Voyage en Amérique latine, 2. Une clé pour comprendre le pontificat du pape François

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Seconde partie de ma traduction de l’article de Rocco Buttiglione, ‘Pour interpréter le pape latino-américain’, paru dans la Revue Humanitas, Santiago de Chile, Décembre 2017. 

Voici le lien à la première partie de cette traduction.

http://www.henrihude.fr/theme4/472-prendre-lair-ou-voyage-en-amerique-latine1

 

 

 

 

 

Solidarnosc : histoire et destinée du mouvement des travailleurs.

 

Solidarnosc était un des thèmes qui fascinaient Alberto Methol Ferré[i] dans les années 80. Francesco Ricci et moi connaissions déjà bien par expérience les questions polonaises, et dans le cercle de la revue Nexo on nous demandait toujours des nouvelles et des explications au sujet de ce qui se passait en Pologne en ces temps-là [ii].

 

 

Methol distinguait deux choses, dans la lutte de Solidarnosc. La première était évidemment la lutte entre le catholicisme et le marxisme. Mais la seconde, à ses yeux essentielle, se situait surtout dans un combat pour le leadership à l’intérieur de la lutte pour la libération de la personne humaine, historiquement concrétisée sous la forme du mouvement des travailleurs. (Je crois bien qu’une des références importantes pour expliquer sa vision du mouvement des travailleurs fut le livre de Duroselle sur l’histoire des origines du mouvement catholique social en France[iii]).

Ce mouvement à sa naissance est chrétien et il oppose la norme morale de l’Evangile et les droits de la personne humaine à l’égoïsme et au matérialisme de la société capitaliste. En cette première étape chrétienne du mouvement des travailleurs, le thème prédominant est celui de la violation de la dignité transcendante de la personne humaine. Dans une seconde étape, les chrétiens perdent la maîtrise du mouvement, conquise par les anarchistes. Le thème des anarchistes est celui de la société des Egaux, sans Dieu ni maître. Les anarchistes voudraient être athées mais n’y parviennent pas. Marx explique pourquoi dans un beau petit livre contre Proudhon, intitulé Misère de la philosophie. Les anarchistes mettent à la place de Dieu l’idée de la justice absolue, qui est un attribut divin. Dans le cas des anarchistes, plutôt que de parler d’athéisme, il vaudrait mieux parler d’anticléricalisme poussé à l’extrême, cependant que leur sentiment fondamental reste inspiré au fond par le droit naturel. Dans ce contexte, Methol insistait sur la signification à moitié eucharistique du terme « compagnon » : celui qui avec nous partage le pain.

Même lorsque les marxistes, dans une nouvelle étape, prennent la direction intellectuelle et politique du mouvement, celui-ci reste fondamentalement, dans le sentiment spontané des masses et dans l’idéologie spontanée de la classe ouvrière, anarchiste et aussi inspiré par une idée chrétienne du droit naturel. En Amérique latine, l’hégémonie marxiste sur le mouvement des travailleurs a toujours été précaire et les éléments anarchistes ont toujours conservé une grande vitalité. Au sein de la CLAT[iv], il y avait aussi une vigoureuse composante chrétienne. En Argentine notamment, à l’époque péroniste[v], le mouvement des travailleurs, qui au départ avait été anarchiste, se reconnut dans la doctrine sociale chrétienne.

 

 

Avec Solidarnosc commença une nouvelle étape dans l’histoire du mouvement des travailleurs. Le marxisme avait échoué et avec lui la conviction que l’Histoire, avec le développement des forces productives, produisent inévitablement le communisme et la libération par rapport aux aliénations. Ace qu’il semble, les forces productives se développent d’assez meilleur manière dans une économie de marché que dans un système communiste et de plus le communisme ne libère pas des aliénations, il produit au contraire sa propre forme d’aliénation, l’aliénation communiste.

La protestation contre l’aliénation communiste ne peut avoir qu’un caractère éthique ; c’est ce même caractère éthique que doit également avoir la protestation contre le capitalisme qui triomphe sur le plan de l’efficience économique. Avec Solidarnosc, l’Eglise Catholique reprenait la direction de la lutte pour la libération. Alors que la théologie de la libération comportait le risque de subordonner au marxisme le christianisme social, le sens philosophique de l’avènement de Solidarnosc était précisément le contraire. La lutte pour la libération peut uniquement se conduire sur la base d’une pensée chrétienne. Le marxisme se décompose : sur le terrain du matérialisme, il est perdant, face au matérialisme vulgaire du capitalisme ; sur le terrain de la lutte pour la libération de l’Homme, il est perdant face à la doctrine sociale chrétienne. Cette vision de Methol est complètement différente de celle des défenseurs du capitalisme, qui crurent qu’avec la fin du marxisme avait purement et simplement disparu la raison d’être d’un mouvement des travailleurs. Pour la doctrine sociale chrétienne, quels furent le défaut et la faute du marxisme ? Avoir représenté et exploité de façon indue la souffrance des travailleurs et leur protestation contre l’injustice qu’ils subissaient. Mais cette souffrance et cette injustice existaient avant le marxisme et continuent à exister après qu’il ait échoué et disparu.

