depuis longtemps.

L’enjeu du livre est la redécouverte et la réinvention de l’humanisme. Il s’agit de contribuer à ouvrir un nouveau cycle de l’humanisme, ce qui précède toute renaissance de la civilisation.

Comment réinventer l’humanisme ? En sortant des oppositions entre humanismes. Le grand humanisme moderne des Lumières s’est construit en opposition à l’humanisme chrétien ; l’humanisme postmoderne rejette à la fois l’humanisme moderne et l’humanisme chrétien. Ne peut-on essayer la paix et la synthèse ? Le pape François dirait : la miséricorde...

 

 

Platon et l’humanisme antique

 

Toute Renaissance relit Platon. C’est lui le fondateur de l’humanisme. Il commet « une sorte de parricide » sur « notre père Parménide[1] ». Autrement dit, il n’est plus fasciné comme tous ses prédécesseurs par la croyance en l’unité de l’Être. Il reconnaît le Bien mais sous l’unité de celui-ci, la pluralité des Idées et des âmes, et même celle des individus concrets, liés dans l’ordre du cosmos. Comment donc l’Homme pourrait-il ne pas être bon, lui qui est sous le Bien, le vise et le désire ? Et du temps de Platon, au IVe siècle avant Jésus-Christ, il y a, déjà, des sciences. Le pluralisme sérieux s’accorde avec l’unité de la vérité. Les sciences, en particulier la géométrie, montrent qu’il y a en l’Homme quelque chose qui est différent du corps et qui vise les vérités éternelles. Son disciple, Aristote, dit que l’Homme est parmi les animaux « le seul à participer au divin[2] ». Avec la raison, nous tenons aussi la racine de la liberté. Dignité de l’Homme, raison, liberté : humanisme. – Bien sûr on peut souligner les insuffisances de Platon. Mais à quoi bon ?

 

 

Le Christ et l’humanisme chrétien

 

Le Christ paraît. C’est l’Homme-Dieu, comme l’écrit audacieusement saint Augustin. Tout être humain peut avoir accès à sa vie divine, participation à sa liberté humanodivine. Peut-on rêver humanisme plus intégral ? Le meilleur des empereurs romains, le plus philosophe, le plus imprégné de l’humanisme antique, Marc Aurèle, fut parmi ceux des empereurs qui persécutèrent le plus les premiers chrétiens. Reconnaissons que les chrétiens ne lui en ont pas voulu. Des générations de moines ont recopié ses Pensées, comme ils ont recopié aussi le Banquet de Platon, à la stupéfaction répétée de Jacques Lacan[3], qui les aurait crus plus bégueules. C’est que tout cela va dans le même sens et dans le bon sens et s’accorde plus que cela ne se combat. Malgré leurs conflits et tensions sur bien des points, l’humanisme antique et l’humanisme chrétien ont été fondus en un seul, en une première synthèse humaniste, celle de l’humanisme chrétien classique.

Cette synthèse s’est défaite à partir de la fin du Moyen-Âge, et tout au long des XVIe et XVIIe siècles, sous la double pression du premier développement des sciences modernes et de nouvelles aspirations à la liberté civile. Des chrétiens ont pris peur. Ils ont assombri la religion du Christ. La papauté pourtant fut toujours humaniste. On le lui a reproché. On l’a même décrite comme néo-païenne. Optimiste et « miséricordieuse », elle comprenait que ces nouveaux éléments étaient issus du Christ. Le Progrès est une retombée de la Résurrection déployée dans l’Histoire. A quoi cela sert-il d’opposer le Progrès de l’Homme à l’Homme-Dieu Jésus-Christ ? A cause de chrétiens antihumanistes, le Christ a pour un temps perdu l’initiative humaniste.

 

 

L’humanisme moderne

 

Les Modernes ont donc tenté sans le Christ une nouvelle synthèse humaniste. Cependant, ces Grandes Lumières qui écartaient Jésus-Christ entendaient bien conserver les acquis du christianisme, notamment la dignité et la liberté de l’Homme, mais subordonnées à la Raison, raison humaine érigée en divinité.

La tension fut souvent très forte entre christianisme et lumières. Mais Augusto Del Noce a montré que cette bipolarisation n’allait pas de soi[4]. Il y eut un immense courant de lumières chrétiennes, entre Descartes et Rosmini. L’esprit humain, que quelques échecs dégrisent de ses excès rationalistes, reconnaît dans la Raison le Logos et en retrouve la transcendance, en même temps qu’il retrouve le Maître intérieur de saint Augustin[5]. C’est sans doute le fond de la discrète philosophie de Benoît XVI.

