Pourquoi nous voulons un débat. Un remède à la maladie de la foi (3)

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Je reprends la publication de l’article paru dans Képhas de juillet-septembre 2009, interrompue durant quelques semaines par un voyage de travail en Colombie. Cet article est un exposé de mon livre Prolégomènes. Les choix humains, Parole et silence, 2009.

 

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Pourquoi on n'a jamais droit à un vrai débat. Résumé de ce qui précède :

 

Dans la première partie de l’article, dont je vais aujourd’hui donner la fin et la seconde partie, nous avions travaillé à « déverrouiller le débat ».

En substance, nous avons tous normalement l’impression que les discussions sur les sujets dits de société opposent des esprits dogmatiques, qui affirment sans savoir et veulent imposer arbitrairement ceci ou cela, et des esprits critiques, qui doutent raisonnablement et laissent la liberté.

En réalité, chacune des positions en présence présente un versant dogmatique et un versant critique. Et le véritable débat consisterait à opposer dogmatique à dogmatique, critique à critique.

Comme cela n’est pas fait, le « critique » a beau jeu de l’emporter à chaque fois sur le « dogmatique », dans le cadre d’une société démocratique appelant naturellement une culture de liberté. Mais ce n’est pas là un débat honnête. C’est seulement là l’exercice d’un soft power, ce qu’en bon français on appelle imposture.

C’est pourquoi cet article appelle tout le monde à une discussion honnête. Et on pourrait appeler « société laïque ouverte », une société dans laquelle peut avoir lieu une telle discussion entre concitoyens.

Cet article a été écrit pour une revue catholique, mais par un esprit élevé dans une famille laïque, dont il a gardé un assez bon souvenir. A ce titre, il espère faire réfléchir aussi bien des laïques que des chrétiens.

 

 

 

Le débat confisqué, ou la démocratisation de la censure

 

Suite de la livraison précédente : Ainsi se produit un curieux retournement de l’impression générale : le débat « sérieux » entre esprits « critiques », « libres et égaux », apparaît de plus en plus pour ce qu’il est en réalité : un monologue collectif entre « métaphysiciens » rusés, habiles à éliminer leurs rivaux, ou inconscients, et en tout cas de plus en plus autistes et dogmatiques. Le relativisme de ces esprits réputés « laïques » ressemble alors souvent comme deux gouttes d’eau à la rabies theologica.

 

Leur laïcité[1] n’est plus alors en effet qu’une religion d’État hypocrite. Et leur libéralisme n’est guère qu’un communautarisme libéral[2]. Il n’y a plus de débat authentique, non plus, parce que le milieu médiatique auquel ce débat se réfère volens nolens est de plus en plus réducteur de tout raisonnement articulé. Tout tend à s’y décider a priori sur la base d’un ‘doute’ qui n’est plus qu’un moule à préjugés[3], de principes vagues imposant absurdement l’impératif catégorique de la permissivité, et des émotions superficielles et égoïstes qui se déploient dans ce cadre irrationnel, où dire c’est faire, parce que l’interprétation arbitraire recrée à tout instant un monde, ou une histoire, qui n’existent plus en soi, et où le débat devient ainsi par essence une manipulation.

 

C’est dans ce cadre, et à partir de critères de plus en plus simplistes, que le monopole du pouvoir de parler se trouve continuellement renforcé et que, je ne dis pas tout opposant, mais même tout esprit un peu réfléchi qui ne veut pas fonctionner comme une girouette ou un perroquet, se trouve marginalisé, comme partisan a priori suspect de positions absolument dépassées qui n’auraient plus à être prises en compte – et qui ne seront jamais discutées, car ainsi le veut la logique du « débat ouvert » ; ouvert à tout ce qui est le même, et fermé à tout ce qui est réellement différent – au nom de ce qu’on appelle le respect du droit à la différence.

 

Ce mécanisme pseudosceptique permet ainsi d’exclure a priori du débat démocratique[4] tous les opposants à la métaphysique au pouvoir, et ce au nom même de la possibilité rationnelle d’un débat ouvert à tous. Cette extraordinaire imposture fonctionne sous nos yeux 24 heures sur 24. Voilà ce qui se trouve au fond de ce qu’on appelle si souvent tolérance, ou laïcité. Il est évident que c’est une imposture. La critique rigoureuse de cette imposture est la condition de possibilité de toute laïcité qu’on pourrait appeler « positive ».

 

C’est là, me semble-t-il, l’apport le plus évident des Prolégomènes.

