Le pape réforme le Droit canonique. Réponse au Pr. Roberto de Mattei

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Le Pr. Roberto de Mattei a publié un texte très étudié sur les déclarations de nullité de mariage, dans lequel il critique vivement le récent motu proprio du pape François sur le sujet.

Je donne ci-dessous son texte in extenso. Il appelle au moins, à mon sens, les observations suivantes, que j’y insère en bleu.

Je formule ces observations en tant qu’ancien professore stabile de l’Institut pontifical Jean-Paul II sur le mariage et la famille (Université du Latran, Rome).

On peut sommairement distinguer deux parties dans son écrit : la première se situe au niveau des questions de principes et la seconde au niveau de la prudence de gouvernement. 

 

I

Discussion sur les principes

Les deux motu proprio du pape François, Mitis Iudex Dominus Iesus pour l’Église latine et Mitis et Misericors Jesu pour les Églises orientales, publiés le 8 septembre 2015, infligent une blessure grave au mariage chrétien.

C’est l’opinion du Pr. de Mattei. Je vais essayer de démontrer pourquoi elle est sans fondement.  

L’indissolubilité du mariage est la loi divine et immuable de Jésus-Christ.

Exact. Cf. Mt.19, 1-9. Et Vatican II, Gaudium et spes, § 48 (dans l’ensemble 47-52).

L’Église ne peut pas « annuler » dans le sens de dissoudre un mariage. Elle peut, par une déclaration de nullité, en vérifier l’inexistence, en raison de l’absence de ces conditions qui en assurent la validité.

Exact.

Il résulte de l’accord ainsi rappelé sur ces deux points, que les désaccords éventuels entre catholiques ne seraient pas d’ordre moral, ou dogmatique, mais prudentiel.  

Cela signifie que dans un procès canonique, la priorité de l’Église n’est pas l’intérêt des conjoints dans l’obtention d’une déclaration de nullité, mais la vérité à propos de la validité du lien du mariage. Pie XII nous rappelle à ce propos que « dans le procès matrimonial, la finalité unique est un jugement conforme à la vérité et au droit, concernant dans le procès de nullité la non-existence affirmée du lien conjugal » (discours à la Rote romaine, 2 octobre 1944).

Exact, mais tous les gens sérieux sont d’accord là-dessus. En effet, la mission de n’importe quel juge honnête (ecclésiastique ou non) est évidemment d’arriver à la vérité objective concernant les faits et leur conformité, ou leur non-conformité, au droit. Autrement, il n’y aurait plus de justice.

Quand on parle de « l’intérêt des conjoints dans l’obtention d’une sentence de nullité », il faut distinguer l’intérêt bien compris et l’intérêt mal entendu.

Ce n’est l’intérêt bien compris de personne que de vivre dans le mensonge et l’adultère, puisque c’est mettre en péril son salut éternel ; de plus, il est puéril ou intellectuellement malhonnête que de chercher à vivre dans l’illusion à cet égard ; et ce serait donc une faute grave pour un juge que d’aider une personne à s’enfoncer dans une telle illusion, par une sentence délibérément contraire à la vérité.

En cherchant à établir la vérité sur l’existence ou l’inexistence du lien, l’Eglise ne cherche pas à broyer l’intérêt (bien compris) des personnes sous la tyrannie d’un principe. Bien au contraire, elle s’intéresse toujours au véritable bien des personnes, y compris quand elle les déboute de prétentions injustes car ne reposant que sur des opinions inexactes.

Le fidèle peut berner l’Église pour obtenir la nullité, par exemple par l’utilisation d’un faux témoignage,

Exact, mais si l’individu est conscient d’agir ainsi, la sentence portée par un juge abusé ne va pas supprimer la réalité de son mariage aux yeux de Dieu. Elle ne fait qu’aggraver le péché d’infidélité.

mais l’Église ne peut pas tromper Dieu et a le devoir d’établir la vérité de façon claire et rigoureuse.

En fait, personne ne doit essayer de tromper Dieu, et de plus personne ne peut le tromper. « On ne se moque pas de Dieu », écrit saint Paul (Gal. 6, 7).

L’Eglise exerçant ici un pouvoir judiciaire, a, comme n’importe quel juge, le devoir d’établir la vérité, comme il a été dit. Les décisions canoniques ne sont pas infaillibles. Des erreurs judiciaires sont toujours possibles.   

Dans le procès canonique doit être défendu avant tout l’intérêt suprême d’une institution divine comme l’est le mariage.

Il n’est pas bon d’opposer trop fort la loi ou l’institution aux personnes, non plus que les droits individuels au bien commun. Sans institution ni loi, l’individu vivrait dans le chaos sous le droit du plus fort. De plus, l’individu a aussi un droit individuel au bien commun, première condition pour l’existence de ses biens propres.

