Qu'est-ce qu'un "objet" ? Techniques. Sciences.

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 Je continue à publier ici un article paru voici trois ans dans la RTB = Revue Théologique des Bernardins

L’article se trouve en pages 117-141 du n°5, Juin 2012, Lethielleux Editeurs.

Si vous reproduisez cet article, merci d’en citer les références précises.

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Qu’est-ce qu’un objet ? Sur la technique

 

La technique contribue à ce que l’homme prenne conscience de sa dignité grâce à sa puissance, même s’il perd cette dignité s’il mésuse de la puissance[i]. Cette technique, si nous nous en servons « en bons pères de famille », est spirituellement très positive, et non pas une puissance qui déshumaniserait l’univers et notre pensée de l’univers, nous forçant à chercher l’authenticité d’une existence humaine en dehors du cercle des étants.

 

D’abord, la puissance et l’intelligence techniques humaines, comme l’observe Bergson[ii] est quelque chose de né avec la vie humaine, comme l’instinct technicien du castor est né avec le castor. La vie précède la technique, qui en procède et en fait partie. L’idée que la vie serait une conception illusoire parce qu’on peut donner des vivants une représentation technique, et croire que cette représentation en donnerait la vérité totale: c'est là une idée très courante, mais qui me semble très absurde.

 

Il est vrai que la culture hypertechnique installe parmi nous une telle habitude de la représentation technique des étants, notamment celle des vivants, et que cette image réductionniste finit par précéder la perception des étants et par nous les dissimuler comme vivants et comme êtres. Il en est ainsi, non parce qu’il y aurait pour l’homme dans la technique et à cause d’elle je ne sais quel destin d’aveuglement à l’être, mais dans la mesure où nous nous laissons fasciner par les tentations du pouvoir, du confort et de la richesse. Et quand on met l’être hors des étants, on a cessé de lutter ; on se résigne à subir un aveuglement dont l’origine est probablement moins intellectuelle, que morale.

 

 

Science, sagesse et imagination

 

La pensée s’oppose si peu à la technique, que la représentation mécanique ou technique des choses est une modalité très développée du phantasme, sans lequel nous ne pouvons pas penser. Loin que les sciences fassent tort à la métaphysique, le recoupement entre des phantasmes scientifiques de plus en plus précis et des intuitions philosophiques sagaces, fonctionnant comme hypothèses ou conjectures, permet de donner à la philosophie quelque chose du caractère d’une science expérimentale[iii] et à la sagesse de renvelopper les sciences.

 

 

Technique et philosophie critique

 

Bergson concevait la critique kantienne comme une critique, non de la métaphysique en général, mais plutôt des sciences. Ces formes a priori, qui construisent un objet qui n’est pas l’être en soi, mais des "costumes de confection" dont nous revêtons les étants, comme disait Bergson[iv] (et Husserl après lui parlera, d’un "vêtement d’idées qui nous fait "prendre pour un être vrai ce qui n’est qu’une méthode"[v], ce sont les structures de notre action technicienne sur l’univers, dont les sciences sont la représentation abstraite. Cette représentation doit bien être adéquate en partie, puisque notre action technique réussit très souvent. Mais la réalité en elle-même a quelque chose de vivant, que la représentation scientifique ne laisse pas tout à fait dans l’inconnu, puisqu’elle en procède et en fait partie. Elle est donc un phantasme précis, intégré à l’action, et qui, par ce qu’il a d’adéquat aux êtres, aussi bien que par ce qu’il a de réducteur et d’inadéquat, nous aide à avancer vers une sagesse moins purement intuitive et toujours plus précisément démonstrative. En étudiant, en parallèle et à fond, et Bergson et un gros manuel universitaire de biologie, et en faisant entre eux un recroisement constant, je gage qu’un étudiant peut devenir raisonnablement finaliste. LA SUITE EN SUIVANT LE LIEN.   RETOUR AU PRÉCÉDENT

 



[i] J’avoue n’avoir pu, pendant longtemps, comprendre ce qu’on pouvait bien avoir contre la puissance, en tant que puissance. Son contraire est l’impuissance. Qu’est-ce que l’impuissance a de bon ? Je n’ai compris cette culpabilisation de la puissance, qu’après avoir analysé le rêve d’instaurer un « état de nature » libéral-libertaire, où l’animal humain ferait tout ce qu’il voudrait en toute liberté, mais sans effet collatéral hobbésien, parce qu’une « culture d’impuissance » l’empêcherait théoriquement de devenir violent et de rien faire de mal. Evidemment, celui qui ne peut pas faire de mal n’en fera pas. Sauf si, justement, le mal consiste à tout tolérer passivement sans rien pouvoir décider ni rien pouvoir faire. Mais une culture d’impuissance n’est pas une culture fonctionnelle, c’est tout le problème de la démocratie postmoderne. En outre, quels que soient un ordre social et sa loi, l’animal transgressif cherchera à les transgresser. J’ai expliqué ces choses en détail dans Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l’Europe, Editions Monceau, 2010, chap. 7, pp.241-249.

[ii] Henri BERGSON, L’évolution créatrice, Œuvres, Edition du centenaire (1959), PUF, 6ème édition, 2001, pp.620-628.

[iii] Une « métaphysique positive », expression discutable, mais volontiers en usage dans l’entourage de Bergson – par exemple, Jacques CHEVALIER, Bergson, Plon, 1940.

[iv] Henri BERGSON, L’évolution créatrice, Edition du centenaire (1959), p.493.

[v] Edmund HUSSERL, Expérience et jugement. Recherches en vue d’une généalogie de la logique, traduit de l’allemand par D. SOUCHE, Paris, PUF, 1970, p.52 [43]. HUSSERL se cite lui-même, reprenant une formule de La crise de la conscience européenne et la phénoménologie transcendantale, 1936.

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