La joie d'aimer (3). Un ton nouveau

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 Voici quelques commentaires en marge de l’Exhortation apostolique La joie de l’amour, Amoris laetitia

(noté A.L.).

 

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Ce qu’il y a de nouveau dans cette Exhortation La joie de l’amour (notée A.L.), c’est une remarquable nouveauté de ton. C’est le ton du bon pasteur, mais adapté à des temps nouveaux où l’évangélisation des masses va redevenir possible, et le redevenir précisément grâce à ce ton. Voilà pourquoi ce ton n’était pas pensable auparavant.

 

Premier exemple: « À toute femme enceinte, je voudrais demander affectueusement : protège ta joie, que rien ne t’enlève la joie intérieure de la maternité. Cet enfant mérite ta joie. Ne permets pas que les peurs, les préoccupations, les commentaires d’autrui ou les problèmes éteignent cette joie d’être un instrument de Dieu pour apporter une nouvelle vie au monde. Occupe-toi de ce qu’il y a à faire ou à préparer, mais sans obsession, et loue comme Marie : ‘‘Mon âme exalte le Seigneur, et mon esprit tressaille de joie en Dieu mon Sauveur, parce qu'il a jeté les yeux sur l'abaissement de sa servante’’ (Luc, 1, 46-48). Vis cet enthousiasme serein au milieu de tes soucis, et demande au Seigneur de protéger ta joie pour que tu puisses la transmettre à ton enfant. »  (A.L., n°171)  C’est le ton de François pour parler de l’avortement[1], qui a déjà touché au moins une femme sur trois. 

 

Deuxième exemple : «  ‘‘Ce que Dieu a uni, l’homme ne doit point le séparer’’ (Matthieu, 19, 6), ne doit pas avant tout être compris comme un “ joug” imposé aux hommes, mais bien plutôt comme un “don” fait aux personnes unies par le mariage. […]. » (A.L., n°62) C’est comme si Dieu disait « je vous unis », puis promettait : restez unis a moi et votre amour ne finira jamais. Qui pourrait s’en plaindre, sinon ceux qui ne décident de prendre que pour consommer avant de jeter[2] ?

 

Troisième exemple : « Après l’amour qui nous unit à Dieu, l’amour conjugal est ‘‘la plus grande des amitiés[3]. » (A.L., n°123)  Mais aussi, « (…) un amour sans plaisir ni passion n’est pas suffisant pour symboliser l’union du cœur humain avec Dieu. Tous les mystiques ont affirmé que dans l’amour matrimonial plus que dans l’amitié, plus que dans le sentiment filial ou que dans le dévouement serviteur, l’amour surnaturel et l’amour céleste trouvent les symboles qu’ils cherchent. La raison en est précisément dans sa totalité ». (A.L., n°142) « Soyons sincères et reconnaissons les signes de la réalité : celui qui aime n’envisage pas que cette relation puisse durer seulement un temps ; celui qui vit intensément la joie de se marier ne pense pas à quelque chose de passager ; ceux qui assistent à la célébration d’une union pleine d’amour, bien que fragile, espèrent qu’elle pourra durer dans le temps ; les enfants, non seulement veulent que leurs parents s’aiment, mais aussi qu’ils soient fidèles et restent toujours ensemble. Ces signes, et d’autres, montrent que dans la nature même de l’amour conjugal il y a l’ouverture au définitif. L’union qui se cristallise dans la promesse matrimoniale pour toujours est plus qu’une formalité sociale ou une tradition, parce qu’elle s’enracine dans les inclinations spontanées de la personne humaine. Et pour les croyants, c’est une alliance devant Dieu qui réclame fidélité : [Et la Sainte-Ecriture dit :]« Le Seigneur est témoin entre toi et la femme de ta jeunesse que tu as trahie, bien qu'elle fût ta compagne et la femme de ton alliance […]. La femme de ta jeunesse, ne la trahis point ! car je hais la répudiation » (Ml 2, 14.15-16). (A.L., n°123) Tel est le ton de François pour parler de l’indissolubilité du mariage.

 

Il y a aussi un ton pour dire des choses  qui brûlent, mais qui ne doivent pas agresser ou mordre. Dans l’examen par les personnes des situations complexes où elles se trouvent, « (…) il sera utile de faire un examen de conscience, grâce à des moments de réflexion et de repentir. Les divorcés remariés devraient se demander comment ils se sont comportés envers leurs enfants quand l’union conjugale est entrée en crise ; s’il y a eu des tentatives de réconciliation ; quelle est la situation du partenaire abandonné ; quelles conséquences a la nouvelle relation sur le reste de la famille et sur la communauté des fidèles ; quel exemple elle offre aux jeunes qui doivent se préparer au mariage. Une réflexion sincère peut renforcer la confiance en la miséricorde de Dieu, qui n’est refusée à personne ».  (A.L., n°300)

 