Le lien du mariage est une institution divine.  Cela signifie qu’il est noué par Dieu lui-même, comme le représentent tant d’enluminures ou de retables, peignant le Père éternel joignant au jardin d’Eden les mains d’Eve et d’Adam.

 

                                                                                                              

 

Le respect du principe d’indissolubilité ne doit pas être opposé à l’idée de la liberté. En effet, il n’est autre que 1° le respect de la liberté de Dieu à créer de tels liens, symboles de son amour, et 2° il n'est que le respect de la sainte liberté des époux, qui peuvent se dire en vérité qu’en entrant dans les vues de Dieu, ils peuvent vivre leur vie jusqu’en ce qu’elle a de plus humain au sein du lien divinement créé par Dieu et qu’ils sont devenus eux-mêmes, à travers l’échange de leurs consentements. Les conjoints, en tant qu’unité conjugale, sont eux-mêmes le lien et le bien et l’institution divine[i]. Ainsi considéré, le seul intérêt réel d’une personne qui doute au sujet de son mariage est de sortir du doute, non en faisant valider une décision arbitraire, mais en s’assurant objectivement et avec loyauté de la vérité de sa situation.

La reconnaissance et la protection de cette réalité [l’institution divine du mariage] sont formulées dans le domaine juridique avec l’expression synthétique « favor matrimonii », autrement dit la présomption, jusqu’à preuve du contraire, de la validité du mariage.

Exact. Et c’est ce qui est rappelé, implicitement mais sans équivoque, dans le 12ème article des normes pratiques d’application. Un mariage ne peut être déclaré nul que si on a acquis la certitude morale que tel est réellement le cas[ii].  

Ce point de la présomption est de la plus haute importance. Il est la clé de la solution et le Pr. de Mattei a raison d’en faire le cœur de sa réflexion.

Jean-Paul II a bien expliqué que l’indissolubilité est présentée par le Magistère comme la loi ordinaire de chaque mariage célébré, précisément parce que sa validité est présupposée, indépendamment de la réussite de la vie conjugale et de la possibilité, dans certains cas, de la déclaration de nullité (discours à la Rote romaine, 21 janvier 2000).

Il faut ici distinguer deux choses.

1° Il est exact, comme le rappelle Jean-Paul II, que la validité du mariage au moment où il est conclu ne dépend évidemment pas de ce qui pourra survenir deux, cinq ou vingt ans après.  Ceci est vrai de n’importe quel pacte ou contrat, autrement, il n’y aurait plus moyen de se fier à la parole de qui que ce soit. La fides est un bien humain fondamental sans lequel la société devient une tromperie permanente.

Mais 2°, que le mariage soit valide indépendamment de l’avenir, ne signifie pas qu’il serait valide indépendamment de la réalité des consentements échangés. Les consentements sont en effet la cause du mariage.

Un mariage ne peut donc être déclaré nul parce qu’il aurait connu de graves difficultés, mais il peut l’être s’il y avait au départ un défaut de consentement.

Bien entendu, nul ne se posera la question du défaut de consentement, tant que le couple marche bien. Mais il ne faut pas confondre l’origine ou l’occasion du questionnement (= le fait qu’un mariage ne marche plus), avec l’objet du questionnement (= le consentement a-t-il été réel, ou pas[iii]).

C’est pourquoi l’élargissement éventuel des reconnaissances de nullité aux XXème ou XXIème siècles ne signifie pas un abandon démagogique, ou idéologique, de la norme morale. Il signifie plutôt l’augmentation de l’impuissance réelle des individus à consentir à certaines choses, auxquelles ils semblent s’engager en paroles, mais sans pouvoir penser ce qu’ils disent et aller au-delà des mots.

Le Pr. de Mattei insiste avec raison sur le respect de la vérité : un homme et une femme sont réellement mariés, ou réellement ne le sont pas. S’ils le sont, c’est en vertu d’une conjonction opérée par Dieu qui dit Lui-même : « Ce que Dieu a uni, que l’Homme ne le sépare pas. »

Mais, le problème est justement que, de nos jours, pour beaucoup d’individus, la vérité se réduit à ce qu’ils ont envie d’affirmer, ou de nier. Le bien se réduit à ce qu’ils ont envie de faire, ou de ne pas faire. Et ils croient presque que la réalité cesse d’exister, quand ils ont envie qu’il en soit ainsi.

Cette mentalité lamentable, mais hélas si répandue, jette un doute sur la réalité de nombreux consentements matrimoniaux. Elle ne permet plus de présumer aussi aisément la favor matrimonii, la validité de l’union publiquement contractée.

