Lettre du Monde des Valeurs, n° 7. Les confidences involontaires d'un machiavélien (2)

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Logique d'amitié / logique de violence 

 

 

Je crois que la philosophie politique se déploie selon deux logiques simultanées, opposées, mais non contradictoires l’une avec l’autre, car vraies toutes les deux. Ces deux logiques sont celle de l’amitié et celle de la violence. Ou encore celle de la paix et celle de la guerre.  

 

La prudence politique consiste à savoir jouer sur les deux claviers à la fois. Ceux qui ne veulent connaître que le premier sont les naïfs, et quelquefois des tartuffes jouant les naïfs. Ceux qui ne connaissent que le second sont ceux que Pascal nomme les « demi-habiles », souvent des matérialistes, ou des idéalistes déçus par la vie, qui se blindent et durcissent leur action. Les vrais habiles ne sont pas ainsi. Ceux qui croient pouvoir tout machiner, finissent par tomber dans les pièges qu’ils ont tendus.  

 

Une philosophie politique donnant toute sa place à la philia, à l’amitié, ne doit rien ignorer de la violence, de la transgression pour la transgression, de la perversité, ou de la guerre. La philosophie politique de la violence ne devrait rien ignorer, symétriquement, des profondeurs de la bonté, de la sainteté ou de l’héroïsme.   

 

 

Le machiavélisme est une moitié de la vérité

 

 

Le machiavélisme est juste, s’il est considéré comme une moitié de la vérité. Il est faux, s’il se prend pour toute la vérité. L’aristotélisme est une politique de la philia, de la koinonia (communauté), mais, comme réalisme politique, il peut soutenir la comparaison avec Machiavel. Qu’on lise, par exemple, dans la Politique, son chapitre sur « Les moyens de conserver les tyrannies ».  

 

Le machiavélisme vaut aussi comme une réaction aux politiques naïves, trop perfectionnistes. Celles-ci tournent au fiasco, souvent, faute de mesurer la place de la violence et de la transgression dans l’existence humaine, et de prévoir en conséquence les nécessaires moyens de force. Ces mêmes politiques naïves tournent parfois au cauchemar, instituant des tyrannies cruelles en vue d’instaurer le règne de la vertu. La tyrannie, provisoire au départ, devient permanente ; les vertueux deviennent des profiteurs ; la vertu en sort discréditée par l’hypocrisie.

 

Mais cette même doctrine machiavélienne justifie aussi, trop souvent, des politiques cyniques, qui se croient réalistes. La prudence politique manœuvre en position centrale, contre ces divers adversaires. C’est aussi en ce sens tactique du mot, qu’on peut louer Aristote d’avoir dit que la vertu était un « milieu », peut-être devrait-on dire un « centre ».  

 

 

 

L'homme. Est-il bon ? Est-il méchant ? 

 

 

Comme chacun sait, Machiavel conseille l’hypocrisie à tous les vicieux qui aspirent au pouvoir. Car les gens font confiance, ou voudraient pouvoir faire confiance. Et ce sont les vertueux, s’ils sont forts, qui méritent cette confiance.  

 

La plus décevante des expériences sociales est celle de la médiocrité, ou de la vilenie, de ceux que leur métier ou leur mission vouaient davantage au service du bien commun. On en attendait, sinon la perfection, du moins une exemplarité. Mais l’expérience la plus accablante, si l’on en croit Sieyès, c’est de se rendre compte que les braves gens ne vaudraient pas mieux que les autres.  

 

Dans la même veine, Platon a écrit que les honnêtes gens sont ceux qui se contentent de faire en rêve ce que les bandits font éveillés. Et Freud a fait fortune en brodant un système sur cette idée.  Pourquoi trouvons-nous plaisir à accabler un coupable ? René Girard a bâti toute une philosophie sur notre besoin d’un bouc émissaire. Le Marius de Marcel Pagnol dit de lui-même : « Moi que vous avez fait bien noir, afin de paraître moins gris. » Rousseau notait aussi, à l’inverse, que nous finissons presque tous par avoir pitié du pauvre type qui chute, et dont la honte est consommée.   

 

 

"L'idéal, c'est ce qui reste quand on n'a plus d'illusion" (Général de Castelnau)

 

 

Les sentiments intimes de Sieyès sont ceux d’un homme doté de grande force d'esprit, ayant l’expérience de la vie et la connaissance du monde - et qui, par ailleurs, a plutôt bonne opinion de sa propre moralité. Son horreur pour les fourbes, qui promeuvent leurs intérêts sous le paravent de la vertu, ou qui croient que tout le monde agit de la sorte, est signe de son idéal de sincérité, d’authenticité. Le goût pour cet idéal, cette horreur pour la bassesse, en dépit d’une fréquente expérience de la médiocrité, devraient constituer des motifs d’optimisme : ils justifient une certaine confiance dans l’orientation de l’homme vers le bien.   

 

Le tableau brossé, par Sieyès est poussé au plus sombre, en raison même de la souffrance que lui cause la perte de ses illusions. Certains ne veulent pas aimer, par peur du chagrin d’amour. De même, beaucoup voudraient se prémunir, par une méfiance systématique, contre les trahisons et les déceptions auxquelles ils s’exposent en ayant un sens élevé de l’idéal. Des penseurs aussi différents que Machiavel et Hobbes, Sieyès et Rousseau, se rencontrent probablement dans ces sentiments et dans les idées qui leur sont attachées.  

 

Tout bien pesé, la confidence involontaire de notre grand machiavélien semble témoigner plutôt pour la thèse de saint Augustin, fondamentale en toute pathologie humaine : tout de même, le mal n’est pas substantiel ; il n’est que la privation du bien dû (privatio boni debiti). Les machiavéliens en font une substance. Les naïfs ne mesurent pas assez l’importance de la privation, ni sa gravité. Car le bien était .  

Commentaires 

 
0 # FR 2011-05-21 17:07 Peut-il y avoir une logiqe d'amitié en politiqe? Saint Louis l'a expérimenté en laissant l'Aquitaine aux Anglais à la suite de je ne sais plus quelle victoire mais c'est bien le seul exemple qui me vient en tête… Peut-être la chose était-elle possible lorsque l'Europe était gouvernée par des familles mais aujourd'hui? Répondre | Répondre en citant | Citer
 

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