Sagesse ou machiavélisme des hommes d'Etat ?

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Ne parlons pas aujourd’hui des sujets fâcheux, de ce que tout esprit sensé pouvait prévoir : la déliquescence de l’Europe monétaro-relativiste, l’évolution autoritaire et islamiste des révolutions arabes, l’explosion sociale qui couve partout. Parlons de la sagesse des hommes d’Etat qui finiront par émerger et qui nous sortirons de ce chaos.

 

Rationalité de l’optimisme

 

D’abord, qu’ils n’hésitent pas à être candides et optimistes, car il n’y a jamais lieu d’être trop pessimiste, en ce monde. La Nature, ou plutôt la Providence, est experte en mécanismes correcteurs. Sinon, nous aurions disparu depuis longtemps. Saint Augustin disait que Dieu tire le bien du mal. En d’autres termes, plus « laïques », les maux que nous nous causons à nous-mêmes par nos erreurs et nos fautes, fonctionnent, en même temps, et assez souvent, comme des remèdes à ces maux, comme des contrepoids, ou des forces de rappel. Par exemple, la facilité de la vie nous fait perdre le sens des nécessités de l’ordre et de la mesure ; nous glissons ainsi à l’injustice ; mais l’injustice provoque le conflit et la guerre ; la guerre produit la peur de mourir et de tout perdre ; cette peur nourrit le désir du retour à l’ordre et l’acceptation, après tout, de la bienfaisante règle de justice. Ainsi, les conséquences secondes de premiers effets calamiteux modèrent en retour les causes des premiers effets.

 

Progrès, révolution

 

Rares sont les vrais progrès. Beaucoup de phénomènes sont cycliques. C’est pourquoi révolution signifie souvent la même chose que le sens premier du mot : un tour, un parcours cyclique. Mais comme les gens sont myopes, ils ne voient qu’un petit arc de cercle et le prennent pour un segment. Quand le même revient, on l’a oublié. C’est comme ça qu’on a longtemps cru que la terre était plate. Les révolutions sont assez souvent des folies, qui font un tour de piste et ramènent, comme leur nom l’indique, un certain équilibre stable, caractéristique de la nature et de chaque culture, conditionnant la conservation (comme contraire à la destruction). Comme il y a tout de même du neuf entre temps, disons que l’histoire est spiraloïde.

Pour accepter la part de circularité dans l’histoire, il faut de la sagesse, de la résignation dans le temps, ou de l’espérance métaphysique, sans doute un mélange des deux. L’au-delà est hors du cercle, ou de la spirale, et cesser d’y croire, ou d’y penser, pour s’établir tout entier ici-bas, c’est prendre un gros risque d’attendre l’au-delà en ce monde, faute de pouvoir y renoncer. Mais l’au-delà ici-bas est au mieux un rêve puéril, au pire un cauchemar totalitaire.

 

La faiblesse du mal

 

Autre sujet d’optimisme : deux conséquences mauvaises, issues d’une même cause, se contredisent et s’annulent mutuellement. La vertu est un sommet, les vices sont deux versants, ils marchent par paires. Les vices se contredisent presque tous entre eux. La vertu peut se servir de l’un pour contrer l’autre.

Regardez ceux qui se laissent dominer par l’esprit de contradiction : ils nient tout – même le meilleur – et courent avec passion vers la sottise de l’antithèse, mais donc aussi à l’antithèse de l’antithèse, laquelle souvent ne diffère pas trop d’une solution presque raisonnable.

 

Le scandale de la prospérité des méchants

 

On me dit que les injustes l’emporteront toujours, parce que leur liberté d’action est moins limitée. Franchement, ce n’est pas sûr. Encore faudrait-il que leur liberté d’action se double d’une parfaite capacité de prévision leur permettant d’ajuster parfaitement cette libre action. Or la vie est comme un billard où les boules ne s’arrêteraient pas, et où le nombre de bandes serait très grand : qui pourrait se flatter de tout anticiper ? Chercher à tout manipuler, c’est ridicule. Si nous en avions le pouvoir (et nous ne l’avons jamais), nous n’en aurions pas la sagesse.

Et si, (songez-y bien !) et si en observant la loi morale, j’avais, sans trop pouvoir en être sûr sur le moment, beaucoup plus de chance de viser dans une « fenêtre de tir » assurant un meilleur succès à mon action ? Naturellement, je suis plus libre de faire des tas de choses, si je méprise la loi morale ; d’accord, mais est-ce que ça va vraiment me profiter ? Oui, peut-être, mais à quel terme ? Et après ?