Sans aucun doute, les individus ne sont pas des imbéciles et comprennent forcément le sens de questions telles que : « Est-ce librement et pour toujours ? » Toutefois, la mentalité subjectiviste, ou relativiste, vide de sens l’idée même d’un lien créé par Dieu. Il ne faut pas minimiser le degré d’incompréhensibilité dont elle affecte l’idée du couple devenant par le mariage une véritable unité ontologique et morale (et sacramentelle).

Dans ces conditions, il n’y a pas défaut de consentement au sens où les individus ne seraient pas conscients, ni désireux de s’aimer toujours, de vivre ensemble, etc.

Il y a défaut de consentement au sens où ils ont une idée de la liberté qui est objectivement en contradiction avec la fidélité. « Est-ce librement et pour toujours ? » enveloppe à leurs yeux contradiction, comme si on leur disait : « Voulez-vous qu’une figure géométrique soit un cercle et un carré ? » Les individus ne savent plus ce qu’est une liberté limitée et fondée par la loi morale, par la vérité du bien, ni une pensée rationnelle, limitée et fondée par la vérité de ce qui est.

En d’autres termes, l’idée que le sujet se fait de sa liberté de contracter entre en contradiction logique complète, dans le cas du mariage, avec l’idée de l’objet même du contrat. C’est pourquoi se pose si souvent la question : « Y a-t-il eu alors, ou non, consentement réel ? » La réponse n’est pas évidente – et dans le doute, la présomption doit jouer en faveur du mariage (Motu proprio, 3ème partie, Art.12).

La culture relativiste abaisse, affaiblit et aveugle. La nature déchue sympathise avec cette culture qui exprime son inclination au mal et sa révolte contre le bien (fomes peccati cum rebellione). Mais inversement, elle est contrariée par la nature humaine qui résiste en tant qu’elle est droite, et par les semences de vérité semées dans tout esprit. Alors, la conscience vivante amoureuse s’est-elle extraite, oui ou non, du préjugé culturel relativiste ? Ou alors, le passage du temps a-t-il fini par faire émerger un authentique consentement mutuel qui n’existait pas au départ ? Saint Thomas envisage ce cas, qui n’est pas sans application aujourd’hui (mais ce sont d’autres sujets).   

Telles sont les questions réelles que l’on considère alors, et qui n’ont rien à voir avec une soumission de la doctrine du Christ au subjectivisme ou à l’idéologie libérale.

La culture postmoderne enferme les individus dans une « interminable adolescence », et les rend peu capables d’engagement sérieux. C’est le drame de cette culture, que les enfants naissent de parents à la liberté aussi immature et en contradiction avec la durée et la cohérence que requiert leur éducation. C’est le tragique de cette société, que des personnes capables d’engagement sérieux commettent l’imprudence de se lier à des individus qui sont si instables. Mais, il faut comprendre qu’ils ne le sont pas simplement par faiblesse ou par vice, comme cela a toujours existé ; mais, ce qui est très nouveau, ils le sont par construction culturelle. L’Eglise change alors son droit canonique, non pour aller dans le sens du vent mauvais, mais pour faire face à cette situation nouvelle, pour être juste envers les personnes, pour mieux respecter la vérité qui s’est complexifiée et en définitive par souci du salut des âmes[iv].  

Lorsque les Lumières cherchèrent à frapper le mariage chrétien de mort, le pape Benoît XIV, avec le décret Dei miseratione du 3 novembre 1741 ordonna que dans chaque diocèse fût nommé un defensor vinculi, et introduisit, pour obtenir la déclaration de nullité, le principe de la nécessaire conformité des sentences dans deux degrés de jugement. Le principe de deux décisions conformes fut consacré par le code de droit canonique de 1917 et a été intégré dans la codification promulguée par Jean-Paul II le 25 janvier 1983.

Dans les motu proprio du pape François, l’optique est renversée.

Le récit est exact. Mais la conclusion que veut en tirer De Mattei n’en résulte pas, car il faut tenir compte des changements historiques dans la culture et de leur impact sur les volontés. Benoît XIV (en 1741) et Benoît XV (en 1917) prennent en effet des moyens pour défendre le mariage dans une société chrétienne. Or, force est de reconnaître que les Lumières ont réussi à déchristianiser les institutions, les lois et la culture dominante. Mais, nous arrivons au point de rupture, où le libéralisme est à la fois triomphant et moribond dans tous les domaines, comme l’était le communisme au début du pontificat de Jean-Paul II. Le pape François ne se situe donc plus dans une perspective de défense, mais de renouveau, de reconstruction complète, et pour ainsi dire de contre-attaque. Il ne vise pas à défendre l’intégrité d’un petit cercle de croyants voué à se rétrécir comme une peau de chagrin (et d’ailleurs lui-même plus pénétré qu’on ne le pense par les habitudes relativistes). Le pape François vise à reconquérir la masse des âmes, à commencer par tous ces pauvres économiquement, affectivement et moralement, qui sont les victimes de ce libéralisme inhumain.

