Un remède à la maladie de la foi (4). La maladie du "doute"

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Suite de l'article sur Prolégomènes. Les choix humains, publié dans  Képhas en juillet-septembre 2009 et repris sur ce site en plusieurs livraisons depuis quelques semaines.

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3ème Partie : Rapide exposition du remède dans son principe

 

Passer du « doute » au « questionnement », ou à l’« interrogation »

 

Le principe de solution du problème, et de l’invention du remède, se trouve dans une observation : le terme doute est équivoque. Il peut désigner deux choses très différentes[1]. L’une exclut la foi ; l’autre l’accueille volontiers.

La foi est inconciliable avec une démarche de ‘doute’, si celle-ci signifie que nous n'aurions pas accès par l’expérience à la réalité et à l’être, et, par une quelconque voie métaphysique, accès à Dieu. C’est cette démarche-là, que je désigne par l’expression ‘doute’, toujours entre guillemets, pour indiquer qu’il s’agit, selon moi, d’un pseudo-doute, pseudocritique, ou pseudosceptique.

 

La foi, par contre, n’est pas inconciliable avec le doute au second sens, qu’il vaudrait mieux nommer questionnement. Au contraire, la foi a absolument besoin du questionnement radical qui est la vie même de l’esprit.

 

Saint Augustin écrit dans ses Confessions : « Moi-même, j’avais été fait grande question pour moi-même[2] ». Et c’est cette question vivante, que l’homme est et doit devenir, qui va se trouver entièrement uni à Dieu.

 

Mais si l’homme n’est pas « fait » magna quaestio, « grande question », il n’est pas uni à Dieu avec toute sa grandeur humaine, ou avec tout l’élan de son dynamisme spirituel (donc aussi intellectuel).

 

 

Comment le « doute » est la forme contemporaine du préjugé

 

Seulement, pour bien cultiver cette vie interrogative et questionneuse de l’esprit, il faut surtout éviter de tomber dans le panneau des formes banales de ‘doute’, de « soupçon », ou de « Critique ». Car ce sont là, de nos jours, les formes les plus ordinaires du préjugé, et elles sont le contraire de ce qu’elles semblent être, le contraire de l’esprit critique[3].

 

L’esprit critique, au-delà de ces « doutes », « soupçons », « suspensions », etc. est à base de confiance méthodique et réfléchie dans l’expérience de l’être et dans la valeur des démarches métaphysiques. Un esprit réellement critique s’ouvre un accès à l’être et à Dieu. Cette réforme de l’esprit critique est la véritable introduction concrète à la philosophie. Elle est très utile.

 

Comme le déclare HH, « La philosophie solide ne nous a pas attendus pour venir au monde, mais le ‘doute’ bouche l’entrée et il faut dégager la porte[4]. »

 

 

Comment passe-t-on du ‘doute’ au questionnement ?

 

Peut-être par autocritique[5] du ‘doute’, si (comme cela arrive souvent) nous y étions tombés. Et puis, par une démarche pratique.

 

Il faut agir et décider. Mais qui entre dans ‘le doute’ a décidé de ‘douter’ de tout. Or, « pour agir, il faut des bases, des critères, des principes[6] ». Le ‘doute’ met tout cela en question. Rien n’est évident. Doutant des principes, il doute automatiquement du reste – et donc de tout. Plus de principes, sauf le ‘doute’ sur les principes. Plus de faits, sauf des interprétations, douteuses de ce que seuls, nous dit-on, les esprits non critiques appellent sottement des « faits ». Quelle sera donc ma base ? ‘Je doute’. Ma logique ? ‘Je doute’. Quel sera le seul texte de mon savoir ? ‘Je doute’. Quelle sera la règle de ma vie ? Je ‘doute’. Ma morale ? ‘Je doute’. Et quel sera mon Dieu ? Moi, moi, moi : ce ‘je[7] qui ‘doute’. Tel est le nihilisme égoïste auquel conduit le ‘doute’.

 

Il pourrait bien s’en tenir là et rester en silence, mais comme il faut bien tuer le temps, il va parler inlassablement, pour expliquer ça en détail.

 

 

 

En réalité, on ne doute pas de « tout » aussi longtemps qu’on ne doute pas aussi de l’idée selon laquelle il faudrait « douter de tout[8] ».

