Quelques pensées philosophiques sur les valeurs militaires

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 1. Les valeurs guerrières

 

Il existe des valeurs guerrières. Elles semblent posséder une universalité, qui se rattache à la guerre elle-même, comme phénomène anthropologique. C’est pour cela qu’on a pu parler d’un « code du guerrier[1] ». Citons d’abord, comme exemple de valeurs guerrières, la défense des foyers et de la patrie ;  puis les conditions culturelles et psychiques de cette défense : le courage, le sens du sacrifice, l’honneur, la fidélité, la frugalité, la rusticité, etc.

L’estime pour ces vertus, pour ces valeurs, s’enracine dans la reconnaissance d’une grandeur qui s’attache à la victoire de l’homme sur l’égoïsme et sur la peur de la mort. C’est ainsi que Ludwig Wittgenstein, dans ses carnets de guerre, écrit : « Maintenant, j’ai une chance d’être un être humain décent, parce que je vis face à face avec la mort[2]. »

Par extension, tout ce qui témoigne d’une victoire de l’homme sur la facilité, sur l’esclavage par rapport au confort, à la commodité, ou à l’intérêt matériel, se rattache à cette grandeur.

Tout ce qu’on peut dire de vrai sur l’autre côté de la guerre, sur ses horreurs et sur la manière dont elle déchaîne les pires potentialités transgressives, ne peut jamais effacer cette première grandeur.

 

 

 

 

 2. Valeurs guerrières et valeurs militaires.

 

Quand les sociétés sont dotées d’un Etat, les valeurs guerrières se complètent par des valeurs militaires, telles que la rigueur, ou la discipline, et elles se transforment elles-mêmes en des valeurs militaires. La discipline devient un aspect, particulièrement exigeant, du sacrifice requis du guerrier devenu militaire. Le port de l’uniforme implique aussi un sacrifice de la « belle individualité flamboyante » du guerrier. La tactique méthodique frustre son goût du « combat singulier » homérique. La rationalité technique et utilitaire, diminuant le contact entre les combattants, et sacrifiant beaucoup de choses à la pure efficacité, rabote l’esprit de chevalerie. L’acceptation d’un droit international et de divers usages régissant les conflits, implique, par exemple, le renoncement au butin, ce qui (on ne le souligne pas assez) a changé du tout au tout les perspectives économiques du métier des armes.

 

Les valeurs militaires enveloppent certainement plus de rationalité moderne et peut-être aussi plus de moralité proprement dite que les valeurs guerrières.

En termes kierkegaardiens, ces dernières relèvent souvent d’un stade esthétique des valeurs – le beau geste, le panache, etc. – ; les valeurs militaires, elles, se situent au stade éthique. La défense des foyers en relève aussi, évidemment. Le stade religieux est toujours présent, de diverses manières.

 

L’éthique militaire, comme discipline intellectuelle, doit être sensible à cette diversité de stades, de registres, ainsi qu’à leur distribution, souvent non linéaire, voire récurrente et cyclique, dans l’espace et le temps. Cette militarisation du guerrier a bien sûr été vécue très fortement en Europe, mais elle lui est commune, dans une large mesure, avec tous les États. 

 

 

 

 

 3. Le respect de l’adversaire.

 

En général, les combattants sont capables de reconnaître ces valeurs guerrières et militaires chez leurs adversaires, et de les respecter pour cette raison, même quand ils n’en aiment ni le pays, ni la cause, ni le régime. Les adversaires se respectent, entre nobles, et entre braves, quand ils ne se laissent pas submerger par la haine, ou le désir de vengeance, le chauvinisme, ou le fanatisme idéologique. Ceci aussi est universel.

 

Le dialogue entre Achille et Priam venu lui redemander la dépouille d’Hector[3] nous fournit l’exemple de cette tension entre la fureur vengeresse et l’émouvante fraternité humaine qui relie, par-delà le conflit, et face au tragique d’une condition humaine partagée, des adversaires nobles et respectueux.