Il est tout à fait possible que les procédures faites dans ces circonstances et pour le bien commun d’une humanité dans un tel état donne lieu à des abus. Mais cela est vrai pour n’importe quel droit procédural.

L’intérêt des conjoints a la primauté sur celui du mariage.

Nous avons déjà commenté plus haut des formules semblables. Le bien commun et le bien propre s’enveloppent mutuellement.

C’est le document lui-même qui l’affirme,

Franchement, on voudrait une citation probante, car le texte ne dit rien de tel. On comprend que Roberto de Mattei le lui fasse dire, parce que selon lui la réforme de la procédure est dotée d’un sens révolutionnaire qu’elle ne possède pas en réalité.

résumant dans ces points les critères de base de la réforme : abolition de la double sentence conforme, remplacée par une seule sentence en faveur de la nullité exécutoire ;

mais avec appel toujours possible.

attribution d’un pouvoir monocratique à l’évêque qualifié comme juge unique ;

mais l'évêque est impliqué personnellement, justement pour « éviter tout laxisme »

introduction d’un procès court, et de fait incontrôlable, avec la destitution en substance du rôle de la Rote romaine. Comment interpréter autrement, par exemple, l’abolition de la double sentence ?

Quelles sont les raisons graves pour lesquelles, après 270 ans, ce principe est abrogé ?

Précisément parce que le monde a changé, que les Lumières 1° ont gagné dans leur œuvre de démolition de la chrétienté et 2° se sont elles-mêmes suicidées dans un relativisme sans limite. Et que, par suite, l’Homme a perdu beaucoup de son pouvoir sérieux de consentir, donc de se marier réellement, et qu’il s’agit de regarder avec lucidité et miséricorde cette effrayante misère affective et morale, l’esclavage économique, le chaos politique, qui résulte du fiasco dantesque du libéralisme.

A ne pas regarder l’ensemble du tableau, on reste dans une abstraction moraliste qui repousse hors de l’Eglise la masse de victimes du libéralisme, surtout si elle est jointe à l’acceptation, indifférente ou complice, des injustices structurelles que comporte ce libéralisme.

 

II

Discussion prudentielle

 

A partir de maintenant, et jusqu’à la fin de son texte, le Pr. de Mattei quitte le plan des principes du droit et de la théologie, pour entrer dans un domaine clairement prudentiel. Ce n’est plus le même niveau de discussion. Le Christ a promis à Pierre que sa foi ne défaillirait pas. Il ne lui a pas promis qu’il prendrait toujours les décisions les plus sages. Donc, rien n’empêche de juger que le motu proprio serait inopportun, imprudent, etc. restant saufs le respect dû à la personne et à la fonction du Saint-Père. A dire vrai, il ne serait imprudent que si son application ne suivait pas les normes qu’il comporte lui-même en sa troisième partie. Et c’est précisément l’objet du prochain synode, que de bien préciser toutes ces normes concrètes d’application et de mobiliser l’épiscopat autour de la vision qui anime le pape François.

Le cardinal Burke a rappelé qu’il existe à ce propos une expérience catastrophique. Aux États-Unis, de juillet 1971 à novembre 1983, entrèrent en vigueur les « Provisional Norms » qui éliminèrent de fait le caractère obligatoire de la double sentence conforme. Le résultat fut que la Conférence des évêques ne refusa aucune demande de dispense parmi les centaines de milliers reçues, et dans la perception commune, le processus commença à être appelé « divorce catholique » (cf. Permanere nella Verità di Cristo. Matrimonio e comunione nella Chiesa cattolica – NDT : en français Demeurer dans la vérité du Christ, Perpignan, Artège).

Ceux qui connaissent les Etats-Unis savent à quel point l’individu n’y suit très souvent que sa subjectivité arbitraire. Une moitié environ des catholiques sont complètement imbibés par cette mentalité. Qu’un nombre important de mariages y soit déclaré nul ne me scandalise donc pas, car le contraire serait étonnant, même s'il peut y avoir des abus criants. Ce qui est plus scandaleux, c’est qu’on ait marié à l’Église des milliers de gens, baptisés sans doute, mais laissés sans instruction religieuse, et dont l’intention objective était clairement de vivre dans une relation qui n’était pas le mariage chrétien, mais une union libre pendant un temps indéfini, à fixer ad libitum. Il est certain que de nombreux ecclésiastiques, y compris des évêques et des juges ecclésiastiques, sont encore imprégnés de cette mentalité. Que nombre d’ecclésiastiques adhèrent viscéralement à l’idéologie libérale est moins fréquent qu’il y a trente ans.