 

                     


 

 

2ème Partie : Éléments sur le mysticisme, la foi et la raison. Simple énoncé du diagnostic

 

 

Revenons donc à notre point de départ et cherchons à énoncer le diagnostic de la maladie de la foi.

 

L’homme théiste cherche Dieu. Ce mysticisme humain fondamental requiert que tout l’homme soit, ou puisse être, uni à Dieu, à l’Absolu[5]. Or à l’évidence, la raison, au sens le plus large, est une partie essentielle de l’être humain. Si donc la raison d’un individu théiste n’est pas unie à Dieu, cet individu n’est pas tout entier uni à Dieu. Et si la raison de ce même individu est organisée de telle sorte, qu’elle ne puisse pas être unie à Dieu, alors cet individu ne peut tout simplement pas être uni tout entier à Dieu[6].

 

Il a alors le choix entre une division intérieure, ou une mutilation de son être. Soit il accepte qu’une partie de lui-même ne soit pas unie à Dieu, voire lui soit hostile ; ou bien il définit l’essentiel de son être en en excluant cette raison qui elle-même exclut la foi. Mais aucune de ces deux solutions n’est très satisfaisante.

 

Dans le second cas, la religion dégénère en fanatisme ou en illuminisme[7].

 

Dans le premier, elle devient toute facultative, une simple option. La société la traite comme telle, et l’individu aussi. Il n’est pas raisonnable d’investir toute sa vie dans une simple option.

 

En outre, la loi de l’union à Dieu est celle du tout ou rien. Dieu est « un feu dévorant » ; son amour a quelque chose de racinien, oserait-on dire ; certains le qualifieraient de totalitaire ; la Bible parle de « Dieu jaloux ». On ne peut pas reprocher à l’Absolu d’être absolu. C’est son caractère. Tous les spirituels le disent bien : tant qu’on ne Lui a pas laissé tout prendre, c’est comme si on ne lui avait rien donné. De là le caractère décevant, bientôt insignifiant et absolument pas convaincant d’une religion à temps partiel, privée de radicalité.

 

 

Le "core business" de la religion

 

Le core business de la religion, c’est la mystique, et une mystique facultative n’est qu’une sorte de sédatif, ou d’excitant, une espèce de consommation exotique. Par rapport à cette spiritualité consumériste, les sacrifices requis par une religion sérieuse ne seront plus vus comme des tailles permettant la fructification et la vie, mais comme des contraintes, des gênes, des limitations désagréables et absurdes.

 

                                          

                                                                 Bernin. Extase de la Bienheureuse Ludovica Albertoni

 

La vie spirituelle consiste en une série de dépossessions de plus en plus radicales, coïncidant avec des emprises divines de plus en plus entières et profondes. Ces emprises ne sont en général authentiques, que dans la mesure où l’individu garde le bon sens, l’équilibre mental, le sens pratique, la mesure, la faculté d’organisation, le sens de l’humour – en un mot, tout un fond de rationalité raisonnable[8].Les disciplines rationnelles et scientifiques en sont un développement naturel et logique dans la culture au cours de l’histoire. Dans le cas contraire, il devient souvent difficile de discerner entre mysticisme et psychopathologie[9].

 

Par conséquent, l’union à Dieu ne peut survenir en sa perfection si l’homme ne donne pas à Dieu même sa raison. Mais qu’est-ce que veut dire donner à Dieu sa raison ? Sans doute l’engagement de ce fameux processus circulaire par lequel la raison cherche la foi, cependant que la foi cherche la raison. Car c’est par la pureté de la foi, enseigne saint Jean de la Croix, que l’homme, en tant qu’intellect, est susceptible d’être uni intimement à Dieu, selon qu’un être créé peut être uni à l’Être qu’est Dieu.

 

Supposons donc maintenant qu’un individu (ou un peuple et une culture), soient organisés de telle sorte qu’il existe une contradiction complète entre les conditions rendant possible l’union à Dieu, et les principes d’emploi de la raison, tels que cet individu se les représente.

 

Par exemple, supposons que la raison exclue la confiance fondamentale sans laquelle il ne peut y avoir amour d’amitié[10] ; ou supposons que la raison exclue l’accès à l’être en tant qu’être ; en ce cas, un tel individu (ou un tel peuple, et une telle culture), s’ils ne réforment pas leur raison, auront beaucoup plus de mal à être unis à Dieu.

