Soumission. Lettre ouverte à Michel Houellebecq

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Ce texte a été publié dans La Nef N°267 de février 2015.

 

 

Cher Monsieur,

Je viens de lire votre dernier roman, Soumission. Faut-il prévenir les lecteurs que ce n’est pas un livre à mettre entre toutes les mains ? Avertissement superflu. Votre réputation sulfureuse précède de loin, depuis longtemps, toute recension de vos ouvrages.

Le personnage principal de votre roman, qui est le narrateur, est un professeur de littérature en Sorbonne, spécialiste mondial de Huysmans. Ce dernier, romancier du XIXe  siècle, finit oblat à l’abbaye de Ligugé, après avoir épuisé les poisons et délices de la décadence « à rebours ». Dans Soumission, nous voyons votre héros, célibataire, fils unique, sans relation avec père et mère, glisser du libertinage universitaire et mondain dans la débauche crapuleuse, sombrer de là dans une solitude apparemment définitive, agrémentée d’impuissance sexuelle, de crises d’hémorroïdes et de tentations du suicide. Il finit dans l’islam, y retrouvant sa virilité, un certain sens de la vie, peut-être un espoir de civilisation.


Ce serait « une erreur d’accorder trop d’importance aux “débauches” et aux “noces” complaisamment évoquées ». Il y a là « surtout un tic naturaliste, un cliché d’époque, lié à la nécessité de faire scandale, de choquer le bourgeois, en définitive un plan de carrière ». Ce que vous écrivez ainsi (p. 279), au sujet des romans d’Huysmans, à mon opinion, il convient de l’appliquer aux vôtres, au moins à celui-ci. Vous vous dissimulez derrière Huysmans, je crois, et vous vous mêlez à lui, dans une intéressante ambiguïté, ou par pudeur ou par prudence. Les conversions parallèles ou en écho de vos héros respectifs, s’éclairent l’une par l’autre. L’interprétation révolutionnaire (pp. 279-282) que vous donnez de Huysmans, fournit sans doute la clé de celle que vous nous incitez à faire de vous. Le problème de la conversion est au cœur de votre roman. Je me demande si vous n’êtes pas « en route ».

Vous avez produit, à ma connaissance, la meilleure des analyses de l’éthique et du mode de vie libéraux-libertaires, et en fournissez une critique d’autant plus dévastatrice qu’elle s’exerce de l’intérieur et avec une acidité de plus en plus dissolvante. Votre fiction, sans jamais peser ou ennuyer, unit à l’ironie et à la fantaisie, un humour à la fois tendre et noir, et surtout (important à mes yeux de philosophe) une vraie rigueur du concept et l’exactitude des faits.

Après l’échec pathétique d’une tentative de conversion au catholicisme, à Ligugé, sur les pas de Huysmans, votre héros, qui entre-temps s’est fait « virer » d’une Sorbonne devenue islamiste, finit par se convertir à l’islam. Il est vrai que le prosélytisme de son convertisseur, le Professeur Robert Rediger, président de la Sorbonne nouvelle, et autre caractère très intéressant, a su appliquer des arguments décisifs. D’abord, réintégration dans son poste et augmentation. « Quel va être mon traitement ? » (La solde du néophyte est triplée, dans une Sorbonne désormais financée par l’Arabie Saoudite, p. 292). Ensuite : « A combien de femmes vais-je avoir droit ? » (ibidem). Comme les professeurs d’Université, en régime islamiste, sont considérés comme « des mâles dominants », notre homme aura droit à trois épouses affectueuses, attractives et sachant cuisiner convenablement.

Une évolution spirituelle aussi édifiante se déroule sur le fond d’une situation politique inédite. Aux élections de 2022, le candidat islamiste est élu président de la République, contre Marine Le Pen. Le PS et l’UMP, éliminés au premier tour, ont formé un front républicain, qui apporte son soutien à Mohammed Ben Abbès, chef de la Fraternité musulmane, qui peut entrer ainsi à l’Elysée.

Ce n’est pas le moment d’examiner si vous prenez au sérieux votre scénario politique, ou s’il ne s’agit pour vous que d’une fiction amusante. Je vous en parlerai dans une seconde lettre. Revenons à votre héros.

À dire vrai, on ne 
croit qu’à moitié à sa conversion, mais on rit de bon cœur au spectacle du carriérisme universitaire et du basculement de la communauté scientifique, un mandarin après l’autre, d’un politiquement correct à l’autre. Votre livre, très amusant, n’a pourtant rien de sommaire et la fiction n’y tourne pas à la farce. Le matérialisme n’explique pas tout. 

Quelle justesse dans l’audacieuse évocation d’Histoire d’Ô, comme motif radical de la conversion de Rediger – par où il devient évident que la frénésie occidentale de liberté pathologique se retourne en son contraire, devient une rage de non-liberté, de soumission masochiste (p. 260). C’est ce besoin de se libérer d’une liberté pourrie qui se sert de l’islam comme d’un moyen de refuser de partager le suicide d’une Europe « parvenue à un degré de décomposition répugnant » (p. 276).

Nous redécouvrons curieusement, par le détour de l’islam de Robert Rediger et de son prosélyte, des qualités du catholicisme, que le catholicisme devra retrouver en Europe : une théologie que la métaphysique doit structurer sans complexe ; une morale sérieuse et carrée ; une parole claire et déculpabilisée à 100 % face à la dictature du politiquement correct ; enfin, l’aptitude à devenir une culture commune servant de ciment à une société civilisée, forte et fière de son histoire.

 

A bientôt. HH

 

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