Les milieux qui sont restés protégés de ce fléau doivent comprendre que Rome prend en compte le phénomène, le mesure exactement et prend des moyen de rouvrir à cet immense peuple opprimé par le libéralisme les voies de la vie dans le Christ.

Plus grave encore est l’attribution à l’évêque diocésain de la faculté, comme juge unique, d’instruire de façon discrétionnaire un procès court, et d’arriver à la sentence. L’évêque peut exercer personnellement son pouvoir juridictionnel ou le déléguer à une commission, pas nécessairement constituée de juristes. Une commission formée à son image, qui suivra naturellement ses instructions pastorales, comme cela est déjà le cas avec les « centres diocésains d’écoute », à ce jour privés de compétence juridique. La combinaison entre le canon 1683 et l’article 14 sur les règles de procédure a à cet égard une portée explosive. Sur les décisions pèseront inévitablement des considérations sociologiques : les divorcés remariés auront, pour des raisons de « miséricorde », un traitement préférentiel. « L’Église de la Miséricorde – observe Giuliano Ferrara – s’est mise à courir », (Il Foglio, 9 septembre 2015). On court sur une route non administrative, mais « judiciaire » où, de judiciaire, il reste bien peu.

Quelle difficulté y a-t-il à concevoir qu’un « interminable adolescent » se réveille, par exemple à trente-cinq ans, comme d’un long sommeil, en ait assez de sa misère affective et morale, d’une vie privée de sens et de beauté, peut-être aussi de la drogue et du chômage, se rende compte qu’il avait perdu la droite raison, la conscience droite et formée, la capacité d’aimer vraiment, et n’avait pas eu l’idée de ce que pouvait seulement être un mariage (pas même un mariage chrétien) tant le modèle dominant était la fornication, l’individualisme arbitraire et la vie contre nature ? Cette personne s’était mariée à l’Église par hasard ou par inertie, sans rien comprendre au contrat qu’elle signait, non par idiotie, ou par malice, mais par abrutissement relativiste. Elle a rompu cette union. Et voilà qu’elle redécouvre la vie de l’âme, le visage du Christ. Comment va-t-on gérer la situation ? Car, des personnes comme celle-ci, il y en a des milliers et il y en aura bientôt peut-être des millions. Comment faire pour qu’ils aient accès à la vie du Christ ? En respectant la vérité, cela va de soi. Mais quelle est ici la vérité ? C’est la question ; et la réponse ne peut pas être déclarée trop vite évidente en vertu d’une présomption, que la culture dominante rend largement caduque. Que penser de leur situation canonique, non par démagogie, par sentimentalisme, mais en vérité et en justice, avec cet amour pour l’Homme souffrant de l’affreuse misère du monde libéral-libertaire, cet amour qu’aujourd’hui François appelle « miséricorde » ? Voilà la question que pose François.

Et concernant ceux qui peut-être ne sont pas plus mariés que les premiers, mais dont par chance l’union fonctionne bien, comment faire pour qu’ils se marient pour de bon ? Faut-il une nouvelle cérémonie ? Sûrement pas. Comment comprendre leur situation ? Quelle est ici la vérité ? Quelle responsabilité que de devoir la chercher et la découvrir avec autant de sympathie que de rigoureuse objectivité !

Et ceux qui ont d’abord vécu dans des unions de fait, et dont l’existence a évolué dans un sens authentiquement matrimonial, où en sont-ils en vérité et quelle conduite les pasteurs des âmes doivent-ils adopter envers eux ?

Il faut gérer la faillite du libéralisme, la mort des dernières lumières, réparer ou solder une gigantesque casse morale et humaine, rétablir un fonctionnement humain de l’humanité.

Dans certains diocèses, les évêques chercheront à assurer le sérieux de la procédure, mais il est facile d’imaginer que dans de nombreux autres diocèses, par exemple d’Europe centrale, la déclaration de nullité sera une simple formalité.  

Encore une fois, M. de Mattei ne tient pas compte du fait qu’il s’agit de solder une situation résultant de l’hégémonie du libéralisme en cours d’effondrement, et de préparer l’entrée dans l’Eglise d’immenses masses d’âmes soudain réveillées du deliramentum que constitue le relativisme.

