Des clés pour comprendre le pape François. Réponse à Robert Spaemann, 3

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Question 3. Ne pourrait-on pas arguer du fait que les considérations d’ordre anthropologique et théologique que vous citez sont certes exactes, mais que la miséricorde divine ne peut être ainsi limitée et qu’elle tient compte de la situation concrète de chaque individu ?

 

Première partie de la réponse de Robert Spaemann à cette 3ème question. « La miséricorde divine est au cœur de la foi chrétienne en l’Incarnation et en la Rédemption. Bien évidemment, Dieu considère chaque être humain selon la situation qui lui est propre. Il connaît chaque personne mieux que celle-ci ne se connaît elle-même. Mais la vie chrétienne n’est pas un cheminement pédagogique par lequel l’homme irait peu à peu vers le mariage comme vers un idéal, ainsi que l’exhortation Amoris Laetitia semble le suggérer à de nombreuses reprises. »

 

Que signifie concrètement « miséricorde » ? C’est en effet ici la question clé. Cela ne veut certainement pas dire : proposer un christianisme démagogique, au rabais, pour faire plaisir aux gens. Et d’ailleurs, « faire plaisir » à qui en réalité, dans cette hypothèse ? Aux victimes de la dictature relativiste ? Ou  aux puissances qui exercent cette dictature et en profitent ? Qui s’en servent pour anéantir la capacité de résistance des peuples, afin de leur supprimer graduellement leurs droits économiques et politiques ? Comment donc rejoindre les peuples qui ont besoin du Christ sans prendre en compte avec audace cette situation ? Comment parler à des jeunes de fonder un foyer sans parler aussi avec eux du fait qu’ils n’ont souvent ni travail, ni logement, ni espoir sérieux d’en avoir, et cela souvent sans faute de leur part ? Il faut donc lutter de façon cohérente contre cette dictature, en toutes ses dimensions : culturelle, politique et économique ? Cela veut dire : lutter avec force, habileté, prudence et patience, sans haine de l’adversaire, sans illusion utopique, mais en proposant quelque chose de meilleur et de très sérieux. C’est par excellence le rôle des laïcs chrétiens que d’assumer ce ministère de la sainte audace.

 

Un mot maintenant sur cette question de l’« idéal du mariage ».

Si l’on considère le cheminement existentiel d’une personne qui vient de loin et qui peu à peu découvre le Christ, si on est capable de se placer au point de vue de cette personne-là, il est incontestable que le mariage chrétien lui apparaît d’abord sous l’aspect d’un idéal dans le meilleur des cas très beau et très inaccessible et c’est seulement peu à peu qu’il descend du ciel sur la terre et lui apparaît comme une possibilité concrète. Or ceci se fait concrètement non par des disputes savantes, mais par les mille biais imprévisibles du Saint-Esprit qui vient toucher le centre de l’âme à partir d’expériences et de rencontres quasiment sacramentelles.

Il faut laisser le confesseur jouer son rôle qui est comme celui du judiciaire dans la société. Il n’a pas à changer la loi par sa jurisprudence, mais c’est à lui de résoudre de façon autonome et consciencieuse une infinité de problèmes particuliers. C’est à lui de déterminer s’il a en face de lui un pécheur obstiné dans son impénitence, sa négligence et son autojustification, ou un bon cœur enfoncé jusqu’au cou dans la gadoue de la culture ambiante et qui vient d’en sortir le nez. Même s’il retombe trois jours après dans ses mauvaises habitudes, l’expérience de la grâce et du sacrement lui seront une aide. A-t-on le droit, le devoir de l’en priver dans ces conditions ? C’est toute la question de l’administration des sacrements, qui est en chaque siècle laissée au discernement de l’Église.

 

Prenons un exemple. Il semble bien que le roi Louis XV se soit sincèrement converti durant la brève maladie qui l’emporta à l’improviste, en 1774. Même au milieu de ses plus grands désordres, il n’avait jamais perdu la foi catholique, il n’avait pas de sympathie pour l’orgueil philosophique de son temps, il aimait visiter une de ses filles religieuses dans son couvent, il ne cherchait pas à justifier sa propre inconduite, ni a fortiori à changer les lois sur le mariage pour les mettre en harmonie avec ses propres aberrations. Il avait continué, m’a dit voici des années un savant ecclésiastique, à faire ses pâques, se confessant et communiant une fois l’an. Pour cela, il écartait ses favorites durant quelques jours. Quand il recevait l’absolution, il exprimait forcément (c’est la condition pour la recevoir) son « ferme propos de ne plus offenser Dieu ». Que penser de cette résolution ? Faut-il voir dans ces absolutions des actes de haute politique de ses confesseurs ? Des actes de miséricorde mal comprise ? Un cas de collusion particulièrement grotesque entre le trône et l’autel ? Une mascarade qui offensait la dignité des sacrements ? Ou la petite goutte d’eau qui venait chaque année empêcher de crever la plante chétive de sa vie surnaturelle ? Ou la foi au miracle du bon larron, qui en définitive s’est produit, par définition in extremis ? Qui peut juger de cette pratique, certainement approuvée par Rome à qui référaient les confesseurs du roi de France ? La seule vraie mesure de tout cela, c’est le salut éternel, qui n’est pas calcul politique ou raison d’État. Si l’on ne se fie pas en chaque temps à l’Église en cette mystérieuse matière, à qui se fiera-t-on ? A son propre jugement ?