 

Qui veut faire l’ange fait la bête. Trop de pacifisme utopique risque de porter tort à ce respect entre adversaires. Quand la guerre est diabolisée, et comme il est parfois impossible de ne pas la faire, il ne reste plus alors qu’à diaboliser l’adversaire, pour justifier une pratique déclarée a priori injustifiable. Le combattant s’enferme dans une bonne conscience aussi inhumaine qu’inoxydable. L’hyper-technicisation de la guerre dans un tel esprit risque de la transformer en une sorte de dératisation utilitariste menée en toute bonne conscience puritaine.

 

 

 

 

 4. Le voisinage du sublime et du comique

 

Il n’est pas évident que les valeurs guerrières puissent être totalement transfusées dans le système des valeurs militaires. J’en vois un indice dans le fréquent voisinage entre le sublime et le ridicule, dans ce qui touche au militaire, au sein des peuples parvenus à édifier des États.

 

L’inépuisable tradition du « crobar » dans les Ecoles militaires montre que les militaires sont les premiers à prendre conscience d’un inévitable décalage, propre au guerrier forcé de devenir militaire. En France, notons aussi le succès jamais démenti (indépendamment de tout antimilitarisme) du comique troupier, de la satire des militaires[4], ou de la caricature ayant pour thème la vie militaire (le conscrit ahuri, le sous-lieutenant famélique et nul, le sous-officier peu flatté, la vieille « culotte de peau », etc.).

 

Le militaire est en effet toujours, en quelque façon, plaqué sur le guerrier, comme « du mécanique sur du vivant », ainsi que disait Bergson[5]. Ce sont deux surfaces qui ne collent pas toujours bien l’une à l’autre. Il existe alors une tension entre les valeurs guerrières et les valeurs militaires. Un magnifique guerrier ne fait pas forcément un bon militaire, et l’inverse est aussi vrai. Il faut pourtant que les deux cohabitent dans une certaine mesure, dans la même personne. C’est aussi pourquoi celui qui ferait un magnifique chef en temps de guerre se verra quelquefois brimé ou retardé à l’avancement, en temps de paix.

 

La guerre, même là où rode la mort, a toujours quelque chose de vivant, car la présence de la mort exalte le sentiment de la vie ; et la liberté par rapport à la peur de mourir, exalte le sentiment de la liberté spirituelle, de la noblesse morale, et de la grandeur de l’homme. Aussi ne doit-on pas s’étonner si le sublime et un certain cocasse voisinent si aisément dans l’existence militaire. De là le rôle indispensable de l’humour pour détendre et humaniser les rapports humains à l’intérieur des monstres froids que peuvent devenir les armées.

 

C’est que l’âme humaine fait ici le grand écart entre, d’un côté, le sacrifice suprême, la grandeur, le mystère de la mort, l’héroïsme ; et, de l’autre, la routine administrative dans ce qui ressemble parfois à un désert des Tartares bureaucratique.

 

 

 

 

 5. Valeurs militaires et valeurs politiques

 

Le militaire, nous l’avons dit (§ 3), est dans l’Etat. Il le sert et, par-là, les valeurs du guerrier doivent s’intégrer au système des valeurs de l’Etat, qui sont celle de la civilisation – autrement dit : d’un processus qui fait passer d’une sorte d’« état de nature » plus ou moins hobbésien à l’état civil. Un Etat, quels que soient son autorité, sa légitimité, son dynamisme, a toujours quelque chose de mécanique et de kafkaïen. Bien que nécessaire il n'est pas l'incarnation de la Raison, de la Liberté, etc.   

 

Valeurs guerrières et valeurs militaires ne se comportent pas identiquement, dans leur relation aux valeurs politiques. Ulysse est un politique qui se prolonge en guerrier, Achille un guerrier qui ne pense pas politiquement.

 

Si l’action guerrière peut parfois garder de fait un caractère privé, l’action militaire est une action en droit strictement politique.C'est pour cela que les valeurs militaires et guerrières dépendent dans un peuple de la relation qui y prévaut entre le public et le privé.