Si la situation est perdue, si le libéralisme est dominant pour toujours, et si le mieux qu’on puisse espérer, c’est de réduire le taux d’érosion de la pratique et de la foi, alors oui, la réforme de François est probablement imprudente. Mais si le libéralisme est au bord du gouffre, comme l’était le communisme dans les années 1980’, et si François est au libéralisme ce que Jean-Paul II a été au communisme, alors sa réforme est tout simplement prudente, comme sur le fond elle est juste.

En 1993, Oskar Saier, archevêque de Fribourg-en-Brigsau, Karl Lehman, évêque de Mayence et Walter Kasper, évêque de Rottenburg-Stuttgart, produisirent un document en faveur de ceux qui étaient certains, en conscience, de la nullité de leur mariage, mais n’avaient pas les éléments pour le prouver au tribunal (évêques de l’Oberrhein, « Accompagnement pastoral des personnes divorcées », Il Regno Documenti, n° 38, 1993, p. 613-622). La Congrégation pour la doctrine de la foi répondit par la lettre Annus Internationalis Familiae du 14 septembre 1994, indiquant que cette voie n’était pas praticable, parce que le mariage est une réalité publique : « ne pas reconnaître cet aspect essentiel signifierait nier de fait que le mariage existe comme réalité de l’Église, ce qui revient à dire comme sacrement ». Mais la proposition a été reprise récemment par l’office pastoral du diocèse de Fribourg (« Directives pour la pastorale des divorcés », Il Regno Documenti, n° 58, 2013, p. 631-639) selon lequel les divorcés remariés, suite à la "nullité en conscience" du mariage précédent, peuvent recevoir les sacrements et obtenir des postes au sein des conseils paroissiaux.

La question posée par ces évêques n’est pas absurde. Il existe en effet des cas où nous savons objectivement quelque chose, sans pouvoir en apporter la preuve. Par exemple, le cas où une preuve matérielle que la personne n’avait osé montrer à nulle autre a été accidentellement détruite. Autre exemple, plus simple, le contenu de tous les entretiens que nous avons eus en privé avec une seule personne. Ce n’est pas là du subjectivisme. Une personne peut donc ne pas être mariée, le savoir vraiment, mais ne pas pouvoir en apporter la preuve à qui que ce soit. Elle n’a sûrement pas le droit de faire réorganiser l’Eglise en fonction de son cas personnel, mais elle a tout de même le droit à ce que ses pasteurs s’occupent d’elle. Si tel est le cas, objectivement, elle n’est pas mariée, même si elle est la seule à le savoir objectivement (par hypothèse, si tel est le cas). Faut-il la croire ? C’est la question. Le curé de paroisse pose la question, qui le dépasse, à l’échelon au-dessus, et cela remonte aux évêques et à Rome. Comment gérer cela avec prudence, dans ces décennies si décisives, c’est la question à discuter en tenant compte de tous les aspects de la question.

M. de Mattei, fort bien informé, mais sans doute pas mieux que le Saint-Père, sait que des clergés sont aussi malades de relativisme que leurs ouailles. Mais ce relativisme idéologique est lui-même moribond, aussi mal en point dans les cerveaux ecclésiastiques que partout ailleurs dans le monde. Car il est l’âme mortelle d’un corps en train de mourir. Nous ne sommes plus aux temps de l’idéologie dominante. L’idéologie a peur, elle censure, elle inhibe, elle culpabilise, elle blasphème, elle déraisonne dans son ivresse.

Il est probable que les nouvelles normes feront ici et là l’objet de mésinterprétations et donneront lieu à des abus. Mais, encore une fois, l’appel reste possible. 

Le favor matrimonii est remplacé par le favor nullitatis qui en arrive à constituer l’élément principal du droit, tandis que l’indissolubilité est réduite à un « idéal » impraticable.

Si l’Homme se fait une idée individualiste, relativiste et arbitraire de sa liberté, l’indissolubilité n’est pas un « idéal » inaccessible, mais une monstruosité contraire à la liberté et à la dignité humaine. 

La présomption de nullité, à partir d’un certain degré d’ignorance religieuse et d’imprégnation relativiste ne me semble pas excessive.

Toutefois, il ne faut pas exagérer, car l’Homme n’est pas que culture ; il est aussi nature et il conserve une conscience qui témoigne de l’Absolu, malgré la rébellion de ce qui, en lui, incline au mal et au mensonge. De plus, la présomption ne suffit pas à produire la certitude morale qui est nécessaire pour la reconnaissance de nullité.

L’affirmation théorique de l’indissolubilité du mariage s’accompagne en effet, dans la pratique, du droit à la déclaration de nullité de chaque lien ayant échoué. Il suffira en conscience de considérer le premier mariage comme invalide pour le faire reconnaître comme nul par l’Église. C’est le même principe par lequel certains théologiens considèrent comme « mort » un mariage où, aux dires des deux, ou d’un des conjoints, « l’amour est mort ».