 

Sans remonter au XVIIIème siècle, est-ce que la plupart de ceux qui se confessent ne le font pas chaque fois avec profit et valablement, même si c’est pour retomber ensuite cinquante fois dans les mêmes péchés ? Est-ce qu’on arrête l’essuie-glace, sous prétexte que la pluie ne cesse pas et qu’il y a toujours d’autres gouttes sur le pare-brise ? On n’absoudrait jamais, si on devait avoir la certitude qu’il n’y aurait pas de récidive. Mais, on est presque certain que sans la grâce de la pénitence, ce serait pire. La question est donc de savoir où se situe chez le sujet pénitent ce minimum indispensable de ferme propos de réforme et d’effort, permettant de lui délivrer le remède, sans que celui-ci perde sa vertu thérapeutique, à cause du non-sens des conditions de sa délivrance.

 

De plus, il semble que la notion d’idéal du mariage vaille aussi pour les couples chrétiens les plus exemplaires. Le Christ conclut son discours sur la montagne par son célèbre « vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Mt 5, 48. Comment la perfection, dans ces conditions, ne serait-elle pas pour tous jusqu’à l’entrée au paradis un idéal à l’horizon ?

Cette différence entre l’idéal et le réel, loin de fonder une pratique laxiste, permet au contraire d’envisager un apostolat chrétien crédible en notre temps. Je m’explique.

Quand on a de très bonnes idées et de très bons principes, forcément notre vie est toujours en dessous d’eux ; mais inversement, quand on en a d’aussi mauvais que ceux qui ont cours aujourd’hui dans l’idéologie dominante, grâce à Dieu c’est le contraire : notre vie est presque toujours meilleure que ces principes qui ne valent absolument rien. Par quelle porte ou quelle fenêtre alors la lumière du Christ peut-elle entrer dans une âme qui devrait lui être hermétiquement close à cause de cette culture de néant ?

Réponse : grâce à ce qu’il y a de bon dans les personnes, en vertu de l’indéracinable nature humaine, quelle que soit la pauvreté des principes de l’idéologie dominante. C’est sur ce que la vie a de bien, ce qu’une amitié garde toujours de noble, qu’il faut prendre appui pour renverser ces principes absurdes, qui sont en même temps une lamentable absence de tout principe véritable. Les gens qui attendent le Christ sans trop le savoir, ont une vie qui vaut beaucoup mieux que leur culture relativiste. Ce qu’il y a donc de beau dans leur vie, y compris dans leurs couples compliqués, voilà la seule chose qui puisse les faire grandir, jointe à la encontre de chrétiens heureux de l’être et qui commencent par se réjouir sincèrement avec eux de tout ce qu’il y a de valeur dans leur vie. Car ce qui est beau, c’est du réel, alors que l’idéologie n’est que du vent. Et le réel seul fait sauter l’idéologie.

Tout cela, je le crains, relève du bon sens et d’une charité judicieuse. Il ne s’agit donc pas d’instaurer une morale à plusieurs vitesses, mais de comprendre qu’une conversion prend du temps, par dilatations graduelles du cœur, et que l’adaptation de la vie ne peut pas se faire du jour au lendemain. Est-ce que nous ne voyons pas notre propre difficulté à nous convertir alors que nous avons la foi, la grâce, les sacrements et une riche culture substantielle ? Est-ce que nous n’expérimentons pas notre propre difficulté à faire confiance, à espérer que le Christ puisse intéresser non seulement des secteurs bien élevés de la bonne société, mais absolument tout le monde et surtout tous les jeunes ?

La culture étant ce qu’elle est présentement, c’est-à-dire un facteur majeur d’aliénation de l’Homme, et son poids étant écrasant, il n’y a pas de contradiction à ce qu’une personne possède assez de lumière et de bon désir pour essayer de s’approcher du Christ, pour venir parler au prêtre, voire pour se confesser, et trop peu de raison et de foi pour comprendre et croire vraiment que telle chose est vraiment un péché, même si elle sait notionnellement que l’Eglise le dit, car elle n’arrive pas à croire réellement que l’Eglise le dise. Beaucoup, qui se sont mariés, et même à l’église, n’avaient pas la moindre idée du mariage, en dehors d’une vague abstraction comme flottant dans leur esprit solidement structuré par des principes qui en excluent la possibilité. Alors sont-ils mariés ? Ou le mariage est-il venu comme après coup[i] ? Très peu ont assez de force pour changer radicalement, au moins d’un coup, malgré un petit effort, et une volonté sincère de faire un effort. C’est dans cette brume de l’aube que doit s’orienter le prêtre, que doit s’orienter l’ami. Ceci n’est pas dit pour noyer la clarté des principes sous la complexité des situations, mais pour ne pas écraser les cheminements de la grâce et de la foi sous la pesanteur de la loi et de la logique formelle.

