La joie de l'amour (4). L'art de parler aux autres

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Je propose une lecture  du chapitre le plus discuté de l’Exhortation du pape François, Amoris laetitia (19 mars 2016). Ce huitième chapitre s’étend sur 22 courts paragraphes, numérotés de 291 à 312.

 

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TEXTE DU PAPE. Début du n°291. « Les Père synodaux ont affirmé ceci : même si l’Église comprend que toute rupture du lien matrimonial « est contre la volonté de Dieu, elle est consciente en outre de la fragilité de beaucoup de ses fils[1]. »  Illuminée par le regard de Jésus Christ, elle « se tourne avec amour vers ceux qui participent à sa vie de manière incomplète, tout en reconnaissant que la grâce de Dieu agit aussi dans leurs vies, leur donnant le courage d’accomplir le bien, pour prendre soin l’un de l’autre avec amour et être au service de la communauté dans laquelle ils vivent et travaillent ». »

 

 

 

Comment faut-il parler aux autres, aujourd'hui ?

 

 

Voici quelques pensées et références pour réfléchir sur ce texte.

Une expression y est très importante : « Ceux qui participent à sa vie de façon incomplète[2]. » Sa nouveauté se trouve non dans  pas dans le fond, mais dans la forme. Cette expression, cette forme de langage, exprime ici la forme de toute action chrétienne, la charité (l’amour surnaturel), qui se saisit du langage, pour l’adapter à elle, et à ses fins, dans les circonstances du temps présent.

Comparons cette expression à deux autres qui disent la même chose, mais autrement.

Considérez la première expression suivante : « Vous vivez contrairement à la volonté de Dieu ». C’est, par exemple, le style carré de saint Jean-Baptiste avec le roi Hérode (Matthieu, 14, 4). Elle signifie : « Il y a dans votre vie quelque chose de contraire à la volonté de Dieu[3]. » C’est aussi ce que dit la première moitié de la première phrase du n°291.

Mais, voyons une seconde expression. Cette chose qui ne va pas (par hypothèse) n’est quand même pas le tout de cette vie, ni même de tel domaine de cette vie. Il y a sans doute aussi des bonnes choses. Donc, au lieu de dire : « Vous vivez contrairement à la volonté de Dieu », on peut dire aussi, avec plus de douceur, et pas forcément toujours moins de force : « Vous vivez partiellement de façon contraire à la volonté de Dieu ».

Troisième expression. Usant alors d’une expression plus positive, on peut encore dire : « Vous ne vivez qu’incomplètement de manière conforme à la volonté de Dieu ».

Du point de vue de l’objectivité froide, ces trois formulations sont équivalentes. L’état du monde, et des esprits, et de la société étant ce qu’il est, c’est aujourd’hui la troisième qui, sans exclure les deux autres, se situe le plus souvent dans la meilleure perspective d’amitié, d’espérance et de miséricorde, dont les personnes ont besoin pour progresser et s’améliorer.

On va donc commencer par reconnaître loyalement tout ce qu’il y a de beau et de noble en soi dans une vie, même dans un amour humain par ailleurs critiquable. C’est sur le fond de cette vision positive et compréhensive, qu’on proposera un chemin de conversion et de croissance. Mais, cette troisième expression doit être formulée « de manière qu’on ne pense jamais qu’on veut diminuer les exigences » de l’Évangile (n°300) ou la nécessité de l’« examen de conscience » et d'un « repentir » (n°300).

 

 

 

 

Pastorale des difficultés matrimoniales et dialogue inter-religieux : une comparaison

 

 

Je voudrais ici suggérer une comparaison. N’y a pas dans cette pastorale une application, à la vie morale, des principes déjà mis en œuvre par le concile Vatican II pour le dialogue avec les religions non-chrétiennes ?