Benoît XVI, le 29 janvier 2010, a prévenu le tribunal de la Sainte Rote de ne pas se céder à l’annulation du mariage par « complaisance envers les désirs et les attentes des parties ou même les conditionnements du milieu social ». Mais dans les diocèses d’Europe centrale, la déclaration de nullité deviendra un acte de pure formalité, comme cela est arrivé aux États-Unis au moment des Provisional Norms. Selon la loi bien connue, qui dit que « la mauvaise monnaie chasse la bonne », dans le chaos qui va se déterminer, le « divorce rapide » est destiné à l’emporter sur le mariage indissoluble.

La liberté a toujours le choix entre plusieurs options, dont les unes sont plus sûres, mais ne laissent espérer qu’un faible profit, et dont les autres présentent des perspectives de profit plus considérables, mais avec des risques importants.

Des situations catastrophiques de trahison de la Parole de Dieu (car c’est là ce dont parle De Mattei) peuvent évidemment se produire en certains pays, et ce sont alors des abus à réformer. Ou alors, ce sont des hérésies à combattre, si le libéralisme détruit dans la foi catholique tout ce qui ne se conforme pas à la règle d’une liberté individuelle égoïste et méfiante.

Rome a toujours pour rôle de veiller à préserver la foi et à réformer les abus. Mais son rôle de correctif et de gardien ne va pas sans son rôle historique premier d’apôtre et de moteur de l’évangélisation générale.  

Cela fait plus d’un an qu’on parle de schisme latent dans l’Église, mais maintenant c’est le cardinal Gerhard Müller, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, qui le dit dans un discours à Ratisbonne où il a évoqué le risque d’une scission au sein de l’Église, nous invitant à être très vigilants et à ne pas oublier la leçon du schisme protestant qui enflamma l’Europe il y a cinq siècles.

À la veille du synode des évêques sur la famille d’octobre, la réforme du pape François n’éteint aucun incendie, mais l’alimente et ouvre la voie à d’autres innovations désastreuses. Le silence n’est plus possible.

Je pense que certains intérêts de pouvoir et d’argent, qui n’ont rien à voir avec la religion, ont envie de mettre François en grande difficulté, pour essayer de prolonger le libéralisme mourant, comme d’autres essayé de tuer Jean-Paul II pour faire durer la vieillesse du communisme. Et ces intérêts ou puissances, qui ne reculent devant aucun moyen, peuvent rêver de susciter un schisme, en semant le doute et l’inquiétude parmi les élites catholiques. Veillons à ne pas nous prêter à leurs manœuvres. Si le pape est suivi par les élites comme il l’est par le peuple pauvre, l’Histoire basculera. Le synode, réunissant autour de Pierre les esprits hardis et les esprits circonspects, et soupesant avec soin les faits et les raisons, parviendra à des solutions de véritable prudence.   



[i] Vatican II, Gaudium et spes, 48, 1: « La communauté profonde de vie et d’amour que forme le couple a été fondée et dotée de ses lois propres par le Créateur ; elle est établie sur l’alliance des conjoints, c’est-à-dire sur leur consentement personnel irrévocable. Une institution, que la loi divine confirme, naît ainsi, au regard même de la société, de l’acte humain par lequel les époux se donnent et se reçoivent mutuellement. »

[ii] « Pour obtenir la certitude morale nécessaire pour statuer, il ne suffit pas d’indices et de preuves d’importance supérieure, mais il faut que demeure tout à fait exclu n’importe quel doute prudent et positif d’erreur, dans le droit et dans le fait, bien que ne puisse être exclue la simple possibilité du contraire. »

[iii] Ceci n’est pas propre au mariage, mais commun à lui et à d’autres types de contrats. Par exemple, dans n’importe quelle vente, si le vendeur dissimule un vice caché dans la chose vendue, le consentement de l’acheteur est extorqué par fraude. De plus, le vendeur malhonnête n’a pas réellement consenti à ce à quoi il semblait consentir. Il y a avait apparence de contrat de vente, mais l’espèce morale de la relation était non celle de la vente, mais celle du vol par fraude.

[iv] « Tout cela a toujours été fait en ayant comme guide la loi suprême du salut des âmes [2] puisque l'Église, comme l'a enseigné avec sagesse le bienheureux Paul VI, est un dessein divin de la Trinité, et donc toutes ses institutions, toujours perfectibles, doivent tendre à communiquer la grâce divine et favoriser continuellement, selon les dons et la mission de chacun, le bien des fidèles, comme fin essentielle de l'Église. [3] » Motu proprio Mitis Iudex Iesus, page 1, 3ème §.

