Lettre du Monde des Valeurs, n°6. "Être conservateur"

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Les valeurs sont-elles irrationnelles  ?

 

 

A la question : « Que signifie ‘être conservateur’ ? », comme à la question subsidiaire : « Est-ce mal (ou est-il bon) d’être ‘conservateur’ ? », je réponds par une autre question : « Conserver quoi ? » Et en développant cette dernière question : « Qui conserve quoi, quand, comment et pourquoi ? » Tant vaut ce qu’il s’agit de conserver, tant vaudra la conservation, et tant vaudra l’action du conservateur. Être un « bon conservateur », c’est conserver ce qu’il faut, quand il le faut, de la manière et dans l’intention qui conviennent. C’est aussi être légitime pour conserver ainsi, c'est-à-dire être au nombre des personnes capables de conserver de cette façon, et investies des responsabilités leur donnant droit et devoir de conserver, comme il faut, ce qu’il faut. 

 

Quand on pense ainsi, on dérange. On énerve pas mal de gens, qui ont horreur de penser. Contrairement à ce que vous pourriez croire, je suis comme tout le monde à cet égard, et j’ai horreur de penser à ce qui m’embête ou me dérange. Mais on peut faire un effort, quand il serait injuste de s'y refuser. Avoir horreur de penser. Ce serait peut-être la meilleure définition des « conservateurs a priori », si malheureusement elle ne s’appliquait pas, aussi bien, à ceux qui détestent a priori les « conservateurs ». A priori ? Disons plutôt épidermiquement. 

 

Je ne fais pas l'éloge de la cérébralité froide. Il est naturel de réagir épidermiquement, mais il est juste de réfléchir et de dépasser, quand il le faut, de telles réactions. Si l’on se prépare à l’exercice de certaines responsabilités, il est indispensable d’intégrer peu à peu ces réactions, passions, ou pulsions, dans une véritable action, plus réfléchie, plus libre et plus rationnelle.  

 

L’« épidermique » n’est pas sans valeur. Il peut exprimer le jeu spontané de vraies valeurs de nature et de culture. Il est aussi, très souvent, moins irrationnel qu’il ne semble. Regardez certains de nos choix, soudains et décisifs. Ils ressemblent à des effets du jeu d'automatismes inconscients, mais qui nous surprennent nous-mêmes, comme des trouvailles de style. Ces choix, disait Bergson, inventent en un instant un comportement adapté qui nous ressemble, et qui exprime adéquatement la totalité de notre fond personnel et culturel.

 

 

L’instinctif apparent peut ainsi être profondément volontaire, et aussi, profondément intuitif. Mais c’est par l’habitude de la méditation, de la lecture et de la réflexion, aussi par la prière, qu’on se prépare à mériter de telles inspirations, qui nous sauveront un jour la vie, ou l’honneur et l’âme.   

 

Je me garderai donc de reprocher à qui que ce soit d’être instinctivement conservateur, ou de ne pas l’être, non moins instinctivement.

 

Bref, il en va de la conservation comme de la liberté. « La liberté est-elle un bien ? » Réponse : « Oui, bien sûr, intuitivement. » Mais la question est très vague. Question plus précise : « Liberté de qui, liberté de quoi, liberté par rapport à qui ? Où et quand ? Comment et pourquoi ? »

 

Nous avons beau avoir confiance dans nos instincts et nos intuitions, un temps de réflexion et d’autocritique ne messied pas.  

 

 

To be or not to be ?

 

 

Shakespeare fait poser à Hamlet la bonne question : « Être ou ne pas être ? »

 

Dans un de mes livres, Ethique et politique (Éditions universitaires, 1992, pp.45), j’écrivais : « Le principe moral de conservation, en sa forme la plus profonde, énonce qu'il vaut mieux être que ne pas être, ou encore que l’être est bon. C’est donc aux rapports de l’être et du bien qu’il faut remonter, si l’on veut disposer des critères d’évaluation sur cette question. » Si l'on ne veut pas y réfléchir, c'est tout vu. Le goût de la conservation est affaire d'amour de ses habitudes, ou d'aversion pour le changement. Il se ramène au principe d'inertie. Il n'est d'ailleurs pas plus mauvais que le goût du changement.Ce sont, dans le meilleur des cas, des goûts complémentaires, qui parviendront à s'équilibrer dans des choix sociaux adaptés.

 

Si l'on veut sortir de l'arbitraire, il faut accepter de réfléchir. Voici un principe : saint Thomas disait qu’en toute réalité créée, il y avait comme deux composants, distincts mais inséparables, qu’il appelait l’être et l’essence, ou, comme on dit aujourd’hui, l’essence et l’existence. C'est à dire, ce qui répond aux deux questions : cela existe-t-il ? Et : qu’est-ce que c’est ?  