Autre exemple : « L’Église, même si elle comprend les situations conflictuelles que doivent traverser les couples, ne peut cesser d’être la voix des plus fragiles, qui sont les enfants qui souffrent, bien des fois en silence. Aujourd’hui, ‘‘malgré notre sensibilité en apparence évoluée, et toutes nos analyses psychologiques raffinées, je me demande si nous ne nous sommes pas aussi anesthésiés par rapport aux blessures de l’âme des enfants […]. Sentons-nous le poids de la montagne qui écrase l’âme d’un enfant, dans les familles où l’on se traite mal et où l’on se fait du mal, jusqu’à briser le lien de la fidélité conjugale ?’’ Ces mauvaises expériences n’aident pas à ce que ces enfants mûrissent pour être capables d’engagements définitifs. » Quelle est sa conclusion ? La voici : « Par conséquent, les communautés chrétiennes ne doivent pas laisser seuls, dans leur nouvelle union, les parents divorcés. Au contraire, elles doivent les inclure et les accompagner dans leur responsabilité éducative. » (A.L., n°246) Le souci n’est pas d’abord ici celui de la loi, mais des personnes ; et pas même d’abord des adultes, mais celui des enfants. Et finalement, le souci est celui de l’annonce de la Bonne nouvelle à tous. Quand les masses vont vouloir revenir à l’Église, la moitié des gens sera née hors du mariage, ou au sein d’une union irrégulière. Comment pourront-ils entrer dans l’Église, s’ils ont le sentiment que leurs parents en sont exclus a priori ? Ceci est traditionnel. L’Église ne comprend pas que des chrétiens à trente carats. Elle se compose d'une majorité de pécheurs. Et puis, « comment pourrions-nous recommander à ces parents de faire tout leur possible pour éduquer leurs enfants à la vie chrétienne, en leur donnant l’exemple d’une foi convaincue et pratiquée, si nous les tenions à distance de la vie de la communauté, comme s’ils étaient excommuniés ? Il faut faire en sorte de ne pas ajouter d’autres poids à ceux que les enfants, dans ces situations, doivent déjà porter ! » (n°246) Tel est le ton de François pour parler du divorce aux masses qui ont massivement divorcé, mais qui vont revenir et ne sauraient pas revenir, si l’Église ne savait faire ce qu'il faut avec elles, et se comportait comme si elle n'avait qu'à peaufiner une petite élite ayant miraculeusement survécu à la grande peste libérale.

 

Dernier exemple. Voici ce que le pape dit sur « ne pas communier » (A.L., n°185-186) : il commente saint Paul, 1 Corinthiens, 11, 17-34, texte où l’apôtre rappelle détermine la discipline de réception du sacrement de l’eucharistie. Il s'agit de recevoir dignement la communion. François écrit: « Lorsque ceux qui communient refusent de s’engager pour les pauvres et les souffrants ou approuvent différentes formes de division, de mépris et d’injustice, l’Eucharistie est reçue de façon indigne. » « Ce texte biblique [1, Co 11] est un sérieux avertissement aux familles qui s’enferment dans leur confort et s’isolent, mais plus particulièrement aux familles qui demeurent indifférentes à la souffrance des familles pauvres et se trouvant le plus dans le besoin. La célébration eucharistique devient ainsi un appel constant à chacun à « s’examiner lui-même » (v. 28), en vue d’ouvrir le cercle de sa famille à une plus grande communion avec les marginalisés de la société et donc de recevoir vraiment le Sacrement de l’amour eucharistique qui fait de nous un seul corps. ». « En revanche, les familles qui se nourrissent de l’Eucharistie dans une disposition appropriée, renforcent leur désir de fraternité, leur sens social et leur engagement en faveur des personnes dans le besoin. » C’est ce que nous avons rappelé dans un précédent article : comment évangéliser les masses qui ont été prolétarisées par l’application des idéologies athées, sans se soucier sincèrement de leurs conditions d’existence, de leur emploi, du logement, de la scolarisation, etc. ?

 

 

 

Et qu’est-ce que lutter pour la justice ? Relancer la lutte des classes ? Non, mais mettre dans la société un authentique esprit de famille. « Un mariage qui expérimente la force de l’amour sait que cet amour est appelé à guérir les blessures des personnes abandonnées, à instaurer la culture de la rencontre, à lutter pour la justice. Dieu a confié à la famille le projet de rendre le monde ‘‘domestique’’ [de domus, maison, famille], pour que tous puissent sentir chaque homme comme frère : ‘‘Un regard attentif à la vie quotidienne des hommes et des femmes d’aujourd’hui montre immédiatement le besoin qui existe partout d’une bonne dose d’esprit familial […]. (…) l’organisation de la vie commune se heurte toujours plus à une bureaucratie totalement étrangère aux liens humains fondamentaux (…)’’ (A.L., n°183) Un évêque n’est pas un « préfet violet », comme disait Napoléon. C’est un père. Et si l’État n’était pas une machine, même un préfet en vert et or garderait quelque chose de familial et d’humain. Tel est le ton qui convient à ceux qui dirigeront cette immense renaissance, qui fera suite à la fin du libéralisme.

 
 

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[1] Noter aussi deux brèves mentions, au n°42, pour s’élever contre le chantage exercé sur les pays pauvres par les organisations internationales (financements contre avortement) et au n°179, pour encourager les Etats à faciliter l’adoption en vue de prévenir l’avortement.

[2] « Ce qui arrive avec les objets et l’environnement se transfère sur les relations affectives : tout est jetable, chacun utilise et jette, paie et détruit, exploite et presse, tant que cela sert. Ensuite adieu ! » (A.L., n°39) « A notre époque, on sent le risque que la sexualité aussi soit affectée par l’esprit vénéneux du ‘‘utilise et jette’’ ». » (A.L., n°153)

[3] Thomas d’Aquin, Somme contre les Gentils, III, 123 ; cf. Aristote, Éthique à Nicomaque, 8, 12 (éd. Bywater, Oxford 1984, p. 174).

 

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