Lettre d'Amérique n° 10 (b). Pourquoi j'écris ces lettres

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Je termine ici ma réflexion sur le but de ces Lettres d’Amérique, en me demandant :

 

Quel est leur rapport avec mon métier, la formation morale des officiers ?

 

Le voici. Je lisais récemment, dans le Washington Post (27.9.2010, A1 et A6) une présentation du dernier livre de Bob Woodward sur les guerres d’Obama, Obama’s Wars. J’avais l’impression d’entendre, comme si j’y étais, ces pénibles délibérations du conseil de sécurité nationale, où les principaux responsables des Etats-Unis ne parvenaient pas même à se mettre d’accord, dit-il, pour articuler une réponse claire et commune aux questions les plus élémentaires : « Que faisons-nous en Afghanistan ? Que voulons-nous réaliser ? Avec quels moyens ? » Et on sent presque physiquement, dans ce récit, la tension croissante entre les civils et les militaires américains. 

 

Le métier militaire est un métier politique. Le militaire est le bras armé d’un Etat. Les conflits armés sont des désaccords politiques qui se sont aigris et sont devenus insolubles sans recours à la force. Mais le succès d’une entreprise militaire consiste en ceci qu’elle ouvre la voie à une solution politique équitable et stable. C’est un tel succès politique, qui peut seul donner son sens à une opération militaire. 

 

C’est pourquoi le plus beau génie tactique ou stratégique, le plus puissant caractère de guerrier, ne serviront pas à grand chose, en définitive, si la tête politique de l’Etat n’est pas à la hauteur.

 

L’homme d’Etat, le chef militaire et la poursuite de la paix

 

Le but de la guerre est de parvenir à la solution politique. Encore faut-il pouvoir la proposer, c'est-à-dire être capable raconter la meilleure histoire, une histoire à la fois crédible et plus juste et dans une large mesure vraie. Or, une histoire crédible de la paix future, qui conditionne le sens de la guerre présente, forme un court chapitre dans une histoire crédible des relations entre des pays et, plus largement, dans une histoire du genre humain.

 

C’est pourquoi les futurs chefs des forces d’un Etat doivent s’intéresser aux relations internationales, à l’histoire universelle et à la politique mondiale. Cela requiert de philosopher, car un affrontement politique poussé jusqu’à la guerre exprime un désaccord sur l’idée de l’homme et de la justice. Si l’on ne descend pas dans cette profondeur du conflit armé, il est impossible de raconter une histoire qui ait du sens, ou d’imaginer une suite qui en ait aussi.

 

Les formateurs des futurs chefs militaires doivent donc être des philosophes pratiques et politiques. Et donc ils doivent leur parler en même temps de la République de Platon et du New York Times.

 

C’est à cette condition que, tout en restant loyaux aux pouvoirs civils, les chefs militaires oseront rappeler aux chefs politique, qu’il serait immoral et politiquement sans objet, de faire mourir des citoyens dans des conflits impossibles à raconter et à conclure, dans des guerres sans queue ni tête. 

 

Et pourquoi les Etats-Unis ? 

 

Parce que les Etats-Unis sont encore, peut-être pour longtemps, le peuple le plus puissant. Le système du monde ne peut pas être appréhendé, si l’on ne part pas de ce centre. L’histoire du monde n’a pas de sens aujourd’hui, si l’on ne donne pas tout son relief à ce personnage central.

 

Pourquoi parler des Etats-Unis aux Européens ? Parce que l’Europe est un nain politique, qui doit devenir aussi un grand personnage. Elle est nécessaire aux US et réciproquement, s’ils veulent pouvoir raconter ensemble et bâtir ensemble un monde futur.

 

Les Etats-Unis et l’Europe, ensemble, sont nécessaires au monde. Chacun de ces deux ensembles a besoin d’une réforme profonde, politique, économique et culturelle, pour pouvoir constituer ou redevenir des démocraties durables. Aucun de ces deux grands ensembles ne peut se réformer sans l’appui de l’autre, ni sans réfléchir sur l’autre. Sans réfléchir philosophiquement. Il n’a jamais été plus nécessaire de réfléchir, philosophiquement, sur La Démocratie en Amérique.

 

C’est ainsi que les leaders Européens pourront raconter aux peuples leur histoire et pouvoir leur proposer aussi le roman sérieux du futur. C’est ainsi que prendra sens l’action des serviteurs de l’Etat, militaires ou civils.

  

Les leaders et le récit de la vie du peuple

 

Le roman du futur ne sort pas d’une seule tête. Les têtes qui semblent l’inventer se contentent en général de mettre au clair ce que le peuple et son élite sont déjà en train de penser intuitivement, sans pouvoir encore mettre des mots sur leurs intuitions.

 

Aussi, rien n’aide autant à inventer l’avenir, que d’observer – philosophiquement – combien les peuples tâtonnent, en attendant de trouver leur voie. Et c’est tout l’objet de ces Lettres d’Amérique. 

 

En résumé, un philosophe est aussi quelqu’un qui lit le journal et qui le lit en philosophe. Et c’est en lisant à la fois le journal et les classiques de la Pensée, qu’il est possible de former les futurs responsables militaires et politiques de nos Etats. C’est aussi un chemin pour réformer la cité, car si nos crises ont pour matière les problèmes de l’économie et de la politique, elles s’enracinent dans les mystères les plus profonds de la culture.

 

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