Commentaires 

 
0 # PNeri 2015-09-29 11:34 Vous dites : \\\"Un mariage ne peut donc être déclaré nul parce qu’il aurait connu de graves difficultés, mais il peut l’être s’il y avait au départ un défaut de consentement.\\\"
Ce qui me pose problème, car cela revient à enfermer le mariage au jour même de sa célébration.
Ne croyez-vous pas qu\\\'un mariage se construit également et qu\\\'un consentement \\\"litigieux\\\" le jour de la célébration peut être \\\"compensé\\\" par une décision libre quelque temps plus tard ?
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0 # Etienne 2015-10-01 13:53 Cher Monsieur,

Merci pour vos analyses toujours si éclairante.

Etienne
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0 # Etienne 2015-10-24 16:16 Cher Monsieur,

Merci pour vos analyses si éclairantes.

Peut—être avez vous eu vent d'un récent éditorial de François Billot de Lochner

http://www.libertepolitique.com/Actualite/Editorial/Le-pape-dans-la-tourmente

Je serais extrêmement intéressé par votre réaction si bien sûr vous en avez le temps et l'envie.

Respectueusemen t,

Etienne
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0 # Gaudin 2015-11-01 23:09 Citer:
Cher Monsieur,

Merci pour vos analyses si éclairantes.

Peut—être avez vous eu vent d\'un récent éditorial de François Billot de Lochner

http://www.libertepolitique.com/Actualite/Editorial/Le-pape-dans-la-tourmente

Je serais extrêmement intéressé par votre réaction si bien sûr vous en avez le temps et l\'envie.

Respectueusemen t,

Etienne


@ Etienne
Je viens de lire l’éditorial de François Billot de Lochner. Puisque apparemment Henri Hude n’y apporte pas son avis je me permets quelques remarques. Henri Hude montre que les média veulent détacher l’élite catholique du pape qui se fait proche d’un peuple malmené par le relativisme de l’idéologie libérale-libertaire. Il en résulte que les catholiques de tradition (qu’on trouve surtout, mais pas exclusivement, chez nos élites) s’en trouvent quelque peu malmenés par le pape. Henri Hude nous éclaire sur une idéologie dont on pense à tort qu’elle est au sommet de sa puissance alors qu’elle est moribonde et qu’on va assister à son effondrement. Les réformes entreprises par le pape s’éclairent donc au regard d’une juste analyse qu’il faut avoir de la situation actuelle et qui nécessite pour le pape de réengager l’Eglise dans sa mission évangélisatrice des peuples : nous sommes peut-être à l’aube d’une nouvelle et formidable expansion du christianisme, comparable à celle qu’a connue l’Eglise dans les premiers temps de l’ère chrétienne. C’est pourquoi Henri Hude écrit : « La liberté a toujours le choix entre plusieurs options, dont les unes sont plus sûres, mais ne laissent espérer qu’un faible profit, et dont les autres présentent des perspectives de profit plus considérables, mais avec des risques importants. » Tout laisse penser que le pape a choisi une option qui présente une perspective de profit plus considérable mais avec des risques importants, comme si pour bien gouverner l’Eglise aujourd’hui on ne pouvait plus être prudent sans avoir le courage d’une certaine liberté. La vertu morale est toujours un juste milieu entre deux extrêmes, un excès et un défaut. Mais il est clair d’une part que ce juste milieu ne consiste pas simplement à se tenir intellectuellem ent à égale distance d’une perspective conservatrice et d’une perspective progressiste qu’il faudrait renvoyer dos à dos, d’autre part il est clair que ce juste milieu n’est pas le même pour chacun si l’on est d’une tendance plus conservatrice ou l’inverse. Contrairement à une idée reçue le peuple préfère les réformes aux révolutions. Le pape se fait proche d’une foi populaire, il est au-delà des querelles théologiques. S’il y a une révolution pour lui, c’est celle de l’amour dont la foi est l’âme et la lumière. Le pape Benoît XVI voulait interpréter le concile Vatican II dans la continuité de la tradition. Le pape François veut revenir à une perspective de rupture qui de son point de vue était celle du Concile Vatican II. Cela semble donner des gages aux progressistes. En réalité le pape François est beaucoup plus traditionnel qu’on ne le pense, bien plus proche de Saint Pie X que de Saint Jean-Paul II. Son langage est bien moins celui de la théologie que celui de l’évangile, et cette rupture est celle de l’attitude évangélique face à l’attitude mondaine qu’on peut retrouver tout autant dans la posture intellectuelle des progressistes que dans celle des conservateurs.
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