 

Il est difficile de dire si les valeurs militaires et guerrières possèdent une universalité supérieure, ou inférieure, aux valeurs politiques. En effet, certaines valeurs politiques ne sont telles qu’à l’intérieur de certains régimes, alors qu’on rencontre les mêmes valeurs chez les militaires formant les armées de pays dont les régimes politiques s’opposent et se combattent.

 

Le système des valeurs guerrières, devenues militaires, prend place dans un système de valeurs politiques elles-mêmes subordonnées à un concept de la justice. L’action de force armée, devenue action politique, que ce soit celle d’un individu servant son Etat, ou celle d’un Etat, peut entrer sous une règle de justice politique. Un chapitre particulier de cette justice est la théorie de la guerre juste. Il ne faut pas en abuser, sinon l'hypocrisie et son moralisme menacent.

 

 

 

 

   6. Valeurs guerrières et valeurs aristocratiques

 

La démocratie, adéquatement comprise, est à notre avis un développement normal de la société, qui est à la fois naturel et indispensable, si du moins on entend par là non pas une marotte idéologique, mais un régime mixte[7], incluant une dimension oligarchique, mais aussi une forte dimension populaire, assumant le bien commun, et tendant à réaliser un équilibre de l’ensemble des valeurs politiques - qu'elles relèvent du pouvoir, de l’Etat, de l’aristocratie et de la démocratie.

 

Le militaire défend son pays, donc le régime de son pays, qui peut être, voire doit être, la démocratie.En ce sens, les valeurs du militaire sont celles de la démocratie. Comme le militaire, pour être militaire, doit avoir un riche système de valeurs, morales, guerrières, politiques, mystiques, et comme la démocratie ne peut se passer d'armée, le militaire protège la démocratie contre les monocultures idéologiques.

 

Il existe, au sein de toute armée démocratique, des valeurs aristocratiques, qui ne sont pas sans liens avec les valeurs guerrières. Ceci n’est pas seulement européen, car l’Europe n’a jamais été seulement aristocratique et l’on trouve ailleurs qu’en Europe des aristocraties guerrières[8].

 

Les valeurs aristocratiques s’enracinent dans la grandeur guerrière, parce que rien ne peut être accompli sans courage et sans la disposition au sacrifice que le courage implique - or beaucoup, tel Aristote, pensent que le plus grand courage est de risquer sa vie, surtout dans le feu de l'action guerrière.

 

Toute paix décente repose sur une forme ou une autre de guerre victorieuse faite à une violence inique. C’est pourquoi, la disposition à prendre le risque de mort dans la lutte fera toujours une différence entre ceux qui méritent d’être chefs en temps difficile – les meilleurs –, et les autres.

 

C’est là que se trouve la raison d’un inévitable porte-à-faux entre les militaires en démocratie, même s'ils sont démocrates, et les démocraties elles-mêmes, surtout dans la mesure où ceux qui y donnent le ton sont certains segments plus égalitaristes et plus libertaires, forcément mal à l’aise face aux idées d’élite, de sacrifice, de hiérarchie, de discipline, etc. Mais comme la démocratie a toujours des adversaires, il faut bien considérer le militaire comme un mal nécessaire, à normaliser dans toute la mesure du possible – mesure limitée, car on ne pourrait le normaliser à fond sans le détruire. 

 

La grandeur humaine du courage n’a vraiment de valeur qu’au service de la justice, mais la justice reste impuissante et ineffective sans le courage. Il existe donc une valeur sociale, enracinée dans la valeur guerrière : c’est la noblesse.

 

C’est un fait que les nobles assurèrent longtemps les fonctions militaires, ou guerrières, mais il en fut ainsi, fondamentalement, parce que la fonction militaire est une fonction noble[9]. L’hérédité va faire, bien sûr, de la noblesse vertu une noblesse classe. Le corps des officiers, en Prusse, était la chasse gardée d’une noblesse terrienne, les Junkers. Les tercios castillans se recrutaient dans les cadets de familles nobles.

