Où en sont les Valeurs? Interlude. L'homme et l'animal. La religion

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L’association des idées. Un vieux texte sur l’homme et les bêtes

 

Comme je viens de parler du polythéisme contemporain, et que j’aurais plaisir à pouvoir n’en pas penser que du mal, mes idées se sont dirigées naturellement vers l’écrivain Lactance, qui a consacré une bonne part de sa vie à polémiquer, non sans quelque sympathie, avec les polythéistes. Je dirai qui il est et vous verrez aussitôt en quoi il nous concerne. Bref, tombant sur un texte de lui, je m’y suis intéressé : ainsi marchent nos idées… 

 

Feuilletant une vieille anthologie, j’ai donc trouvé un texte de Lactance sur l’homme et les bêtes. Nous ne sortons pas tout à fait du sujet : les valeurs ont à voir avec l’homme. Les valeurs, ce sont les biens humains, vraiment humains. Elles sont un peu ce que nous avons de proprement humain. Elles font connaître le meilleur de la nature de l’homme, tout comme la connaissance de l’homme peut nous éclairer diversement sur les valeurs. Je veux donc vous livrer ce texte, non sans ajouter quelque introduction et commentaire.  

 

Qui était Lactance ?

 

Surnommé le « Cicéron chrétien », à cause de son éloquence, il vécut entre 250 et 325 après Jésus-Christ. Grand professeur de lettres, comme plus tard saint Augustin, il perdit son poste lors des grandes persécutions de la fin du 3ème siècle. Il survécut et refit surface dans sa vieillesse, devenant même le précepteur du fils de Constantin, l’empereur qui mit fin aux persécutions antichrétiennes dans l’empire romain (en 315, puis en 325). Lactance est l’auteur d’un grand ouvrage, Les Institutions divines, dont un résumé a été publié en français.

 

On se moque de ce cher homme depuis Copernic, parce qu’il croyait dur comme fer que la terre était plate. Il se fonde pour cela sur des arguments qui ne valent pas grand-chose, mais qu’il trouvait excellents. Oublions le Lactance scientifique. L’astronomie n’était pas son fort. Il excellait, par contre, comme René Girard, dans l’analyse des mythes.

 

J’avais rencontré Lactance, pour la première fois, il y a longtemps, et de seconde main, par l’intermédiaire d’un livre sur les Pères de l’Eglise latine, écrit par Hans Von Campenhausen, où un chapitre lui était consacré. J’avais été très intéressé par l’attitude de Lactance envers les croyances polythéistes.

 

Schématiquement, les Pères de l’Eglise sont les uns sévères et les autres plus bienveillants, envers les croyances et les mythes polythéistes. Saint Augustin est le plus dur : les dieux sont des démons, le polythéisme est un satanisme. Lactance est le plus bienveillant. Il cherche plutôt à trouver dans les mythes païens un sens favorable et valable et intéressant. Par exemple, le mythe d’Amour et Psyché peut figurer allégoriquement la séduction de l’âme humaine par Dieu qui est l’Amour – Caritas, Agapê.

 

La distance entre l’homme et les bêtes

 

Lactance nous prend à contre pied du début à la fin. Bien sûr, il commence par marquer la distance :

 

« L’attitude de notre corps, écrit-il, les traits de notre visage, expriment une distinction entre nous et les bêtes. La nature les a créées penchées vers la terre, comme pour brouter l’herbe ; elles n’ont rien qui les rapproche des cieux où leurs regards ne s’élèvent pas. L’homme, au contraire, a la stature droite, le visage élevé comme pour contempler le monde ; sa face semble vouloir conférer avec Dieu, et son intelligence aspire à connaître l’intelligence divine. »

 

« C’est pour cela, comme le dit Cicéron, qu’à l’exception de l’homme, aucun être animé ne jouit de la notion d’un Dieu. L’homme seul a été muni de cette sagacité qui le rend capable de comprendre une religion. Et c’est peut-être là le seul caractère qui marque surtout une différence entre lui et les autres créatures. »

 

Si Lactance a ici raison, la spécificité de l’homme est d’être un animal religieux, ce qui suppose en lui la capacité de former l’idée de Dieu, ou de l’Absolu, d’en suivre toutes les transformations, et de comprendre ce qu’est une religion. En outre, comprendre un homme, c’est comprendre sa religion.

