Souvenirs d'enfance. Musique

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Un après-midi en Bretagne

 

 

Pour la fête de Pâques, j’ai laissé mes sujets ordinaires de réflexion. Étant seul en Bretagne, ce Samedi Saint de l’an 2011, je suis allé me promener en voiture, non loin de Ploërmel, autour du Lac au Duc.

 

A un moment, ouvrant la radio, je tombe sur une émission (de Radio Classique), présentant les lauréats du dernier grand concours international Chopin de Varsovie.

 

Aussitôt, me revint en mémoire le souvenir de mon père, des longs moments qu’il passait assis à son piano, aussitôt qu’il était rentré de son travail. C’était là, et là seulement, que pour lui la vie commençait à prendre un sens.

 

Papa jouait admirablement Chopin. Il avait eu tous les prix de conservatoire et poussé assez loin ses études musicales, jusqu’à l’harmonie, le contrepoint et la composition. Il me reste de lui quelques partitions originales et délicieuses, mais je ne l’ai jamais entendu les jouer lui-même, sauf par un enregistrement que j'ai trouvé, après sa mort.

 

Je me rappelle aussi comment j’allais, enfant, discrètement m’installer sous la grande queue du piano. Là, je passais parfois une heure à l’écouter. Il improvisait, aussi. Je crois que c’est là que je suis devenu philosophe et, même, métaphysicien. Imbibé d'harmonie, je voyais les pieds de mon Père, mais je ne voyais pas son visage. C'est l'image de la condition humaine dans l'univers.

 

Or donc, tout cela m’avait en un instant traversé l’esprit, lorsque le présentateur cesse de parler, laissant place à la musique. Et là, étonnamment, coup sur coup, sortent les trois morceaux favoris de Papa.

 

Un lauréat, d’une sensibilité poignante, jouait une mazurka. Fut-ce une illusion ? Je l’ignore, mais pour ma mémoire, son jeu se rencontrait parfaitement, bien que d’une virtuosité plus grande, avec la façon dont jouait mon père. A ce moment, je me suis arrêté sur le bord de la route, sous les arbres, et, dans cet après-midi ensoleillé, j’ai revécu tous ces moments d’écoute, parmi les plus hauts de mon enfance que je croyais morte et oubliée.

 

Alors, dans les marges (le croirait-on !) d’un livre sur l’OTAN, j’ai jeté sans ordre les vers qui me venaient, comme des expressions pures, calquées sur la forme précise de mes souvenirs de nouveau vivants. Revenu à Coët, j’en ai gardé ce qui m’a semblé passable et j’en ai composé un poème, que je dédie au philosophe Michel Serres, qui vient de publier un livre intitulé Musique, que je n’ai pas lu encore, mais dont je l’ai entendu parler, ce qui m’a donné envie de le lire.  

 

 

Souvenirs d’enfance

 

A Michel Serres

 

Mon père m’a donné l’amour de la musique.

Il m’arma philosophe ainsi, sans le savoir.

Il ouvrit à mes yeux le monde énigmatique,

Eau, surface profonde, où se penche pour voir

 

Et tombe, à l’infini, l’enfant hors de la ronde.

Qui donc ouvre aujourd’hui les vannes au passé ?

La mazurka posthume en la mineur débonde...

Où donc est-il présent, celui qui m’embrassait ?

 

J’étais enfant, assis sous la queue du piano,

Et Chopin dévalait sous les doigts de mon père,

J’imaginais courir l’or pur de son anneau

Fuyant prestissimo des loups qui désespèrent.

 

Je ne pouvais pas voir les airs de son visage,

J’étais dans le secret et dans le clair-obscur.

Varsovie torturée dont il était l’image…

Pleure enfant : c’est ainsi qu’on retrouve un cœur pur.

 

Je ne voyais de lui qu’au travers de la lyre

Ses pieds, avec esprit, jouant au pédalier.

Je venais en cachette, ayant peur de son ire,

Comme un enfant perdu qu’écorche le hallier.

 

Je ne fixais jamais les traits de son visage.

J’aurais aimé des mots, du temps et des caresses.

Je ne lui ai pas dit, étant enfant trop sage.

Il n’a jamais voulu parler de sa détresse.

 

Ironique il était, se jouant du malheur.

Près d’une croix de pierre auprès du Lac au Duc,

Un courant de mémoire en l’océan du cœur :

D’un impossible amour les larmes ont le suc.

 

Sa main gauche posait une question si grave,

Sa droite illuminait une sphère si haute…

L’ange me conduisait sur la rive du Gave,

Où la Vierge sourit au dessus de la grotte.

 

Ces phalanges velues, ces taches de rousseur…

Comment des doigts si courts étaient-ils si agiles ?

Quel ange m’a par lui appris tant de douceur ?

Entre un père et un fils, parfois, c’est difficile.

 

Ses yeux étaient fermés aux ombres du mystère.

Il ne croyait pas même aux clartés de raison.

C’était par accident qu’il était sur la terre,

Et il n’avait d’espoir que pour cette saison.

 

Mais certains jours, pour moi, il levait le couvercle,

Et me donnait à voir la raison des effets ;

Et la gloire de Dieu, qui traverse les siècles,

Éclatait en silence en cet ordre parfait.

 

Ouverture sacrée de son âme agnostique,

Pour lui consolation d’un intime malaise,

Pour moi, doigts sur clavier comme encens sur la braise.

La colombe au vitrail du chevet catholique

 

Et Dieu dans les nuées, aux volutes du jeu.

La cathèdre emportée, comme le char d’Élie,

Colonne de ténèbre et colonne de feu,

La victoire de Dieu en trois jours qui délie.

 


Lac au Duc, Veille de Pâques, 23 Avril 2011

 

 

 

 

 

 

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