 

Ils pourront, bien sûr, avoir l’idée de Dieu, ou le désir de l’union à Dieu, et ils pourront même pratiquer une morale, participer à des actes cultuels, avoir (ou vouloir avoir) une croyance ferme, confesser volontairement une foi orthodoxe, ou même entrer dans les ordres, voire donner leur vie pour leur idéal et, on l’espère, sauver leur âme. Mais en dépit de tous leurs efforts, et de toute leur bonne volonté, ou même de leur héroïsme, quelque chose en eux « resterait en dehors du coup ». Et ce quelque chose, ce serait leur raison. Bien sûr, cela pourrait être absolument involontaire et donner lieu à des « nuits » de l’intelligence, très douloureuses, dont se servirait alors la Providence pour faire accéder ces âmes aux sommets de la vie unitive. Mais si ces carences de la raison étaient au contraire, à quelque degré, volontaires et consenties, elles constitueraient alors un obstacle sérieux au progrès de la vie spirituelle.

 

 

La racine de la liberté humaine et la religion

 

En effet, la racine de la liberté humaine réside, sinon toute, du moins pour partie, dans la raison. Et donc, si quelque chose dans la racine de la liberté se trouvait radicalement en opposition à Dieu, il serait difficile, sauf miracle particulier, de voir se produire ce lien unitif total d’être à Être que les grands spirituels catholiques appellent « mariage spirituel ».

 

Eh bien ! Telle est aujourd’hui la situation de la foi dans notre monde culturel, pour beaucoup d’esprits. Leur raison, en effet, se définit souvent par un ‘doute’, ou par des ‘soupçons’, qui sont, en eux-mêmes, le contraire de la foi. Or la foi est la voie, pour aller vers la perfection de cet amour d’amitié avec Dieu qui, en se perfectionnant ainsi, doit tendre vers l’union mystique.

 

Et c’est pourquoi, aussi longtemps que la foi n’a pas réussi à éliminer ce ‘doute’, elle est une foi en quelque sorte malade, une foi qui aura tel ou tel des caractères suivants : croyance angoissée, culpabilisée, muette, impuissante, tentée par le désespoir, ou la surexcitation. Une foi enfin qui a du mal à comprendre la foi des âges précédents, et qui a l’impression d’y voir une sorte de fanatisme irréfléchi.

 

Et c’est pour cela que la religion n’obtient pas d’adhésion plus massive dans les peuples imprégnés par ces idéologies et de ‘doute’, parce que tout l’intérêt de la religion se trouve dans l’espérance de l’union à Dieu, ici-bas et dans l’au-delà. Or, beaucoup d’individus ont l’impression que cette promesse sonne faux, quand on la leur fait, aujourd’hui – en quoi ils n’ont pas tort, relativement à leur état subjectif, car leur raison étant constituée comme elle l’est, ils ne peuvent pas avancer très loin dans la direction indiquée.

 

C’est aussi la raison pour laquelle la foi manque souvent de rayonnement convaincant. Être un saint, c’est être tout à Dieu. Si donc la raison n’est qu’à elle-même et si elle se refuse à Dieu, constitutionnellement, cette raison de méfiance et de ‘doute’ est une efficace machine à empêcher d’être saint. Or le corps entier de l’Église ne rayonne que par les saints.

 

Cette situation de la raison impacte fortement la vie du croyant, notamment en Europe. De là ces chrétiens qui ne disent pas un mot en public sur leur foi, qui osent parfois avouer timidement, ou alors affirmer bruyamment, « leur foi », mais plutôt comme une opinion subjective.

 

S’ils ajoutaient qu’elle serait « la vérité », ils auraient peur d’être pris pour des fanatiques, ils se sentiraient coupables, en marge de la société. Ils essayent donc de se normaliser, et pour cela d’adopter « la modernité », c’est-à-dire, à leurs yeux, cette rationalité standard et son ‘doute’ (ses ‘soupçons’, ses ‘mises entre parenthèses’, etc.) ; mais dès lors, en tant qu’ils ‘doutent’, ils ne croient plus. De là leur malaise. Et tout leur être, peu à peu, devient malaise.

 

Parce que la raison dans le ‘doute’ est structurée comme une assurance tous risques contre l’emprise de Dieu, l’idée même de Dieu dérange beaucoup de gens, produit une sorte de terreur secrète dans leur âme et généralement les inquiète (y compris certaines âmes qui par ailleurs se veulent croyantes) comme contraire à la raison, au développement du savoir, à la paix entre les peuples et à la tranquille jouissance des libertés civiles.

 

 

L'avenir de la religion

 

Tel est le diagnostic qu’il convient de poser. Quant au pronostic, il est très clair : ou bien la foi parviendra à se débarrasser du ‘doute’, ou bien le ‘doute’ finira par l’éliminer[11].