 

L’irréligion envers de la religion. L’illusion irréligieuse

 

Depuis l’époque des Lumières, nous trouvons dans le genre humain nombre de personnes qui s’imaginent que la religion est une illusion et qui pensent de bonne fois n’avoir aucune religion. Il me semble que c’est une extraordinaire illusion, qui mériterait d’être qualifiée d’illusion irréligieuse.

 

Comme nous l’avons noté depuis plusieurs semaines sur ce blog, les grandes Lumières sont une religion philosophique, et les Lumières tardives en sont une autre. Les grandes Lumières sont panthéistes, les Lumières tardives sont polythéistes. Il est naturel que les unes et les autres critiquent le monothéisme, en particulier le monothéisme chrétien.

 

La réciproque est vraie. Lactance aussi critique une illusion religieuse, celle du polythéisme. Il en fait même une critique politique. Dans son livre De la mort des persécuteurs, il observe que le polythéisme peut rendre injustes et cruels des chefs politiques[1]. Bergson, si je le comprends bien, critique l’illusion religieuse du panthéisme spinoziste, matrice de la religion des Lumières, et il le fait au bénéfice du monothéisme judéo-chrétien. Bref, il n’y a tout simplement pas d’irréligion. C’est toujours une pensée religieuse qui critique l’illusion d’une autre pensée religieuse. On parle d’illusion religieuse à propos des erreurs qu’on croit pouvoir déceler dans la pensée religieuse de ceux qui ont une autre religion.  

 

Un mot sur l’illusion

 

L’illusion, c’est ce qui permet l’erreur. Si le faux ne semblait pas vrai, nul ne se tromperait jamais. Et ce qui se joue de nous (quod nos illudit), c’est ce jeu d’apparences mal interprétées, qui produit ce qu’on appelle illusion et nous livre en confiance à la puissance de l’erreur, ou du mensonge.

 

La proximité de l’homme et des bêtes

 

Après avoir marqué la distance entre l’homme et les animaux, Lactance travaille alors à la réduire. Il note chez les bêtes des ressemblances avec nous, quant  au langage, au rire, aux émotions et même à la raison et à l’industrie :

 

« Les propriétés qui semblent, au premier aspect, particulières à l’homme, on les retrouve dans les animaux, sans doute différentes, au fond, dans ces derniers, mais extérieurement tout à fait semblables. »

 

Lactance ne semble pas troublé par ces ressemblances. Il ne s’engage pas dans une discussion sur ces terrains. Comme la part d’interprétation y est considérable, il est aisé de soutenir les thèses les plus diverses. Lactance, prudemment, évite ces débats toujours menacés de stérilité. C’est ainsi qu’il écrit :

 

« La parole, par exemple, n’appartient qu’à l’homme ; eh bien ! on reconnaît aux bêtes une espèce de langage qui leur sert à communiquer entre elles ; elles rendent leur colère par des sons qui imitent le courroux d’une voix humaine ; séparées par la distance, elles ont des accents pour exprimer leurs félicitations. Pour nous, leur voix n’est qu’un cri confus ; il en est peut-être aussi de la nôtre pour elles. Toutefois, il faut bien que cette voix ait un sens pour ces bêtes, puisqu’elles savent le comprendre et qu’elles varient leurs intonations suivant les divers mouvements qui les affectent. »

 

« Le rire semble également, continue-t-il, n’être propre qu’à l’homme, et pourtant il faut bien reconnaître, dans quelques animaux, des signes qui attestent en eux de la joie. Lorsqu’ils jouent et sautent de plaisir, ils abaissent doucement leurs oreilles, rétrécissent leur gueule, montrent un air calme et riant, et le feu de leurs yeux annonce la vivacité de leur émotion.