Si je tire hors de la fenêtre, ma fusée va peut-être me retomber sur la tête. Et si les lois de la nature de l’esprit étaient faites de telle sorte, que la visée du mal suffise à désactiver des capacités de calcul et à empêcher de déterminer ces fenêtres de succès ? Ca, ce serait un vrai mécanisme correcteur. Nous avons des indices de son existence.

 

Un véritable grand homme d’Etat

 

Un véritable grand homme d’Etat sait que le mieux est d’être honnête, bien sûr intelligent, connaissant à fond la nature humaine, et toujours appliqué à s’instruire de toutes les façons et surtout à l’expérience ; mais, encore plus que cela, ce qui compte, c’est d’être juste, équitable, loyal, de parole, mesuré, courageux et constant. Honesty is the best policy. Si l’adversaire sait que nous ne mentons pas et tenons parole, il ne franchira pas la ligne rouge que nous avons tracée, sauf à ses risques et périls, et sans espoir d’échapper à la sanction dont nous avons prévenu le transgresseur.

Soyons justes et attendons les événements avec confiance et sérénité. Si les choses tournent mal pour nous, et si nous sommes accablés, nous succomberons au moins sans remords. Nous n’aurons pas même de regrets, si nous sommes raisonnables, car peut-être que de mauvais procédés ne nous auraient pas tirés d’affaire, voire auraient eu un résultat pire.

Et puis, après tout, succomberons-nous ? D’abord, nous sommes vaincus quand nous nous avouons vaincus et cessons de lutter. « Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer », c’était la stoïque devise (pour le coup, excessive) de Guillaume d’Orange. La chance peut toujours tourner. Un grain de sable peut bloquer les plus grosses machines. Et puis, les méchants, très souvent, tombent dans les pièges qu’ils ont tendus, ou se détruisent eux-mêmes, car quelque chose en eux aime la mort.

 

L’honnêteté, meilleur machiavélisme

 

Après y avoir beaucoup réfléchi, j’ai conclu, pour ma part, que l’honnêteté était, non seulement la meilleure politique, mais de plus, le plus sûr de tous les machiavélismes, pour plusieurs raisons :

1° Nous aurons le pouvoir, si nous prenons pour rège une solide et constante justice (bien sûr sans naïveté, sans faiblesse, sans ignorance de la méchanceté et de la guerre). A partir du moment où les gens nous saurons justes et forts, nous aurons leur confiance et en toute situation, nous occuperons la position centrale et arbitrale, qui est la plus dangereuse pour les maladroits, mais la plus puissante pour les habiles.

2° Si nous voulons être injustes, il nous faudra faire violence aux autres, ou les tromper sur leurs intérêts, donc mentir. L’expérience montre, c’est rassurant, que les gens ne sont pas aussi crédules qu’on pourrait le craindre. Celui qui dit la vérité n’est pas un mouton au milieu des loups, condamné à se faire dévorer. En tout cas, ce n’est pas joué. Pour que ce ne le soit pas, je conseille à tous la lecture du jésuite espagnol Gracian, en particulier de son livre Arte de prudencia, traduit en français.

 

Richelieu et Guitton sur le mensonge

 

Richelieu disait, en substance : « Ce sont ceux qui mentent le plus qui trompent le moins. D’abord, dès que vous mentez, vous vous condamnez à bâtir un échafaudage de mensonges, un monde imaginaire dont éclatera tôt ou tard l’incohérence avec le réel, vous serez démasqués, et ce jour là vous vous effondrez. Et même avant, les esprits pénétrants reconstruiront la vérité, en se servant comme indices de cela même que vous direz pour les tromper, et où leur subtilité leur permettra de démêler le vrai et le faux. Si vous ne pouvez pas dire la vérité, taisez vous, ou parlez d’autre chose, parlez pour ne rien dire – des banalités, des choses bien connues. »

Guitton me disait : « Les gens me prennent pour un naïf, et c’est ma force ; pendant que je dis candidement des choses vraies, je ne cesse de les observer ; au moment où ils en viennent au mépris, ils se découvrent et je vois ce qui était caché. »

 

Les paradoxes du menteur

 

A cause des paradoxes bien connus du mensonge, vous n’avez pas même besoin de vous taire pour rester opaque. Les menteurs n’arrivent pas à s’imaginer qu’on puisse vraiment dire la vérité. Ils pensent que ceux qui adoptent cette règle sont seulement des super-menteurs et des super-ambitieux, qui veulent endormir tout le monde et se mettre en situation de mentir efficacement, une seule fois, celle où ils pourront tout rafler, en mentant. Donc, si vous dites la vérité, ils ne vous croient pas. Pourquoi alors mentir ? Comme ce ne vous est pas naturel, les menteurs le sentiraient, et trouveraient la vérité. Mais si vous ne mentez pas, ils vous trouvent naturels, et comme ils pensent que vous êtes toujours prêt à mentir si c’est votre intérêt, ils ne savent plus où est la vérité. Et comme ils savent que vous êtes capables de faire ces raisonnements, ils savent que vous êtes intelligents. Or ils pensent que les gens honnêtes sont tous des imbéciles. Donc ils pensent que vous n’êtes pas honnête.