 

 

C’est aujourd’hui le rôle du mouvement social chrétien que d’assumer la représentation de l’instance de libération des travailleurs dans cette nouvelle étape de l’Histoire de l’humanité.  Cette vision de Methol implique aussi une vision différente du pontificat de Jean-Paul II. La lutte de Jean-Paul II contre le communisme se déroule parallèlement à la lutte entre capitalisme et communisme, mais ne s’y identifie pas. C’est ce qui met en lumière et fait comprendre pourquoi, aussitôt après la chute du communisme, la prédication de Jean-Paul II accentue sa dénonciation des déviations de la société occidentale.

 

 

La conclusion de Methol était que ce qui avait commencé en Pologne devait se continuer en Amérique latine. La nouveauté de Solidarnosc, partie essentielle du pontificat de Jean-Paul II, ne pouvait porter tous ses fruits en Pologne. L’urgence de la reconstruction économique attirait inévitablement les Polonais dans l’orbite du consumérisme de l’Europe occidentale. La rupture qui s’était produite en Pologne devait donc se continuer en Amérique latin, tout comme en son temps la rupture inaugurée par la Commune de Paris s’acheva avec la révolution d’Octobre.

La révolution requise en Amérique latine n’était pas la révolution marxiste, mais la chrétienne.

Nous pouvons donc peut-être dire qu’une clé importante pour comprendre le pontificat du pape François est cette idée d’une préparation d’une révolution chrétienne de la justice et de la solidarité en Amérique latine,

Néanmoins, la révolution de la justice et de la solidarité est profondément différente de la révolution marxiste et plus généralement d’une certaine idée de la Révolution qui s’est affirmée après la Révolution française.  Il s’agit d’une révolution non-violente, qui parle à la conscience de l’adversaire et qui est aussi pour cela une révolution démocratique. Ce n’est pas non plus une révolution qui serait ennemie du marché, mais qui veut placer les esprits animaux du marché sous la conduite de la conscience éthique. C’est aussi une révolution qui n’est possible que sur la base d’une rénovation spirituelle et morale qui la précède et l’accompagne. C’est une révolution qui n’est pas centrée sur l’Etat mais veut restituer sa voix et sa force à la société civile.

Le marxisme, sur la base de sa doctrine matérialiste, soutenait  que le développement des forces productives et le jeu des rapports de production faisaient surgir la classe ouvrière comme sujet de la libération. En réalité, la classe ouvrière comme sujet s’est avérée un mythe. C’était le Parti qui lui donnait une apparente existence en forçant les individus isolés à agir comme s’ils formaient une communauté. L’expérience polonaise démontre la capacité de la foi à construire la conscience d’un peuple qui se situe dans l’Histoire comme sujet de sa propre action. Nous entendons l’écho de la lutte de Solidarnosc, non violente et faisant constamment appel à la conscience de l’adversaire, dans un thème si présent dans le magistère du pape François, celui des mouvements populaires et de leur rôle dans la lutte pour la justice.

On peut sans doute ici parler de révolution personnaliste et communautaire, comme l’a fait Mounier ; mais en réalité, cette expression de « révolution » est peut-être assez inadéquate. Une fois reconnue la primauté du facteur et de l’élan culturel, le groupe formé autour de la revue Nexo fut conduit au penseur italien Augusto Del Noce[vi] et c’est grâce à lui qu’il redécouvrit la catégorie de Renaissance-Résurrection (c’est ainsi qu’on peut essayer de traduire le terme italien de « Risorgimento »).

A SUIVRE

 



[i] Alberto Methol Ferré (1929-2009), penseur uruguayen, joua un rôle important dans la formation de la pensée de son ami le pape François.

[ii] Solidarnosc, comme on sait, fut au départ un mouvement syndical polonais, fondé en 1980 sous le régime communiste, dirigé par Lech Walesa, et qui joua un rôle clé dans la chute du communisme au cours des années 80’. 

[iii] Jean-Baptiste Duroselle (1917-1994), historien, professeur à la Sorbonne, est l’auteur de Les débuts du catholicisme social en France 1822-1870, Paris, PUF, 1951. Ce livre était sa thèse de doctorat.

[iv] CLAT : Central Latinoamericana de Trabajadores (Centrale latino-américaine des travailleurs).Il s’agit de l'organisation régionale, en Amérique latine, de la Confédération mondiale du travail.   

[v] Juan Perón (1895-1974) fut élu trois fois démocratiquement président de l’Argentine. Après sa mort, sa femme lui succéda avant d’être renversée par un coup d’Etat militaire. Le péronisme est en Argentine une sorte d’analogue du gaullisme.

[vi] Augusto  Del Noce  (1910-1989), malheureusement peu connu en France, est un remarquable philosophe et politologue italien. Parmi ses ouvrages, citons Giovanni Gentile. Per una interpretazione filosofica della storia contemporanea, Il Mulino, Bologna, 1990. Rivoluzione, Risorgimento, Tradizione. Scritti su l’Europa, a cura di F. Mercadante, A. Tarantini  e B. Casadei, Giuffrè, Milano, 1993. 

 

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