 

« Qu’y a-t-il de plus particulier à l’homme que la raison qui lui donne la prévision de l’avenir ? Eh bien ! Quelques animaux ouvrent plusieurs issues dans leur retraite, afin de se réserver une fuite à l’heure du péril. Auraient-ils tant de précautions, s’ils ne la tenaient de l’intelligence ou de la faculté de penser ? D’autres entassent des provisions dans la vue d’un besoin encore éloigné : ainsi la fourmi se prépare aux rigueurs de l’hiver en recueillant des grains qu’elle abrite sous un toit ; et l’abeille, qui reconnaît une patrie, une famille, se souvient aussi de l’hiver, travaille aux jours d’été, puis se repose au milieu du butin qu’elle a su ramasser. Ce serait un long travail que d’indiquer dans tous les genres animés les divers instincts qui rappellent l’industrie humaine. »

 

Jusqu’où vont toutes ces « ressemblances » ? Lactance ne le précise pas. Il admet que, « extérieurement », et peut-être avec un peu de précipitation ou de parti-pris, il n’est pas absurde de soutenir qu’elles iraient très loin. Mais il va poser maintenant un critère capital qui permet de faire beaucoup avancer la solution, et il termine en fournissant de la vérité de sa thèse une surprenante confirmation.

 

La différence : la religion

 

« Maintenant, bien que l’on rencontre dans tous les animaux la ressemblance des facultés qu’on avait tendance à n’attribuer qu’à l’homme, on s’aperçoit que la religion seule ne laisse aucun vestige, aucune trace qui puisse seulement en faire soupçonner l’imitation. » 

 

Chose remarquable, c’est donc la religion qui constitue le test empiriquement convaincant de la différence de l’homme. Et bien entendu ce test est d’autant plus convaincant qu’on ne reste pas soumis à l’illusion irréligieuse. Remarquez d’ailleurs que, si la religion n’était propre qu’à un homme « encore très animal », il faudrait encore, voire plus, parler de « religion naturelle » et de « nature religieuse » de l’homme – tout en constatant qu’il y a là une différence empirique remarquable. 

 

Mais une fois qu’on a fait le détour par la religion, on peut aisément revenir aux éléments précédents, et sortir à leur sujet du doute et de l’équivoque. La raison, en tant que faculté de l’homme religieux, est certainement une spécificité. La parole, en tant qu’elle exprime la religion, l’est aussi. Il en sera de même des émotions, en tant qu’elles sont mystiques et religieuses, ou qu’elles participent à une telle dimension. Et ce sera aussi le cas de nos industries, quand elles auront un sens métaphysique. Ainsi nos facultés trouvent chez l’animal non religieux des ressemblances plus ou moins frappantes. Mais la différence empiriquement certaine, c’est que ces facultés sont religieuses et, en tant que telles, elles sont sans équivalent dans la règne animal. 

 

Le signe que l’homme est religieux, c’est la justice

 

Lactance donne de ces pensées une confirmation non moins remarquable.

 

« La justice, écrit-il, est en effet le signe de la religion, et il n’est pas donné à l’animal de l’atteindre. »

 

Si je comprends bien, l’autre test empirique de la différence humaine, c’est le fait que la société humaine n’est pas organisée uniquement par la force, mais selon l’Idée de la justice. Et la religion constitue une marque d’autant plus certaine de la différence humaine qu’elle est associée à la justice. 

 

Déjà Aristote, parlant du langage humain dans ses premiers ouvrages de logique, disait : « Le langage humain signifie le vrai et le faux, le juste et l’injuste ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] Certains auteurs ont soutenu la même thèse, mais inversement contre le monothéisme chrétien. La Reine Marie Tudor en Angleterre, ou le Roi Philippe II d’Espagne (qui était d’ailleurs marié à Marie Tudor) sont leurs cibles favorites.

 

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