 

Le menteur va-t-il ou non à Lemberg ?

 

Dites donc la vérité, vous qui êtes honnête, à condition de passer en plus pour intelligents. « Regarde comme tu es menteur ; tu vas à Lemberg et tu me dis que tu vas à Lemberg pour que je pense que tu ne vas pas à Lemberg. » Ou encore : « Regarde comme tu es menteur : tu vas à Lemberg, et tu me dis que tu n’y vas pas, pour ne pas me dire que tu y vas, parce que tu as peur que je me dise que tu me dis que tu y vas pour que je pense que tu n’y vas pas. » Et comme ça va à l’infini, face à des gens qui ne peuvent croire rien ni personne, on n’a absolument pas besoin de mentir. En plus, vous êtes un pauvre pécheur, n’est-ce pas ? Donc, il peut bien vous arriver de mentir, à vous qui êtes résolu de ne pas mentir. Ce n’est pas bien, mais pour entretenir l’incertitude du méchant, ce n’est pas mauvais.

Cela marche aussi dans l’autre sens. Quand les menteurs disent la vérité, les autres menteurs ne les croient pas, et les honnêtes gens hésitent à les croire, ce qui est normal. Les pires menteurs sont donc les menteurs qui disent la vérité. C’est pour eux une bonne façon de mentir, car comme ils sont menteurs, ils ne sont pas très naturels quand ils disent la vérité, et on en conclut qu’ils mentent, alors qu’ils ne mentent pas. César disait à vingt-cinq ans qu’il voulait être dictateur, tout le monde riait, personne ne l’a cru, il a fait ce qu’il avait dit et à la fin il a renversé la république romaine.

 

Dieu en sait plus

 

3° Nous ne pouvons tout prévoir. Dieu, lui, en sait plus. Il est le seul qui puisse se flatter de ne pas se contredire, et de ne pas se laisser prendre au piège de ses inventions. En faisant ce qui est juste, en respectant la loi de paix, c'est-à-dire la loi naturelle, nous sommes en accord (on peut raisonnablement le penser), avec la Nature et son Auteur, avec « Celui qui tient du haut du ciel les rênes de tous les empires », comme l’écrit Bossuet dans son Discours sur l’Histoire universelle. Nous serons donc plus probablement en accord avec la Nature, donc avec un maximum de faits et d’événements, et avec le besoin profond d’ordre, de paix et de pouvoir qui habite les humains. Comme notre puissance se heurtera à moins d’obstacles, toutes choses égales par ailleurs, nous avons plus de chances de réussir.

Cela ne veut pas dire que si nous échouons, nous sommes des réprouvés, et que si nous réussissons, nous sommes les élus de Dieu. Cela veut dire que si nous agissons comme des élus, nous n’échouerons pas forcément ; et que si nous réussissons comme des élus, nous ne serons pas réprouvés. Bref, si l’on fait le bien, le succès n’est pas garanti, autrement on ferait le bien par matérialisme, autrement dit, on ne ferait plus le bien. Mais l’échec n’est pas garanti non plus, loin de là.

En outre, d’un point de vue plus profond, il y a des échecs extérieurs réels qui peuvent faire grandir l’homme intérieur. Pour juger du succès, il faut connaître la fin de l’histoire. Qui peut être dit heureux avant sa mort ? Mais qui peut l’être, avant son jugement ? Avant la fin de l’Histoire, on ne voit jamais la fin d’aucune histoire particulière, car ce qui se passe après la mort d’un individu échappe à nos regards. Même les Stoïciens disaient de vivre chaque jour comme s’il était le dernier.

Commentaires 

 
0 # VEAUVY Hubert 2012-12-20 18:30 Merci et bravo pour cette belle leçon que je médite profondément. J'aimerai qu'un jour, vous parliez ainsi aux jeunes du parti chrétien démocrate dont je suis le responsable des idées. Vous avez mes coordonnées. Dîtes moi si, en janvier ou février, ce serait possible. Nous avons besoin d'être affermis ! Répondre | Répondre en citant | Citer
 

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