Le monde pour les Hébreux s’ordonnait par rapport à l’Unique créateur et à ses lois-volontés. Que font les sciences, sinon mettre des nombres sur ces lois, des proportions sous ces volontés ? Plutôt que de rappeler le mal que les Révolutionnaires, inspirés par les penseurs éclairés, ont fait aux chrétiens, mieux vaut tirer parti du grain qui se mêle à la paille d'extrapolations sans valeur. C’est comme rappeler le mal que les humanistes antiques ont fait aux premiers chrétiens.

Les lumières ont ceci de particulier qu'avec leur méditation sur la loi, en physique et en morale, et si nous mettons de côté un excès de système et l’obsession du "doute", elles unissent à la raison la foi de l'Ancien Testament, ce qui solidifie l'humanisme chrétien. Il y a dans la pensée de grands penseurs éclairés des apports considérables et objectivement vrais, qui enrichissent un humanisme pérenne. Par exemple, la pensée pratique de Kant, si nous le lisons avec liberté, nous rend certains de notre liberté, justement comme pouvoir de décision, d’autodétermination raisonnable, grâce à la norme objective. Elle permet de comprendre avec rigueur comment les Hébreux, recevant la Loi, découvraient aussi la liberté. La liberté du Christ et la grâce de l’Esprit Saint peuvent conférer à l’Homme une liberté plus grande, mais qui a toujours besoin d’être garantie par la précédente, même quand elle la bouscule.

 

 

L’humanisme postmoderne

 

La synthèse moderne s’est défaite à son tour, justement à cause des étroites limites de cette liberté moderne à base exclusivement de devoir et de loi morale. Ce moralisme constitue l’élément antihumaniste de l’humanisme moderne, lequel a perpétué tout ce qu’il y eut de moins heureux dans la chrétienté médiévale finissante, ou même dans la chrétienté des âges classiques. Le père Servais Pinkaers, o.p., a mis tout cela en lumière avec une érudition surprenante et une parfaite clarté[6]. Il a montré que la béatitude et l’amitié étaient les deux bases de la morale chrétienne.

Que dirons-nous donc des postmodernes et de l’éruption de 1968 ? Que c’est le diable ? Mais le diable est partout, si on veut bien le chercher. N’était-il pas aussi dans la sinistrose de l’impératif catégorique et dans toute une morale du devoir tournant à la névrose ? N’était-il pas aussi dans le fanatisme politique des idéologies modernes ? Ou dans ces systèmes qui enferment tout dans une Raison systématique, desséchant la vie et coupant tout ce qui dépasse ? C’est donc avec raison et avec humanisme qu'un tel excès de rationalisme, un tel moralisme, cette violence politique, et cette agression aussi de la Nature ont fait l’objet de critiques féroces et se sont vues rejetées par les postmodernes. Comment ne pas sympathiser ? Et voir dans ces critiques moins de révolte adolescente ou d’immoralisme irresponsable, plus de besoin de salut, d’humanisme et de vie ? Là encore, n’est-ce pas l’attitude du pape François ?  

Cette critique dite postmoderne a voulu garder tous les idéaux humanistes, mais en détruisant cette synthèse humaniste moderne, qui était certes puissante et innovante, mais trop exclusive et combien étouffante. Comment ne pas d’abord voir dans Freud un témoin et un analyste de cette crise névrotique et de ce malaise dans laquelle l’humanisme moderne a plongé la culture et dont elle n’en finit pas de se remettre ?

Cet humanisme postmoderne se veut non totalitaire. Qui ne l’approuverait en cela ? Mais ce XXIe siècle a peur de Dieu comme le XVIe avait peur du diable. Il a peur de la vérité, de la raison, comme si c’était la base du totalitarisme. Comme si Hitler et Staline s’étaient jamais souciés de raison et de vérité ! La vérité, c’est donc qu’il n’y a pas de vérité. La justice se définit sans le bien et contre le bien. Tout fondement est écarté, par peur qu’il y ait quelque part quelque chose qui tienne debout et qui pourrait être un opprimant pouvoir. Pas de Nature, pas de Dieu, pas de Raison. Que reste-t-il ? Le Néant et la liberté assise sur le Néant tombe elle-même dans le néant. Tout s’effondre dans le non-sens et le délire. Crise écologique, folie du populisme, tensions guerrières, exubérance irrationnelle des médias et des marchés, etc. L’injustice de l’individualisme arbitraire, ne pouvant plus être mise en cause en raison du politiquement correct, détruit la liberté de penser au nom de la liberté de penser. L’humanisme postmoderne est ainsi devenu un délire collectif qui pourrait mener sur bien des points au règne de l’inhumain, et préparer la guerre mondiale.

