Enquête sur la "victime"

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La victime et l’hostie

 

Je me suis intéressé récemment au sujet de la victimisation, pour la revue Inflexions. Et puis nous sommes dans le temps de Pâques et j’ai eu la curiosité de rechercher l’étymologie du terme « victime ».  A peu près rien à voir entre le sens actuel et le sens originel.

 

Être « victime » nous situe étymologiquement dans le champ du Pouvoir, en tant que celui-ci se manifeste dans l’épreuve de force. « Victime » vient en effet du latin vincere, victum, vaincre. La victime, c’est le vaincu offert aux dieux en sacrifice.

 

L’autre terme synonyme, en français, lui aussi hérité du latin, c’est « hostie ». Hostie vient de hostis, l’ennemi. L’hostie, c’est encore l’ennemi (vaincu) offert aux dieux en sacrifice. La différence entre la victima et l’hostia, c’est que la victima est offerte en sacrifice d’action de grâces, alors que l’hostia l’est en sacrifice d’expiation. Nous trouvons ces indications dans ce trésor qu'est le Dictionnaire étymologique de la langue latine, d'Ernout et Meillet.

 

La Puissance et la religion

 

Dans l’un et l’autre cas, au-delà des détails du contexte polythéiste populaire, les sages romains se représentent le Numen, la Puissance première et divine, qui châtie la démesure et l’injustice, et autour de laquelle l’univers, les peuples et les nations font cohésion par l’obéissance à ce que le grand tragique grec Sophocle appelle les « lois éternelles, non faites de main d’homme » (dans son Antigone, vers 450-460). 

 

La « religio », c’est d’abord ce sentiment de respect du Numen. Comme l’analyse Hobbes dans son Léviathan, l’homme voit à tout instant le chaos virtuel qui résulterait de la liberté de son égoïsme, et il exprime une demande de Pouvoir, pour que soit  imposée à tous une Loi de paix. Il comprend que l’ordre consiste à faire Corps autour d'un juste Pouvoir  et sous lui, selon une Loi de paix. Mais l’homme situe la Cité dans l’Univers. Il va donc du Pouvoir au Numen, en se représentant le monde entier comme une Cité en bon ordre et il se représente alors le Numen à l’image du Pouvoir.

 

En sens inverse, il revient du Numen au Pouvoir, et se représente alors la Cité comme un petit Monde où le Pouvoir est une image du Numen. C’est pour cela qu’il est si superficiel de vouloir faire comme si le politique et le religieux n’avaient aucun rapport, au lieu de prendre en compte les problèmes réels que comporte inévitablement la connexion nécessaire entre leurs concepts. 

 

La victime et le héros

 

Sans doute a-t-on heureusement perdu depuis longtemps l’habitude d’immoler les vaincus au Numen, ou aux dieux de la cité, ou aux mânes des soldats morts (comme on le voit dans cette violente pièce du jeune Shakespeare, à mon avis non exempte de mauvais goût, Titus Andronicus). Ce qui fait la victime, au sens premier, ce n’est ni sa faiblesse, ni sa passivité, ni sa douleur, ni sa servilité, mais c’est le fait d’être la matière convenable du sacrifice.

 

Rien n’empêche, bien au contraire, que la victime, ou l’hostie, ne soit en outre un héros, puisqu’elle est passée par l’épreuve de force. Rien ne l’empêche, non plus, de faire elle-même de sa mort un sacrifice.

 

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