Lettre du Monde des Valeurs n° 7. Confidences involontaires d'un machiavélien (1)

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Un témoignage involontaire

 

Au moment où la politique française danse une gigue endiablée sur l’air de la chanson de Brassens « Gare au Gorille », je propose une méditation sur une expérience plus substantielle de la vie politique. Une expérience de haut niveau, un témoignage de première main.  

 

Je vais citer Sieyès, qui fut l’un des penseurs les plus en vue de la révolution française. Il ne publia guère que trois brochures, mais la troisième, Qu’est-ce que le Tiers-Etat ? (1789) eut, à l’époque, un retentissement inouï.  

 

Sieyès n’est pas n’importe qui. Il fut le maître d’œuvre de l’abolition des privilèges au début de la révolution, le 4 août 1789. C’est lui, également, qui mit fin à la révolution, en préparant le coup d’Etat du 18 Brumaire, en 1799. Sieyès voulait se servir de Bonaparte pour établir une République plus aristocratique et conservatrice, mais ce fut Bonaparte, au contraire, qui le manœuvra, s’empara du pouvoir, institua le consulat, et se saisit de l’empire. Sieyès rentra dans la vie privée. Exilé de 1815 à 1830 pour avoir voté la mort de Louis XVI, il mourut oublié en 1836.  

 

Les lignes de Sieyès que je vais reproduire sont citées par C.-A. SAINTE-BEUVE, qui les a trouvées dans les papiers personnels de l’homme d’Etat, et les commente dans ses Causeries du lundi, tome 5, Paris, Garnier, sans date, p.211-212.     

 

 

Les confidences de l'abbé Sieyès

 

 

 

 

Sieyès écrit (entre parenthèses, mes modernisations des archaïsmes de son style) :  

 

« Ils me recherchent !!! (ils cherchent à me voir pour me faire la cour)

« Je déteste la société, parce qu’on n’y croit pas à la bonté morale. Si l’on parle des mesures qui ont eu du succès, de quelque intrigue habile, de quelque projet momentanément applaudi, ils vous regardent avec un air fin et d’intelligence ; ils vous louent presque et vous caressent comme voulant mériter auprès de vous d’entrer en participation de l’habile dessein qu’ils vous supposent ; ils croient à votre infamie, parce qu’eux s’en revêtiraient comme d’un honneur.

 

« C’est de leur part moitié immoralité et moitié ignorance. Mais ils me choquent et mon premier mouvement, si je m’y livrais, serait de leur dire : ‘Fi ! Parce que vous êtes des misérables, des hommes vils, vous supposez bien aisément qu’on vous ressemble !’

 

« Je finirai par les haïr. Quoi ! J’aurai passé ma vie dans le travail le plus forcé, dans le malheur pour moi, et dans les sentiments les plus généreux, les plus ardents pour le bonheur des autres, et ma récompense sera d’être regardé par eux comme un homme à talents capable d’être adopté par des coteries de vils coquins !

 

« Les hommes, je le répète, ne croient ni à la probité, ni à la bonté morale. Tout esprit public leur est étranger. Ils se partagent en coteries d’intrigants, complices de quelque lâcheté, ou d’une suite de lâchetés, distinctive de chaque société.

 

« (Celles de ces coteries) moins bien placées pour combiner en ce genre, celles qui sont réduites à l’avidité, à l’ambition de voler quelques sous, de tromper son voisin pour le plus petit intérêt, celles-là sont ce que l’on appelle les bonnes gens de la campagne, les classes probes ou vertueuses. »  

 

 

Les amertumes du succès

 

 

  

Ce texte n’est pas un écrit de ressentiment. Il n’émane pas d’un vaincu. Il ne date pas du temps où Sieyès avait perdu le pouvoir, encore moins de celui où il se morfondait dans l’exil, la retraite et l’oubli. Il date au contraire de ses plus belles années, celles où sa puissance atteint son apogée, celle où il est l’arbitre des destinées du pays. Il dit les amertumes du succès.   

 

Ce texte n’est pas écrit non plus par un naïf, ou un maladroit. On ne réussit pas le coup d’Etat de Brumaire, quand on est un enfant de chœur. Voilà quelqu’un qui connaît la politique à fond et y a atteint les sommets, dans une des périodes les plus agitées de l’histoire. Quelqu’un qui, au départ membre du clergé, a su traverser la Terreur sans y laisser sa tête, ni s’y compromettre, et en a émergé plus puissant qu’avant.  

 

Dans ces notes personnelles, qui n’auraient pas dû échapper au feu, quelle sombre vision de la nature humaine ! Il s’en attriste. Il le dit : il n’est pas heureux. Son témoignage est d’autant plus saisissant, qu’il émane d’un esprit qui s’était formé dans l’ambiance du rationalisme le plus optimiste, croyant que le monde était à la veille de sa régénération par la Raison. Il écrivait ainsi, dans un autre fragment, datant de 1772, sur l’économie politique (op.cit., p.193) :  

« Je laisse (de côté) les nations formées au hasard (= tous les Etats existants). Je suppose que la raison tardive va présider à l’établissement d’une société humaine (= que la Raison enfin va fonder un Etat digne d’Elle). »  

 

La politique ne peut pas échapper aux vraies questions de fond. Et l’homme public, pas davantage, quand il se retrouve seul et réfléchit. Qu’est-ce que l’homme ? Est-il bon ? Est-il méchant ?

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