Où en sont les Valeurs ? Post n°5. Sur le doute philosophique et les valeurs

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Onze nouveaux posts.

Mise en situation et table des matières  

 

En juin dernier, j'avais publié quatre articles sur le sujet: "Où en sont les valeurs?" 

Post n°1. Valeurs dominantes et valeurs dominées.

Post n°2. Le sens mystique des valeurs.

Post n°3. Les grandes Lumières.

Post n°4. Les lumières tardives.

Ces articles faisaient partie d'une étude, écrite entre janvier et mai 2011, esquisse d'un livre que je vais publier bientôt.

Après quelques mois d'interruption, j'ai décidé de publier sur ce blog la fin de cette étude sur "Où en sont les Valeurs". J'en donne d'abord le plan, pour que le lecteur soit plus libre de se déplacer dans l'ensemble, et aussi parce que les posts n° 5 et 6 pourraient rebuter ceux qui commenceraient par eux. Les autres traitent des questions plus concrètes, comme les titres l'indiquent. La philosophie, parfois, est comme les mathématiques : difficile. Il faut faire un effort.  Mais il est parfois plus sage de lire dans l'ordre qui nous convient le mieux. A chacun de voir.

Post n° 5. Sur le doute philosophique et les valeurs.

Post n°6. Le "doute" et la morale.

Post n°7. Comment le "politiquement correct" détruit la démocratie tempérée.

Post n°8. Avons-nous vu la fin des idéologies ?

Post n°9. Le libéralisme soixante-huitard et le malaise dans la civilisation.

Post n°10. Sur l'impuissance des pouvoirs en démocratie postmoderne.

Post n°11. Libéralisme (postmoderne) et anarchie. Démocratie et état de nature.

Post n°12. Le monopole du libéralisme comme idéologie est-il absolu et durable ?

Post n°13. Peut-on définir la gauche et la droite en termes de valeurs ?

Post n°14. Famille, morale et religion comme valeurs de solidarité.

Post n°15. Le besoin d'une offre politique et culturelle nouvelle.

 

Le mysticisme des Lumières et le "doute" ? 

 

Le doute universel est la face visible des grandes Lumières. Leur face cachée, celle qui se révèle en approfondissant le doute, c’est LA Valeur, qui est Raison et Savoir absolu. Voici pourquoi la première valeur des Lumières est intellectuelle : et c’est le « doute ». En d'autres termes, cette pensée a un recto : "douter" et un verso : "Se savoir Dieu". Si le commun des mortels était conscient de l'existence du verso, il hésiterait à ne pas douter du recto.

 

Ce qui, souvent, reste opaque aux hommes des Lumières, c’est qu’il existe une pluralité de modernités. Le questionnement radical n’est pas propre aux seules Lumières. Pour toute modernité (classique, chrétienne, moderne, ou postmoderne) la première valeur est le questionnement radical. Là se constituent la conscience, la personne, la raison, et s’ouvre l’accès certain aux vérités scientifiques, comme aux vérités fondatrices pour l’existence personnelle.

 

Il y a en Occident plusieurs modernités, non pas successives et formant comme un progrès évolutionnaire, mais parallèles et concurrentes : Socrate, Descartes, Nietzsche, saint Augustin, seraient leurs origines principales. Questionner à fond, ce n’est donc pas forcément « douter » comme Descartes, de tout ce qui ne présente pas une certitude mathématique, ni « suspecter » comme Nietzsche. Ce peut être « dialoguer » comme Socrate, ou « interroger » comme saint Augustin. 

 

Pour ce qui est de la grande modernité des Lumières, sa forme de questionnement s’origine dans le doute cartésien. Ce « doute » ne s’étend pas à l’idée de la vérité, et il ne s’agit pas, pour lui, « de douter pour douter », mais pour trouver par là quelque certitude indubitable. Longtemps après Descartes, quand la vérité fait peur (quand on redoute le « despotisme du vrai », selon l’expression de Hannah Arendt), le doute devient une fin en soi. Et c’est la modernité tardive.