 

Et si on doute de tout, y compris de cela, on découvre que le réalisme de la connaissance est précisément l’élément de base avec lequel on peut fabriquer un esprit critique effectif. C’est ainsi que nous sommes « faits question », comme dit Augustin, au lieu de nous contenter d’être « faits préjugé ».

 

Nous cessons de nous imaginer que la simple pratique d’un ‘doute’ en réalité dogmatique[9] et non autocritique[10], nous installerait d’emblée dans l’indubitable. « Rien n’est évident », dit-on. Mais que rien ne soit évident, est-ce bien évident ? Et si c’est évident, comment cela peut-il l’être, puisque rien ne l’est ? Et à quel point de vue dois-je me placer pour pouvoir poser authentiquement de telles questions ? Et quand je questionne ainsi, je ne suis plus dans un vague doute idéaliste.

 

 

 

« D’où parlez-vous ? » - « Et vous ? »

 

« D’où parlez-vous ? » La question est bonne, mais une autre ne l’est pas moins : « Vous-même, d’où parlez-vous quand vous posez aux autres la question ‘d’où parlez-vous ?’ ? ». Et quand je suis capable de poser cette dernière question à tous, y compris à moi-même, aussi bien qu’à vous (qui prétendiez peut-être y échapper), je vois que je ne la pose plus de ce point de vue à vous, où vous vouliez me forcer à me placer, parce que vous ne vous la posiez pas. Et désormais, je ne ‘suspecte’ pas, je procède à un examen de conscience, sous les critères du vrai et du bien[11].         

 

 

 

Le « soupçon », autre forme du préjugé du « doute »

 

Le ‘doute’ comprend bien des versions[12], entre lesquelles on nous balade, au lieu de nous aider à nous tirer de toutes, ensemble, et pour de bon. Tantôt on nous appelle à ‘douter’ de tout et à dépasser tous les préjugés, pour recommencer à zéro ; et tantôt on désespère du ‘doute’ et on nous assure, au contraire, que nous serions engloutis à jamais chacun dans nos préjugés et que la vie de l’esprit ne serait qu’une auto-interprétation et une inter-réinterprétation à l’infini dans le flux de traditions toutes relatives et particulières.

 

C’est encore là une autre forme de ‘doute’ inauthentique. Car la seule chose qui est exclue, dit-on alors, c’est le réel, c’est la vérité. Or c’est là une illusion. Car ce processus d’interprétation à l’infini, qui est tout ce qu’on est censé savoir, finit par devenir la réalité même, voire le tout de l’être[13]. Nous ne sortons jamais de l’idéalisme absolu, ce réalisme à la fois trop exigu et trop exalté[14].

 

 

 

Les soi-disant « sorties de la métaphysique »

 

On nous dit aussi qu’il faut sortir de la métaphysique, critiquer la métaphysique. Mais ceci même est un préjugé. En effet, « toute philosophie est une métaphysique et toute métaphysique admet l’Absolu, l’Être premier qui se suffit pour être. Cela n’est jamais véritablement mis en question, et surtout pas par ceux qui prétendent sortir de la métaphysique, la critiquer, la déconstruire, etc[15]. »

 

 

 

Deux façons de concevoir l’Absolu

 

Comment un fait aussi massif peut-il passer inaperçu ? C’est qu’« il y a deux grandes façons de concevoir l’Absolu : le théisme et le panthéisme » (auquel se rattache le polythéisme, comme sa version populaire, voire démocratique[16]) et qu’on a l’impression, tout à fait fausse et arbitraire, que seul le théisme serait une métaphysique.

 

« Théisme et panthéisme : tous ceux qui cherchent une échappatoire à ce dilemme, y compris les sceptiques en tout genre (qui sont en fait des pseudosceptiques), sont en réalité sur un des deux versants. Il y a donc un choix à faire, fondamental.

 

Le théisme conçoit Dieu comme transcendant, personnel, libre et créateur. C’est la métaphysique de la Bible, si vous voulez, mais le sujet reste en soi d’ordre rationnel. Le panthéisme le conçoit au contraire comme le Grand Tout, la Substance, le Sujet, la Vie universelle, etc. C’est en gros la métaphysique du paganisme[17] », et, pourrait-on ajouter, on la retrouve malheureusement dans la plupart des versions de la philosophie des Lumières, positivisme compris.