 

 

La renaissance de l’humanisme

 

La question est donc celle de la renaissance de l’humanisme. Après toutes ces confrontations entre différents humanismes, il faut en faire la synthèse. Si nous y parvenons, nous aurons une Renaissance de la civilisation. J’estime que ces renaissances passent par l’éducation et d’abord celle des Décideurs. C’est la bonne méthode, pour retrouver les critères, et pour en inventer une version humaniste plus adéquate, que de se proposer la formation des Décideurs. 

L’humanisme est le cœur de toute notre civilisation, antique, chrétienne, moderne éclairée, et même postmoderne. Il le restera et il sera l’avenir du monde. Le drame, c’est que l’humanisme, la civilisation humaniste, sont devenus antihumanistes, mais paradoxalement par humanisme et de bonne foi ; aussi ne s’en rend-on pas bien compte. Par moralité et par humanisme nous devenons monstrueux. Les exemples sont sous nos yeux.

Mais là encore, faut-il avant tout condamner ? La psychose narcissique collective a remplacé la névrose moraliste. L’Homme postmoderne est désormais un « paumé », qui souffre et se débat dans d’impossibles contradictions. Par exemple, il voudrait retrouver et respecter la nature mais il refuse l’idée de nature humaine et de loi naturelle, pourtant fond non seulement de l’éthique, mais de la raison et de la science.  

Ainsi, un humanisme nouveau saura-t-il pratiquer une psychanalyse de cette culture, guérir la psyché humaniste par un examen de conscience qui ira plus profond que le soupçon nietzschéen. En un mot, sortant du pathologique, il retrouvera (grâce à la génialité de tant de fébriles recherches postmodernes) un équilibre dynamique dont il n’ose encore même pas rêver. 

Le point le plus important, c’est un dialogue à fond entre ce qu’il y a de plus universel dans le christianisme et ce qu’il y a de plus puissant dans les Lumières[7]. La conclusion-clé, c’est que l’humanisme doit redécouvrir en profondeur sa relation à l’universel, c’est à dire son Dieu, par ce dialogue entre le Dieu fait Homme, Jésus-Christ, et « l’Homme-Dieu » des lumières. Ainsi aurons-nous « une nouvelle synthèse humaniste », et la possibilité d’une nouvelle renaissance.

Pour les chrétiens, en procédant à cette synthèse supérieure, comme l’a fait par le passé l’humanisme chrétien classique avec l’humanisme antique, c’est aussi l’opportunité de reprendre l’initiative conceptuelle.


 


 



[1] Platon, Le Sophiste, traduction Chambry, XXIX.   

[2] Aristote, Parties des Animaux, II, 10, 656 a 7-8. Il est vrai qu’il ajoute « ou du moins il y participe davantage que tous les autres ».

[3] Jacques Lacan, Le Séminaire. Livre VIII. Le transfert, Seuil, 1991, 2001, p.£$

[4] Augusto Del Noce, Da Cartesio a Rosmini, Milano, Giuffré, 1991.   

[5] Saint Augustin, Le Maître, Klincksieck, 2002.

[6] Google vous donnera tous les titres des excellents ouvrages de Servais Pinkaers. En anglais, un livre très précieux : The Pinkaers Reader: Renewing Thomistic Moral Theology, edited by Craig Steven Titus et John Berkman, The Catholic University of America Press, 2005.

[7] Paul VI, Discours du 8 décembre 1965, pour la clôture du Concile Vatican II : « La religion du Dieu qui s’est fait homme s’est rencontrée avec la religion (car c’en est une) de l’homme qui se fait Dieu. Qu’est-il arrivé ? (…) La vieille histoire du Bon Samaritain a été le modèle et la règle de la spiritualité du Concile. Une sympathie sans bornes pour les hommes l’a envahi tout entier. (…)  Vous, humanistes modernes, qui renoncez à la transcendance des choses suprêmes, sachez reconnaître notre nouvel humanisme. » 

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