 

Ceux qui assuraient les fonctions guerrières sont devenus les nobles, parce qu’ils étaient nobles, se jugeaient tels et se voyaient reconnus comme tels. Le noble est celui qui peut servir et se sacrifier pour le corps dont il est la tête. René Girard rappelle qu’un très grand nombre de rites et de mythes relatifs à la royauté dans les anciennes tribus ne s’explique pas autrement que par ce caractère de victime sacrée, qui s’attache à la digne détention du pouvoir[10]. C’est pour cela que les valeurs guerrières sont centrales dans la définition de toute aristocratie.

 

 

 

 

  7. Relativisation des valeurs militaires ?

 

Il y a aussi, à côté des valeurs nobiliaires, voire au dessus d’elles, les valeurs de l’esprit, sagesse ou sainteté. Les biens de fortune ont aussi leur importance, et l’ont toujours eue. Mais, d’un point de vue authentiquement aristocratique, l’argent en lui-même n’a pas d’importance, puisque dans la vie, il ne s’agit pas de jouir, mais d’être noble, c'est-à-dire d’être libre, et d’être chef, et de servir avec honneur. De ce point de vue nobiliaire, l’argent, pris comme matière à ostentation, comme source d’un plaisir de possession, comme garantie de sécurité, ou comme pouvoir d’acheter tout ce qu’on veut, est la quintessence de la vulgarité. C’est aussi pour cela qu’une bourgeoisie d'esprit élevé déteste parler d’argent. Aux yeux des nobles, les valeurs principales n’ont pas de prix, et ne sauraient être acquises à prix d’argent. 

 

Ces vues et ces valeurs dépendent de la structure sociopolitique de certains peuples, surtout à certaines époques, et peuvent recevoir un développement unilatéral ; elles ont cependant quelque chose d’universel, étant enracinées dans des expériences humaines fondamentales. 

 

 

 

 

  8. Valeurs militaires, noblesse et privilèges, valeurs économiques

 

La noblesse voulait des privilèges, ce qui la faisait détester. Mais pourquoi en voulait-elle ? Par simple avidité, bien entendu, et aussi parce que les métiers "nobles" rapportent peu, voire coûtent. Or, il faut un territoire et des moyens pour jouir pleinement de la liberté sociale, de l’assurance tranquille et de la sérénité d’esprit, requises à l’exercice du leadership social et politique. Et il faut que les métiers nobles jouissent d'un prestige social incompatible avec le manque d'aisance. De là, sans doute, la revendication de privilèges, notamment fiscaux. Sans eux, pensait-on, les classes exerçant les métiers où s’expriment ces valeurs les plus hautes, ne pourraient tenir leur rang, ces fonctions étant moins rémunératrices que les métiers de l’industrie ou de la finance.

 

De là, aussi, le prestige, encore aujourd’hui dans bien des pays, de la propriété foncière, signe d’indépendance et moyen d’un digne loisir, où l’âme se recueille dans l’attente du service, et s’enracine dans la longue durée de la terre des pères – la patrie.

 

Le noble n'a pas pour réputation d'aimer le travail. Les biens matériels ont de la valeur quand ils servent à « libéraliser les sentiments », selon une expression très significative d’Edmund Burke[11]. « Libéraliser les sentiments », c’est sentir avec noblesse, comme un homme libre. Les chefs ont, par excellence, à être des hommes libres et à sentir en hommes libres. Et la propriété, dont ils obtiennent le plus souvent une plus grande part, est l’instrument d’une telle « libéralisation » des âmes, quand elle ne nourrit pas l’individualisme possessif. Un homme est libre quand il est noble et n’a pas peur de la mort, donc quand il est prêt à servir, à risquer sa vie pour servir le bien commun. Ces qualités de noblesse humaine ne caractérisent pas seulement les dirigeants, les officiers, car elles peuvent descendre jusqu’aux hommes du rang ; mais elles sont particulièrement nécessaires à une élite sociale, si celle-ci veut se faire reconnaître comme légitime, en payant de sa personne. Il est aisé de laisser ces nobles conceptions dériver en éloge de la paresse, en préjugé de caste, en favoritisme héréditaire.  

 

 

 

 

  9. Valeurs militaires et valeurs bourgeoises

 

Ce n’est pas sans raison que les bourgeoisies se sont insurgées, notamment en France, contre la morgue des nobles privilégiés, quand ils unissaient à la médiocrité militaire un parasitisme social et une incapacité politique.