Ce concile, dans une religion non chrétienne, ne commence pas par dénoncer une fausse religion. Il se plaît au contraire à y admirer d’abord, surtout dans l’existence des personnes droites, un magnifique élan de l’Homme vers la Divinité. Puis, il se plaît à y considérer toutes les vérités incomplètes mais belles et authentiques, qui se découvrent et se déploient dans cet élan. Il se plaît même à y discerner des vérités et des valeurs originales, d’ordre naturel, qui n’ont peut-être pas jusqu’ici reçu tout le développement dont elles étaient susceptibles, dans la doctrine de l’Église et la vie des chrétiens[4]. » Ces apports permettent donc de connaître plus adéquatement cette nature humaine que le Fils de Dieu est venu assumer, et donc d’enrichir la vie, la théologie et la tradition de l’Église, tout en l’inculturant dans d’autres civilisations. Cette vision positive des religions non chrétiennes n’implique aucun syncrétisme ou relativisme, puisque le Concile confesse, avec d’autant plus de force, que Dieu s’est fait Homme[5]. » Si ce fait est vrai, sa négation est une erreur et son ignorance une imperfection, qui empêche forcément de voir comme en plein jour et dans tout leur relief beaucoup de vérités découvertes en divers lieux par le génie religieux de l’Homme, non sans le concours du Saint-Esprit. Et le Concile ajoute que le mystère de l’Homme ne s’éclaire vraiment que dans le fait et le mystère du Verbe incarné (Gaudium et spes, n°22).

Il y a toujours eu dans l’Eglise deux tendances, à vrai dire complémentaires, l’une plus optimiste, l’autre plus pessimiste. Elles doivent être mélangées à chaque époque en proportions différentes, pour obtenir le meilleur tableau de la réalité et le meilleur dialogue avec les autres. Par exemple, Saint Augustin, dans les dix premiers livres de la Cité de Dieu, n’y va pas par quatre chemins : les dieux du paganisme sont des démons qui ont réussi à se faire adorer par les hommes. Et il le prouve en ne nous passant aucune des turpitudes de cette religion. Mais un autre Père de l’Eglise, Lactance, d’une autorité, il est vrai, moindre que celle d’Augustin, pensait que bien des mythes païens étaient susceptibles d’une interprétation chrétienne, comme s’il y avait eu là une « préparation évangélique » en dehors de la religion d’Israël. C’est ainsi que l’Allemande Gertrude von Le Fort écrivait dans un poème : « J’étais secrètement dans les temples de leurs dieux, j’étais obscurément dans les maximes de leurs sages. (…) Je suis le carrefour de toutes leurs rues, c’est en moi que les millénaires sont en marche vers Dieu[6]. » On comprend que la conversation entre le chrétien et le non chrétien, ou même entre deux amis échangeant sur leurs existences, va être assez différente, selon qu’elle va s’engager sur telles ou telles bases, ou telle combinaison des deux. 

 

 

 

Vatican II, l'islam et la guerre

 

Puisqu’en ces temps-ci on parle beaucoup de l’islam et des musulmans, voici pour finir ce qu’écrit à ce sujet le concile Vatican II : « L’Église regarde aussi avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu unique, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre[7], qui a parlé aux hommes. Ils cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu, même s’ils sont cachés, comme s’est soumis à Dieu Abraham, auquel la foi islamique se réfère volontiers. Bien qu’ils ne reconnaissent pas Jésus comme Dieu, ils le vénèrent comme prophète ; ils honorent sa Mère virginale, Marie, et parfois même l’invoquent avec piété. De plus, ils attendent le jour du jugement, où Dieu rétribuera tous les hommes après les avoir ressuscités. Aussi ont-ils en estime la vie morale et rendent-ils un culte à Dieu, surtout par la prière, l’aumône et le jeûne. Même si, au cours des siècles, de nombreuses dissensions et inimitiés se sont manifestées entre les chrétiens et les musulmans, le saint Concile les exhorte tous à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté[8]. »

 

Mais l’Eglise sait bien que la guerre fait partie de l’existence des hommes. Ce n’est pas sans raison sérieuse, que l’on croit que l’Homme a besoin d’être sauvé. Et les Etats ont le droit de se défendre.