 

La crise du témoignage chrétien, la crise de la lutte ascétique sans laquelle il n’y a plus de vie morale chrétienne (et donc pas de vraie vie mystique, faute d’union effective à la volonté de Dieu), et aussi la crise des vocations n’ont pas d’autre cause profonde, que cette crise de la foi – crise de la foi mise entre parenthèses et mise en crise par le ‘doute’.

 

Toutes les autres causes ont toujours existé et elles n’ont jamais empêché ni le témoignage, ni la lutte ascétique, ni les vocations. Et le rapport à la modernité n’est un problème que dans la mesure où on laisse la raison, les sciences et la cité libre au pouvoir des tenants d’un ‘doute’ non critiqué.

 

Telle est donc cette asthénie de la foi, et la cause en est bien la domination de l’esprit par le faux prestige d’un ‘doute’ pseudosceptique inhibant et culpabilisant la vie de la foi.

 

 



[1] Op.cit., p. 31-34.

[2] 12 Ces ‘esprits critiques’ apparaissent plutôt comme des hommes de certitudes particulièrement obtuses. Ils sont en réalité incapables de douter de leur idée convenue du ‘doute’.

[3] Ces esprits soi-disant ‘pragmatiques’ ont fait même du pragmatisme une idéologie, un idéalisme absolu, où il ne s’agit jamais que de trouver des moyens techniquement efficaces pour des finalités arbitraires, mais louvoyant toutes entre idéologies opposées, et préférant par opportunisme telle ou telle parmi une gamme d’options toutes fabriquées de même a priori.

[4] De belles âmes ‘autoproclamées’ démocratiques se sont arrogé un monopole du pouvoir spirituel. Ces hommes et femmes ‘de dialogue’ ne se parlent qu’entre eux et ôtent le micro aux autres. Ils empêchent de prendre en compte l’hypothèse selon laquelle leurs idées de la raison ne fourniraient pas les moyens de résoudre nos problèmes collectifs, mais constitueraient au contraire le cœur même du problème. Ce phénomène de fausse conscience et de mystification devient tout à fait intolérable. Les théistes se laissent en général enfermer dans cette dialectique, ou plutôt cette rhétorique, et c’est pour cela qu’ils se laissent frapper de diminutio capitis dans une soi-disant démocratie ouverte, de plus en plus intolérante et sectaire. C’est ainsi que Prolégomènes reconquiert la liberté de penser.

[5] Et nous venons de voir que nous pouvons donner pour preuve à cette affirmation, non seulement le témoignage unanime de tous ceux qui, en quelque grande religion que ce soit, ont cherché avec sérieux et loyauté l’union à Dieu, à l’Absolu, mais aussi l’absolutisme de toutes les idéologies, un certain relativisme libéral compris ; car, dans leur rejet de toute religion qui pose un autre Absolu que la Liberté elle-même, ou qui pose un Absolu Libre mais transcendant, ils posent automatiquement l’absoluité d’un Absolu Libre qui serait tout simplement le soi-même de chaque individu arbitraire – à charge pour ces petits dieux d’organiser leur Panthéon sur une base contractuelle leur permettant d’éviter une perpétuelle théomachie.

[6] « Le fidéiste est celui qui veut tenir à la fois le ‘doute’ et la foi. » Prolégomènes. Les choix humains, p. 169. Voir plus généralement le traitement du fidéisme, p. 169-183.

[7] Si l’individu, ayant mis sa raison de côté, veut maintenir à sa foi un caractère absolu et radical, il glisse invinciblement dans la tentation d’un radicalisme violent, ou d’une irrationalité trop simplement émotive, ou d’une intériorité toute sentimentale, où la notion même de vie religieuse se trouve peu à peu discréditée, même à ses propres yeux.

[8] Op.cit, p. 166.

[9] Op.cit, p. 167.

[10] Op.cit, p. 256-257.

[11] Et comme ceux qui commencent par le « doute » estiment que se débarrasser du « doute » serait l’essence même du fanatisme (et que tout fanatisme serait de toute façon condamné par l’évolution générale), ils pronostiquent avec assurance la fin de la religion – disons, la fin de toutes celles qui ne « doutent » pas, ou qui ne sont pas capables de se ramener à la religion du « doute » – car le « doute » est lui aussi l’envers critique d’une métaphysique et même d’une religion philosophique. Mais il ne le dit pas, et c’est pour cela que le débat n’est pas aussi ouvert en Occident qu’il devrait l’être.

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