 

Mais, l’exemple de la République de Venise, entre autres, nous montre qu’une classe dirigeante industrielle, commerçante et financière – techniquement parlant, une bourgeoisie – peut assumer en même temps les valeurs nobiliaires, prendre directement en charge le service militaire, le service de l’Etat, les fonctions publiques, et réaliser, sous la forme d’une noblesse républicaine et bourgeoise, une synthèse originale entre l’activité fertile de la bourgeoisie, les valeurs désintéressées de la noblesse et l’amour de la liberté politique.

 

Les commerçants vénitiens ont découvert qu’il ne pouvait exister de grand commerce sans la liberté des mers ; ni de liberté des mers sans marine de guerre ; et que sans Etat et sans un corps militaire capable de servir dans cette marine, il ne pouvait exister de république marchande. C’est ainsi qu’une thalassocratie s’enracine dans une nécessité bourgeoisie, mais finit en liberté aristocratique, ou même en volonté de puissance impériale. – De tels phénomènes se laissent observer en Europe, mais il y a eu des aristocraties, des aristocraties guerrières, et des valeurs d’aristocratie guerrière, en bien d’autres lieux qu’en Europe. 

 

 

 

 

  10. Valeurs militaires, valeurs de conservation et valeurs démocratiques

 

Il n’est pas non plus paradoxal de noter un lien entre les valeurs militaires et les valeurs morales, tout court. En effet, là où feraient défaut tout sens du devoir, de la hiérarchie, du sacrifice, de l’effort et de l’ascèse (sans lesquels ne peut exister aucune valeur guerrière, ni aucun corps militaire efficient) ; là aussi se trouverait en défaut la moralité générale.

 

Celle-ci se trouverait réduite à une moralité terre à terre, à un utilitarisme moralisant, incapable de justifier l’honnêteté par l’idéal et par l’honneur. LE juste et le bien ne se recommanderaient guère qu’au nom d’une convergence, très improbable, entre l’intérêt particulier et l’intérêt général (qui ne pèse pas lourd et cède sous la pression des appétits de court terme et des convoitises immédiates, comme l’expérience le montre).

 

C’est pour cela que, souvent, les conservateurs sont militaristes et que, paradoxalement, les esprits les plus attachés aux plus hautes valeurs morales, qui sont, dans le fond, des valeurs de paix, peuvent accepter parfois sans trop de regret l’idée et le fait de la guerre. Ils ne regardent pas sans méfiance un pacifisme qui aisément leur paraît suspect de connivence avec la vulgarité du matérialisme. Et ils se méfient aussi de la démocratie, dans la mesure où celles-ci, trop pacifiques, au moins en surface, relativiseraient trop les hiérarchies nécessaires à toute force armée efficiente, et réduiraient à trop peu la place de ces dernières dans la cité. 

 

 

 

 

  11. Le caractère ambigu des valeurs guerrières

 

Il existe une évidente contradiction entre la morale dans sa notion même, et la guerre en général. La loi morale est la loi de paix, et donc, à ce titre, elle est la loi naturelle d’une humanité qui se développe sans conflit armé. L’existence d’un pouvoir imposant cette loi de paix, caractérise le processus de civilisation, par lequel on se retire de l’état de nature, qui est aussi un état potentiel de guerre de tous contre tous.

 

Toutefois, l’action d’un tel pouvoir est à sa manière une victoire, voire une guerre, contre les prétentions anarchiques d’une liberté arbitraire et sans loi. De là le caractère ambigu des valeurs guerrières.

 

D’une part, la pacification et la civilisation sont le triomphe des valeurs les plus spirituelles et pacifiques ; mais, d’autre part, la liberté libertaire, comprise comme refus du juste pouvoir, de la loi morale et de la civilisation, étant une tyrannie régressive, il est juste de la combattre, et il serait injuste de laisser dominer sans résistance. En cela la vertu guerrière est aussi valeur de paix. Du mal de l’injustice et de la violence sortent ainsi le bien de la juste guerre et celui des valeurs nobles qui s’y déploient, ou s’y retrempent.