 

François sait aussi que l’obstacle à la lumière et à la grâce se trouve dans un blocage à la confession. La culture dominante écrase de son poids l’expérience anthropologique, ses simplismes inhibent la réflexion critique, et la confession inévitablement apparaît comme ce qu’elle n’est pas en réalité – à savoir, un lieu de sinistrose, de culpabilité névrosante, etc. Or, si nous lisons le livre-entretien que François a récemment publié, Le nom de Dieu est miséricorde, nous découvrons combien il insiste sur ce passage obligé pour le salut que sont la confession et le pardon des péchés. Son problème est donc clairement : comment faire pour amener cet homme, cette femme, avec leur bagage existentiel et culturel à la fois si pauvre et si pesant, à déposer leurs soucis et leurs péchés en reposant enfin leur tête sur la poitrine de Jésus-Christ ? Cela ne se peut que par un mouvement d’ensemble de toute l’Église, en ce moment historique si important, où le libéralisme est sur le point de tomber, comme jadis le communisme, laissant place à Dieu sait quoi, peut-être pire, si les chrétiens se montrent timides. 

 

Le professeur Spaemann connaît l’histoire. Il sait que l’Église a modifié sa façon d’administrer les sacrements. La pénitence dans les temps barbares n’est pas la confession auriculaire classique, les réparations imposées par un saint Colomban au VIIème  siècle[ii] n’ont rien à voir avec un Pater et deux Ave. Saint Pie-X permet de donner la communion aux tout jeunes enfants. Faut-il voir là des relâchements vidant les saints mystères de leur sens ? Certainement pas, car en tout cela, ce n’est pas Dieu qui change, ni l’Église, c’est le monde. L’Église juge de ce qui est plus approprié au bien des âmes en un temps, en bonne épouse du Christ.

Au demeurant, la situation culturelle est très loin d’être homogène dans le monde et même dans l’Eglise et le pape François admet tout à fait l’existence de sphères auxquelles convient davantage une pastorale « plus rigide[iii] ». Et si l’enseignement de François n’a pas à s’appliquer quelque part pour cette raison, que ce soit au Congo ou dans un groupe de bonnes familles en Allemagne ou en France, tant mieux – mais à charge pour ces privilégiés de la Providence de faire tout leur possible pour seconder à leur manière l’audace évangélisatrice de François.   

 

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[i] Ce sont des questions de ce genre qu’examine déjà saint Thomas, dans son Commentaires sur le livre des Sentences, par exemple, lib. 4 d. 29 q. 1 a. 3 qc. 2 arg. 2 et lib. 4 d. 29 q. 1 a. 3 qc. 2 ad 2. Je me permets de développer librement un texte un peu télégraphique... Supposons qu’une fille ait été forcée contre sa volonté formelle de se marier avec le jeune homme choisi par son père (nous sommes au XIIIème siècle…). Faute de consentement, le mariage est nul. Mais voilà qu’une fois mariée, elle se met à aimer son mari et consent du fond du cœur à leur union. Alors, quel imbroglio ! Concrètement, faut-il les (re)marier, puisque le mariage était nul ? Et sont-ils mariés, oui ou non, avant d’être éventuellement « (re)mariés » ? Saint Thomas n’entre pas dans le détail et dit avec bon sens qu’à condition que le mari ait maintenu son consentement, les deux sont vraiment mariés, e basta. Mais si le bon sens peut épargner ici clairement des absurdités, c’est qu’un consentement unilatéral informel a suffi à rendre le consentement bilatéral sans formalité et valide  une union jusqu’alors nulle de plein droit, et que la solennité des noces semble se trouver comme rétroactivement investie, par ce consentement différé, de sa valeur symbolique. Je trouve cet exemple extrêmement instructif.           

[ii] Patrologie latine, tome LXXX.

[iii] Amoris laetitia, n°308. « Je comprends ceux qui préfèrent une pastorale plus rigide qui ne prête à aucune confusion. Mais je crois sincèrement que Jésus Christ veut une Église attentive au bien que l’Esprit répand au milieu de la fragilité : une Mère qui, en même temps qu’elle exprime clairement son enseignement objectif, ‘ne renonce pas au bien possible, même [si elle] court le risque de se salir avec la boue de la route’. »

Commentaires 

 
0 # Alex 2016-05-18 21:24 \\\"L’Église juge de ce qui est plus approprié au bien des âmes en un temps, en bonne épouse du Christ. \\\"

Bravo et merci, encore, de vos propos lumineux.
J\\\'ajouterais ici : épouse, mère, et enseignante (mater et magistra). Une mère, une enseignante, sait s\\\'adapter à ses enfants, à ses élèves, à leur degré de compréhension. Elle s\\\'accroupit au niveau du petit prostré dans sa bouderie. En rhétorique classique, on parle d\\\'\\\"aptum\\\".
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