 

Si l’on juge que « quelque chose » a de la valeur, on jugera aussi, forcément, que « être » a de la valeur, sans quoi ce « quelque chose » serait rien. La valeur de « être » est présupposée à la valeur de quoi que ce soit. Sans « être », il ne peut rien y avoir de « bon ». Ou encore, rien ne peut être bon, sauf quelque chose ou quelqu'un qui « est ». Donc, si l’on estime que rien n’a de valeur, on estimera aussi que « être » est mauvais, ou que « ne pas être » est meilleur que « être ». Toujours Shakespeare.   

 

 

De l'ennui à la vie

 

 

Epicure, dans un argument saisissant, ad hominem, somme tous ceux qui préfèrent le non-être de se montrer conséquents, et de laisser tomber cette ridicule conversation, en même temps que la vie. Ne peuvent-ils quitter ce monde, s’ils le veulent ? Qu’ils cessent donc d’empoisonner l’existence des autres, avec des absurdités auxquelles ils ne croient pas réellement (autrement ils iraient se pendre, ou se jeter à l’eau). Mais les pessimistes bavards sont rarement courageux. Ils  aiment attrister l’existence de ceux qui agissent, qui luttent pour être et pour faire être, et qui pensent avec un minimum de cohérence entre leur pensée et leur vie.

 

Pour un vivant, être, c’est vivre. Et vivre n’est que commencer à mourir, dès qu’on cesse de lutter pour survivre et croître. Cela s’appelle simplement, pour commencer, travailler. Et vivre n’est qu’assister à la mort de l’espèce, si la vie n’est pas transmise. Le don, c’est d’abord celui de la vie, c'est-à-dire de l’être. La valeur du don est incluse dans la valeur de l’être, et sans doute réciproquement.

 

La vie qui se transmet, c'est aussi celle de l’esprit. Vivre n’est qu’assister à l’extinction de nos connaissances et de nos valeurs, si l’on ne transmet les vérités et les valeurs à des enfants, des élèves, des étudiants. Et cette transmission est en même temps un approfondissement, qui devient croissance et multiplication de la vie de l’esprit. La conservation vivante est en elle-même une croissance et un progrès.

 

 

Le bonheur et la joie

 

 

Nous avons l’intuition que la vie ne vaut rien quand elle est sans joie. Et il n’y a pas de joie, là où il n’y a pas exultation de la vie, création, transmission, tradition de la vie.

 

Il n’y a pas de vie sans lutte pour la vie. Il n’y a pas de lutte sans sacrifice. Il n’y a pas de sacrifice sans un échange de regards entre l’homme et la mort. Sans le sacrifice, la valeur de l’« être », la valeur de la vie, s’effondrent dans la veulerie. Faire des vieux os, ne pas faire de vagues, passer entre les gouttes, surfer sur le courant, profiter et ne pas souffrir.

 

Ce genre de vie n’a pas de valeur, car c’est une existence parasitaire et contradictoire. Les lâches qui ne veulent rien sacrifier, ne vivent que parce qu’il y a des courageux, capables de tout donner. Une démocratie dégage une telle élite, et la suit, ou ne vaut rien.

 

Être ‘conservateur’, cela peut vouloir dire une chose et son contraire : ou bien être courageux, donner, créer, transmettre, avec les risques à la clé, ou bien se planquer toujours pour sauver sa peau, sa propriété, sa place et sa carrière.

 

La valeur de la vie n’est pas dans le plaisir, mais dans la joie. Le plaisir est toujours agréable, par définition, mais s’il n’est pas dans la joie, qui est différente, il est quelque chose d’agréable et triste, quelque chose de tristement agréable, et peut-être pas même quelque chose d’agréablement triste, comme est telle mélancolie.

 

Le pire, c’est que la seule façon de jouir pas trop tristement, quand on est lâche et sans création et sans transmission et sans joie, c’est de cracher sur le courage, pourvu que ce ne soit pas trop dangereux. 

 

« Sans amis, disait Aristote, nul ne choisirait de vivre » – mais précisons : « sans vrais amis », car nous avons tous beaucoup d’amis, quand tout va bien.

 

« Que sont mes amis devenus,

Eux que j’avais si fort tenus ? …

C’étaient amis que vent emporte,

Et il soufflait devant ma porte,

S’en sont allés. » 

 

Il faut du courage et quelques autres vertus pour tenir par gros temps le cap de l’amitié, ou de l’amour. Pas de bonheur sans amitié, et pas de véritable amitié sans ce minimum de vertu. Pas de vertu non plus sans exercice (en grec, sans ascèse), et pas d’exercice sans effort, ni privation. Pas d’effort et de privation sans un certain genre de souffrance. Et donc pas de bonheur sans ce genre de souffrance.

 

L’essence de la démagogie, c’est de dire le contraire : le bonheur, c’est de ne pas souffrir. La pierre de touche de la crédibilité, c’est de dire la vérité courageuse.

 

Alors, à qui se fier ?  

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Nouveauté !

Evénements

Aucun événement