 

Ces valeurs militaires n’auraient donc pas lieu d’exister, sans une violence et une méchanceté humaine qu’il convient de déplorer, mais cette méchanceté même ouvre une carrière au déploiement des potentialités combatives et correctives de la justice, qui autrement resteraient insoupçonnées, dans le giron d’une vie toute calme et harmonieuse.      

 

 

 

 

 12. Le relativisme ambiant rend difficile une saisie immédiate de toutes ces valeurs

 

Mais, c’est bien là l’indice du fait que la première victime du relativisme, c’est justement le sens de la relativité historique et de la riche et profonde diversité des situations humaines. 

 

Les divergences culturelles se comprennent souvent à partir d’un fond commun, diversement interprété, ou raisonné.

 

Par exemple, si l’on estime que le courage guerrier exige la lutte à mort, se laisser faire prisonnier sera une preuve de moindre valeur, sauf dans le cas où l’on aura été relevé blessé sur le champ de bataille.

 

Mais, si l’on a une conception plus morale, plus rationnelle, et plus mesurée de l’épreuve de force, la résistance inconditionnelle à outrance sera, au contraire, une aberration, qui fait entrer les peuples dans la logique d’un carnage absurde, et les soldats qui se rendent après une belle résistance sont donc à traiter en gentlemen aussi raisonnables que courageux.

 

Par suite, les cultures peuvent bien différer sur la définition, par exemple, de ce en quoi consiste le traitement moral des prisonniers. Cela ne prouve absolument pas que les valeurs guerrières, d’un peuple à l’autre, n’auraient rien de commun. 

 

 

 

 

  13. Quand donc une éthique militaire commence-t-elle à exister ?

 

  A. Quand les valeurs guerrières sont devenues des valeurs militaires ; quand donc la vie humaine est soumise à un pouvoir régulier et à des lois, qui sont les pédagogues de la rationalité, de la raison ; quand un peuple prend conscience d’une tension entre la guerre et la civilisation ; par cette prise de conscience, la guerre se trouve située à sa juste place, comme un désordre objectif.

 

   B. Toutefois, dans cette situation de désordre objectif, relativement à l’idéal, surgissent des valeurs authentiques et originales ; en outre, il est possible de se conduire en guerre non seulement avec honneur, mais encore avec justice, car l’ordre requiert qu’une force corrige et punisse les situations de violence injuste.

 

   C. L'éthique militaire se déploie, quand les adversaires sont capables de se respecter, sur la base d’un sens de l’honneur guerrier partagé, voire d’une rationalité et d’une justice également partagées, en dépit d'interprétations opposées. La culture de paix, et la loi de paix, comme normes culturelles supérieures, tendent à limiter la guerre, à bloquer sa montée aux extrêmes.

 

 

 



[1] Shannon FRENCH, The Code of the Warrior, Rowman & Littlefield, 2004. Dans cet ouvrage, l’auteur nous fait faire un tour d’horizon des civilisations et met en évidence des constantes éthiques, repérables à travers l’espace et le temps.

[2] Cité par Jeff MC MAHAN, dans son livre Killing In War, p.2.

[3] Homère, Iliade, XXIV, 485 sq.

[4] La première moitié du film de Michel AUDIARD, Vive la France, est un modèle du genre. 

[5] Henri BERGSON, Le Rire (1900), PUF. Il existe, au reste, deux façons d’interpréter le « mécanique militaire ». Il y a le mécanique de l’acier, de l’impeccable drill, du fonctionnement précis, de la cohésion terrifiante – la machine, alors, ne prête assurément pas à rire. Il y a, aussi, la drôlerie de la machinerie réglementaire, l’absurdité de sa logique formelle oublieuse de toute finalité, la focalisation abrutissante sur les détails, l’attachement pointilleux à des habitudes aussi insignifiantes que sacralisées, etc.

[6] Antonin ARTAUD, Le théâtre et son double, passim.

[7] Henri HUDE, Penser la guerre pour faire l’Europe, Introduction.