Concernant la guerre, le Concile Vatican II encourage grandement les peuples à en éviter la barbarie. Mais il ajoute aussitôt après : « La guerre, assurément, n’a pas disparu de l’horizon humain. Et aussi longtemps que le risque de guerre subsistera, qu’il n’y aura pas d’autorité internationale compétente et disposant de forces suffisantes, on ne saurait dénier aux gouvernements, une fois épuisées toutes les possibilités de règlement pacifique, le droit de légitime défense. Les chefs d’État et ceux qui partagent les responsabilités des affaires publiques ont donc le devoir d’assurer la sauvegarde des peuples dont ils ont la charge, en ne traitant pas à la légère des questions aussi sérieuses. Mais faire la guerre pour la juste défense des peuples est une chose, vouloir imposer son empire à d’autres nations en est une autre. La puissance des armes ne légitime pas tout usage de cette force à des fins politiques ou militaires. Et ce n’est pas parce que la guerre est malheureusement engagée que tout devient, par le fait même, licite entre parties adverses. Quant à ceux qui se vouent au service de la patrie dans la vie militaire, qu’ils se considèrent eux aussi comme les serviteurs de la sécurité et de la liberté des peuples ; s’ils s’acquittent correctement de cette tâche, ils concourent vraiment au maintien de la paix[9]. »

 

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[1] Texte italien : “I Padri sinodali hanno affermato che, nonostante la Chiesa ritenga che ogni rottura del vincolo matrimoniale «è contro la volontà di Dio, è anche consapevole della fragilità di molti suoi figli”.

[2] Texte italien : “a coloro che partecipano alla sua vita in modo incompiuto”.

[3] 1° Nous supposons admis que la personne qui parle ainsi a le droit, ou le devoir, de faire de telles observations. Une personne qui jugerait qu’elle ne doit rien à personne et surtout que personne n’a à lui faire la moindre observation ne s’intéresserait probablement pas à un tel enseignement, ni à aucun autre d’ailleurs. 2° Quant à savoir quelle est la chose qui ne va pas, et si c’est vrai qu’elle existe, et ne va pas, ce n’est pas le sujet pour le moment. Il s’agit simplement de forme de langage.

[4] Paul-VI, Vatican II, Nostra aetate, 28 octobre 1965. « Depuis les temps les plus reculés jusqu’à aujourd’hui, on trouve dans les différents peuples une certaine perception de cette force cachée qui est présente au cours des choses et aux événements de la vie humaine, parfois même une reconnaissance de la Divinité suprême, ou même d’un Père. Cette perception et cette reconnaissance pénètrent leur vie d’un profond sens religieux. (…) L’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent sous bien des rapports de ce qu’elle-même tient et propose, cependant reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes. Toutefois, elle annonce, et elle est tenue d’annoncer sans cesse, le Christ qui est « la voie, la vérité et la vie » (Jn 14, 6), dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s’est réconcilié toutes choses. Elle exhorte donc ses fils pour que, avec prudence et charité, par le dialogue et par la collaboration avec les adeptes d’autres religions, et tout en témoignant de la foi et de la vie chrétiennes, ils reconnaissent, préservent et fassent progresser les valeurs spirituelles, morales et socio-culturelles qui se trouvent en eux. »

[5] Comme on vient de le lire dans la note précédente : “(L’Eglise) annonce, et elle est tenue d’annoncer sans cesse, le Christ qui est « la voie, la vérité et la vie » (Jn 14, 6), dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s’est réconcilié toutes choses.”

[6] Gertud von Le Fort, Hymnes à l’Eglise, cité par Paul Sih (diplomate chinois), De Confucius au Christ, Casterman 1959.

[7] Ce ne sont pas là des propos de circonstances. C’est un extrait de la Lettre de Saint Grégoire VII (Ildebrando Aldobrandeschi de Soana, pape de 1073 à 1085), Épître III, 21 ad Anzir (El-Nâsir), regem Mauritaniae, éd. E. Caspar in mgh, Ep. sel. II, 1920, I, p. 288, 11-15 ; PL 148, 451 A.

[8] Paul VI, Vatican II, Nostra aetate, n°3.

[9] Paul-VI, Vatican II, Gaudium et spes, 7 décembre 1965, n°79, §§4-5.

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