 

 

Dès que nous avons reconnu qu’en raisonnant, nous adhérons forcément à une métaphysique, nous savons à quoi nous en tenir sur le rejet contemporain de la métaphysique. Comme le dit l’auteur avec clarté dans cette interview : « Quand on rejette une métaphysique, on prend l’autre. C’est donc une illusion que de prétendre rejeter la métaphysique. En plus, éthiquement, c’est douteux, car on fait de la contrebande, on fuit le débat franc, on exclut les contradicteurs alors qu’on se dit ‘ouvert’. Le rejet de la métaphysique n’a pas de pourquoi, car il n’existe pas. Mais le rejet d’une métaphysique existe chez tout penseur : rejet, plus ou moins net, ou du théisme, ou du panthéisme.

 

Et ces rejets ont des raisons, ou des motifs – les examiner, c’est une tâche de la philosophie[18].

 

 

 

Reconquérir la liberté de faire le choix fondamental

 

Pour gagner la liberté de faire ce choix fondamental, il y a des choses à dire avant : en grec, on appelle ça des prolégomènes. Le plus important, pour déblayer le terrain, c’est douter du ‘doute’ et soupçonner le « soupçon ». Si on n’explique pas cela aux jeunes, ils deviennent la proie de tous ceux qui manipulent et corrompent le désir de liberté[19].

 

 

Revenons maintenant à la question de la foi.

 

On comprend aisément que le ‘doute’ ne puisse s’accorder avec la foi, parce qu’il enferme l’individu au sein d’une sphère de phénomènes qui, au départ, fonctionne comme une prison ; puis, le réel étant oublié, la prison devient l’univers et l’apparence se transforme en milieu divin de type panthéistique[20]. Et à partir de cette métaphysique, on exclut évidemment la possibilité de la révélation, donc sa réalité, et donc la foi. Par contre, le questionnement est parfaitement ouvert à la foi.

Mais quant à ce questionnement, il n’est pas vrai d’abord parce qu’il permettrait la foi, mais il est vrai avant tout parce qu’il est exempt des graves défauts du ‘doute’ : précipitation, erreurs et illusions diverses. Le questionnement est la forme normale et mûre de l’esprit critique. Qu’il soit ouvert à la foi, et que le ‘doute’ la rejette, ce sont là deux arguments de crédibilité en faveur de la foi. Mais que Dieu ait parlé (ce qui est l’objet même de la foi), c’est une question de fait[21], à laquelle question la réponse ne se laisse pas déduire de principes, elle ne peut reposer que sur des témoignages.

 

  



[1] Prolégomènes, 2009, p. 23-24.

[2] Saint Augustin, Confessions, Livre IV, Chapitre 4, dernier paragraphe, vers la fin. « Factus eram ipse mihi magna

quaestio ».

[3] « Pour sortir de ce système de systèmes, qui forment un corps massif de préjugés, il faut et il suffit de douter du « doute », et de suspendre la « suspension », ce qui revient, sous certaines conditions, à libérer l’affirmation de l’être. », p. 55.

[4] ‘Un livre, un auteur’, propos recueillis par Jacques de Guillebon, La Nef, n° 206, p. 48, 2ème question. Nous ferons plusieurs fois encore référence à cette interview.

[5] Prolégomènes, 2009, p. 81-82.

[6] Interview citée, 1ère réponse.

[7] Prolégomènes, 2009, p. 32 et 34.

[8] Prolégomènes, 2009, p. 14-15 et p. 163.

[9] Op.cit., p. 54, p. 48-50, etc.

[10] Op.cit., p. 68 et p. 119.

[11] Op.cit., p. 240-242.

[12] Cette diversité se trouve détaillée dans l’étude des dix grandes formules pseudosceptiques, au 1er chapitre du livre.

[13] Op.cit., p. 270, note 325.

[14] Op.cit., p. 62-69. Les ‘doutes’ pseudosceptiques font face à des ‘soupçons’ pseudosceptiques, étudiés au chapitre 4.

[15] Interview citée note n°26, question n° 3.

[16] Ibidem.

[17] Ibidem.

[18] Interview citée, question n°4.

[19] Ibidem.

[20] Prolégomènes. Les choix humains, p. 52-53.

[21] Op.cit., p. 174 et note 214, même page. Plus généralement, voir le traitement du fidéisme, au chapitre 2, sections 36-37.

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