[8] Par exemple, au Japon. Cf. HORSHEIMER, Histoire du Japon.

[9] Le « duc » est ainsi le dux, le chef militaire, celui qui conduit (ducit, de ducere) une armée. Le « marquis » est celui qui gouverne une marche, une province frontalière exposée aux razzias et aux invasions, etc.

[10] René GIRARD, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset, 1978.

[11] Edmund BURKE, Réflexions sur la Révolution en France.

Commentaires 

 
0 # FR 2014-05-31 08:51 le caractère ambigu des valeurs guerrières à notre époque ne réside t-il pas davantage dans son rapport au sacré et l'évolution terrifiante de la guerre?

Lorsque Ernst Junger écrit dans La guerre notre mère : « Il n’est rien de plus exquis que la bravoure virile. Le sang gicle dans les veines en flammèches divines alors qu’on vole au combat par dessus terres foulées, à fort cliquetis de harnois, pénétré de sa propre audace. Que peut-il être de plus sacré que l’homme combattant ? Un Dieu ? » Il exalte la figure mythique du guerrier en réaction à une civilisation matérialiste et si la bravoure du soldat peut à bon droit être considérée comme une valeur plus noble que l’âpreté au gain du bourgeois, elle ne justifie sans doute pas cette envolée lyrique où le sacré apparaît ici galvaudé. Sans doute, Jünger cherche t-il à renouer avec le temps des héros dont la littérature grecque mais aussi irlandaise nous donne de si beaux exemples. On pense bien sûr à Achille mais aussi à Cûchulainn, le guerrier mythique de l’Ulster, fils de Lugh, divinité celtique comparable à Apollon. A cette époque, la guerre n’est pas la continuation de la politique par d’autres moyens ; elle est un jeu divin dans lequel la vie humaine a peu de prix. Un jour, alors qu’il s’apprête à partir au combat une nouvelle fois, Cûchulainn se rend chez sa mère pour lui dire adieu, celle-ci lui offre une coupe de vin qui par trois fois se change en sang. Par ce signe, Cûchulainn comprend que sa fin est proche mais à sa mère qui s’efforce de retarder le destin, il répond : « Depuis le premier jour que j’ai porté les armes jusqu’à l’heure où nous sommes, jamais encore je n’ai refusé le combat. Voudrais-tu donc que je commence ? Ma gloire et mon renom me sont plus que ma vie ! »[1]

Jünger oublie simplement que la venue du Christ a bouleversé de fond en comble notre conception de la guerre et du métier des armes. Le héros antique, forcément guerrier, développe des vertus extraordinaires mais il recherche d’abord sa gloire laquelle doit rejaillir sur sa famille et sa cité. Cette quête de gloire passe en général par le plus grand nombre d’ennemis tués. Le chevalier puis le soldat chrétien est d’abord au service d’un idéal : protéger la veuve et l’orphelin, défendre son pays, défendre sa foi. Pour autant, le modèle antique ne disparaît pas et il est même permis d’affirmer que les deux conceptions vont s’entremêler et se confondre bien souvent.

En effet, pendant des siècles, même dans une Europe christianisée, l’honneur reste un mobile puissant pour faire la guerre mais dans le même temps, il reste l’apanage d’une classe et il n’est pas encore question d’envoyer à la mort des millions d’hommes. La levée en masse décrétée par la Convention, les guerres napoléoniennes, la première guerre mondiale ce « cadeau imprévu fait aux hommes par le progrès industriel et la démocratie de masse[2] », la seconde guerre mondiale et l’usage de la bombe atomique vont radicalement transformer le visage de la guerre. La montée aux extrêmes entrevue par Clausewitz devient réalité…[3]



Dans ces circonstances inédites, la guerre reste sans doute une aventure spirituelle pour ceux qui sont capables de donner un sens à leur sacrifice mais sur un plan collectif, elle devient une absurdité : quelle cause aussi juste soit-elle peut justifier le massacre de millions d’hommes et l’asservissemen t de peuples entiers à la guerre totale ? Par quelle absurdité le patriotisme peut-il détruire la patrie ?
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0 # FRBuffalo 2014-06-01 23:14 Il existe une évidente contradiction entre la morale dans sa notion même, et la guerre en général. Evidente ou apparente?
Le caractère ambigu des valeurs guerrières à notre époque ne réside t-il pas davantage dans son rapport au sacré et l\\\'évolution terrifiante de la guerre?