 

Ce que les Lumières détestent, dans le christianisme, c’est le « dogme ». Cela demande explication. Le christianisme vivant est questionnement. La réponse est dans la question, car quand l’homme devient question, comme dit saint Augustin (Confessions, IV, 4, 9), l’homme trouve Dieu dans l’homme. Dieu dit à Blaise Pascal : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé. » La foi chrétienne vivante est le contraire d’un non-questionnement. Elle est la raison socratique ayant réfléchi et jugé crédible un fait : celui de la révélation historique du « visage de Dieu » en Jésus-Christ. Les dogmes en tracent alors, si l’on peut dire, le portrait-robot. Si la raison naît du questionnement essentiel de l’homme, la foi chrétienne surgit comme une réponse réfléchie et positive à ce questionnement imprévu de l’homme par Dieu, à l’occasion de Son irruption en personne dans l’histoire. Si cette foi chrétienne oublie qu’elle est la foi d’une raison, et le croisement vivant de deux questionnements, elle devient une non-question, et elle dépérit ou s’indure, à mesure que la question ne se pose plus. Elle ne se maintient plus alors dans une authentique logique de liberté et de vie, mais glisse vers une logique de pouvoir et de tradition morte.

 

Le questionnement, s’il renaît alors, resurgit contre ce « christianisme endormi », et comme le christianisme est nécessairement foi, et que le questionnement met en cause cette tradition de foi (dormante), le questionnement nouveau devient « doute » (puisque le doute semble le contraire de la foi). C’est pour cela que la réaction au christianisme, ou à une idée qu’on s’en fait, constitue si souvent l’impensé ou le non-dit des débats occidentaux. La modernité des Lumières, à base de « doute », est structurée par rapport à la « foi » chrétienne, elle-même structurée comme raison socratique jugeant crédible une révélation historique.

 

Mais aussi, douter du "doute éclairé", c’est questionner à son sujet, redécouvrir sa structure, et retrouver à la fois le questionnement qui est sa substance, et la foi dormante qui fut son obstacle. Ainsi se produisent en même temps un réveil du questionnement et de la foi. Et ces réveils sont un dépassement, peut-être une réactivation supérieure, du doute et du soupçon – bref, une nouvelle modernité, la matrice des valeurs qui viennent, du conservatisme raisonné qui remplacera le PC.

 

La postmodernité fut un questionnement authentique de la modernité, et même un doute sur le doute - mais trop vague. Elle est devenue aujourd’hui un pouvoir oppressif qui interdit le questionnement. Aussi, le questionnement renaît-il, à cause de cette oppression même. L’esprit se libère et questionne au sujet de ce doute vague. Toutes ces suspicions PC, il les juge suspectes. Doutant du « doute » et des soupçons, il retrouve un questionnement plus ample, dont le doute était un resserrement, et comprenant mieux comment le questionnement s’était réduit au « doute » et à ses avatars, il renoue avec toute la tradition du questionnement. Et le questionnement conduit à la Vérité (saint Augustin). Nous faisons un pas en avant, ou un pas en arrière  (ou les deux à la fois), hors du soi-disant dehors de la métaphysique, hors du soi-disant dehors de la religion, hors du dehors de la raison. Tels sont peut-être le germe et le noyau de la liberté nouvelle et des valeurs de demain. Telle est certainement la matrice philosophique d’un « universalisme non mondialiste », d’une démocratie durable, capable d’endurer cette crise et d’en sortir grandie.


Commentaires 

 
0 # Louis-Marie Gérard 2011-12-19 10:09 Merci cher professeur pour ce passage très éclairant sur la notion de doute (ou questionnement) et foi. C'est un sujet tellement tabou parfois… Et pourtant c'est bien la base de notre religion qui "est la réponse libre de l'homme à Dieu". Qui dit réponse, dit question.
Le parallèle entre les différents courants du doute (du moins bon aux meilleurs) est aussi une belle synthèse pour apprendre à situer une pensée Chrétienne au sein des différents courants de pensée.
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0 # drazig 2012-01-17 15:14 Vous omettez la notion de mystère dans la religion à mes yeux essentielle. Ce mystère ne signifie pas obscurantisme mais recherche de la précision et partant enrichissement aussi bien dans le questionnement comme dans la rationalité. Répondre | Répondre en citant | Citer
 

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