Lorsque Ernst Junger écrit dans La guerre notre mère : « Il n’est rien de plus exquis que la bravoure virile. Le sang gicle dans les veines en flammèches divines alors qu’on vole au combat par dessus terres foulées, à fort cliquetis de harnois, pénétré de sa propre audace. Que peut-il être de plus sacré que l’homme combattant ? Un Dieu ? » Il exalte la figure mythique du guerrier en réaction à une civilisation matérialiste et si la bravoure du soldat peut à bon droit être considérée comme une valeur plus noble que l’âpreté au gain du bourgeois, elle ne justifie sans doute pas cette envolée lyrique où le sacré apparaît ici galvaudé. Sans doute, Jünger cherche t-il à renouer avec le temps des héros dont la littérature grecque mais aussi irlandaise nous donne de si beaux exemples. On pense bien sûr à Achille mais aussi à Cûchulainn, le guerrier mythique de l’Ulster, fils de Lugh, divinité celtique comparable à Apollon. A cette époque, la guerre n’est pas la continuation de la politique par d’autres moyens ; elle est un jeu divin dans lequel la vie humaine a peu de prix. Un jour, alors qu’il s’apprête à partir au combat une nouvelle fois, Cûchulainn se rend chez sa mère pour lui dire adieu, celle-ci lui offre une coupe de vin qui par trois fois se change en sang. Par ce signe, Cûchulainn comprend que sa fin est proche mais à sa mère qui s’efforce de retarder le destin, il répond : « Depuis le premier jour que j’ai porté les armes jusqu’à l’heure où nous sommes, jamais encore je n’ai refusé le combat. Voudrais-tu donc que je commence ? Ma gloire et mon renom me sont plus que ma vie ! »[1]

Jünger oublie simplement que la venue du Christ a bouleversé de fond en comble notre conception de la guerre et du métier des armes. Le héros antique, forcément guerrier, développe des vertus extraordinaires mais il recherche d’abord sa gloire laquelle doit rejaillir sur sa famille et sa cité. Cette quête de gloire passe en général par le plus grand nombre d’ennemis tués. Le chevalier puis le soldat chrétien est d’abord au service d’un idéal : protéger la veuve et l’orphelin, défendre son pays, défendre sa foi. Pour autant, le modèle antique ne disparaît pas et il est même permis d’affirmer que les deux conceptions vont s’entremêler et se confondre bien souvent.

En effet, pendant des siècles, même dans une Europe christianisée, l’honneur reste un mobile puissant pour faire la guerre mais dans le même temps, il reste l’apanage d’une classe et il n’est pas encore question d’envoyer à la mort des millions d’hommes. La levée en masse décrétée par la Convention, les guerres napoléoniennes, la première guerre mondiale ce « cadeau imprévu fait aux hommes par le progrès industriel et la démocratie de masse[2] », la seconde guerre mondiale et l’usage de la bombe atomique vont radicalement transformer le visage de la guerre. La montée aux extrêmes entrevue par Clausewitz devient réalité…[3]

Dans ces circonstances inédites, la guerre reste sans doute une aventure spirituelle pour ceux qui sont capables de donner un sens à leur sacrifice mais sur un plan collectif, elle devient une absurdité : quelle cause aussi juste soit-elle peut justifier le massacre de millions d’hommes et l’asservissemen t de peuples entiers à la guerre totale ? Par quelle absurdité le patriotisme peut-il détruire la patrie ?

F.R.

[1] Georges Roth La geste de Cûchulainn d’après les anciens textes irlandais, L’Edition d’Art, 1927. P. 156

[2] Dominique Venner, Le siècle de 1914 Utopies, guerres et révolutions en Europe au XXe siècle, Pygmalion, 2006

[3] lire à ce sujet Achever Clausewitz de René Girard
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