Philosopher cet été. Dieu et l'Être. Article RTB, 3

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RTB = Revue Théologique des Bernardins

L’article se trouve en pages 117-141 du n°5, Juin 2012, Lethielleux Éditeurs.

Si vous reproduisez cet article, merci d’en citer les références précises.

 

 

Pour un vivant, vivre, c’est être, et être c’est vivre

 

C’est pour cela que Dieu vivant est « JE SUIS », Dieu Être. Pour nous vivants, aimer est l’opération de la vie. Aimer fait faire corps dans la vie qui est, dans l’être qui est un vivre. C’est pour cela que Dieu Amour est Dieu Être et Vie éternelle. Je suis un « je suis », et la personne que j’aime est aussi « je suis » et je lui dis « tu es », ainsi nous sommes. Que serait un « je suis » qui dirait « je » et jamais « suis » ? Un « je » sans « suis » n’existe pas. Si donc le « je suis » que je suis est uni au « je suis » que tu es, mon je est uni à ton je, mon être à ton être, mon je l’est à ton être, et mon être à ton je – mon être qui est un « suis », comme le tien.

 

 

Ce que c’est que la joie

 

Je pourrais « m’arrêter à ce parfum », comme dit Scupoli, à ce plaisir : il deviendrait amer. Si je ne m’y arrête pas, je le vois tel qu’il est, non un pur néant, mais une part de moi-même qui vis, affecté par cette fleur odorante, une petite part unique et neuve de moi-même en tout instant, une part de mon être mouvant. Un « je suis » en acte est joie, le plaisir étant une joie plus sensible, plus passagère et pour ainsi dire partielle – car je ne dure pas qu’un moment. Vivre, au sens d’être, est par soi-même un plaisir pur, qui est au fond de tout plaisir et sans lequel tous nos plaisirs ne sont qu’agréables et se mêlent vite de déplaisir[1]. Un plaisir ne peut être toute ma joie, tout mon « je suis » en acte de joie, en perfection, mais il peut me porter, puisqu’il est quelque chose et non pas rien, à contempler dans cette partie de mon être, et de ces émanations qui l’affectent, un vestige de l’être de la suavité éternelle, et de sa bonté diffusive, modèle de ces copies créées qui sont comme ses traces. La suavité est de Dieu car Dieu est suave, « JE SUIS » est la Joie éternelle. Le contentement véritable, c’est sans aucun doute cette Joie pénétrant la totalité de mon « je suis » pour toujours. Comment s’unir à cet attribut divin, qui se confond avec sa substance et son être ? Ou en goûtant le parfum, ou en goûtant la liberté de ne pas le goûter ; mais que je le respire ou non, je puis ‘en toutes choses me réjouir uniquement en Dieu[2]’, si par l’effet je puis m’unir à la première cause.

 

 

Arrêter de « débloquer ». Pas de religion sérieuse sans métaphysique

 

Notre sens des responsabilités ne devrait-il pas nous conduire à une réévaluation de la métaphysique dans l’ordre de l’existence religieuse ? Supposons que j’ôte la métaphysique, aussitôt les choses et le corps humain n’ont plus leur entrée de plein droit dans la sphère de la moralité, à moins d’opérer une réduction de la chose et de l’objet qu’est le corps à la subjectivité (non sans risquer de la laisser transformer bientôt en simple produit d’une construction sociale). La métaphysique comme science est inintelligible à l’immense majorité des gens, mais son absence leur est sensible, sans qu’ils puissent se l’expliquer, parce que la moralité se concentre alors pour eux dans un tête-à-tête entre leur je et la règle[3], qui les névrose et les pousse à se délivrer par l’immoralité transgressive. La conscience, de son côté, redemande alors de la loi et de l’ordre, lasse de l’anarchie morale qui se développe, sous couvert d’une philosophie dénigrant l’objectivité. Et le cercle vicieux se referme, destructeur de la culture morale et réducteur de la raison. De même, le discours sur la grâce, coupé de la prémotion divine, se perd dans les sables de l’indistinct, comme le discours sur l’Esprit, coupé d’une métaphysique de l’âme, du Corps et du vivant. Le cœur lassé du moralisme et du rationalisme, ou du vide, cherche à se consoler dans l’affectivité, mais une affectivité sans être, c’est le « sentiment ». Enfin, sans métaphysique, la théologie et la spiritualité tombent chacune à part de leur côté, ou se noient ensemble dans le mutisme, parce qu’il n’y a rien à goûter, sauf soi-même, dans une pensée sans être, rien à penser, dans des sentiments qui ne sont pas nés d’une contemplation d’étants. Les théologiens, confrontés à une crise majeure de l’existence religieuse, surtout en Occident, ne devraient-ils pas méditer ce qu’écrivait Suarez : « Nul ne peut être parfait théologien sans avoir jeté les fermes fondements de la métaphysique[4] », et que « ces principes et vérités métaphysiques, en fait, ont une telle cohésion avec les conclusions et les discours théologiques, que si l’on ôtait la science et la parfaite connaissance des premiers, on ferait nécessairement vaciller plus que de mesure la science des seconds[5] ». 

 

 

L’intérêt de la phénoménologie

 

En sens inverse, je crois aussi que la raison pour laquelle la phénoménologie a tant de succès chez les penseurs chrétiens, c’est qu’au-delà des modes, et même de ses contenus doctrinaux, du détail de ses méthodes et de ses systèmes, elle suggère une métaphysique mystique, aidant la foi à se réapproprier la grande métaphysique de la Raison, par laquelle les grands Allemands, aux temps de la Révolution française et de l’Empire napoléonien, ont essayé jadis de renouveler Aristote et de fournir la base d’une nouvelle culture classique à l’Europe (et/ou au nouvel empire romain germanique). Oublions le Sujet absolu et le rationalisme panthéistique, faisons comme si la phénoménologie était toute chrétienne – bien sûr, on dira à bon droit c’est une réinterprétation abusive, mais avançons quand même – et alors que voyons-nous ?

 

Le JE SUIS demeure au fond de chaque « je suis » qui vit uni à Dieu. Les essences des choses sont fondées dans le Verbe : elles sont les intentions divines qui sont comme les sens des choses, constitués par le Verbe créateur. Les divers « je suis » finis (et justes) questionnent ensemble à partir du même idéal du Vrai. Ils sont unis au Verbe dans leur questionnement. Le Verbe opère par intuition créatrice : Il constitue ainsi tous les sens de la création. L’homme cherche à communier dans son intériorité avec cette constitution créatrice mystérieuse. Noli foras ire, in te redi, in interiore homine habitat Veritas[6]. Le JE SUIS est au fond de chaque « je suis » fini, au fond de chaque objet des « je suis », au fond de leur mise en relation avec les objets, et entre eux, voire entre eux tous, dans leur dialogue intersubjectif.  Ce mysticisme du JE SUIS est effectif surtout à partir de la foi, car le JE SUIS divin est trinitaire, Il est incarné, etc. Au panthéon polythéiste ou illuministe de la monadologie phénoménologique, on peut aussi substituer tout simplement l’Eglise, la communion des saints dans le Verbe. Également, pour la dernière philosophie de Husserl, on peut chercher à s’en servir pour schématiser le mysticisme de la relation au Verbe incarné qui demeure en nous. LA SUITE EN SUIVANT LE LIEN.      RETOUR AU PRÉCÉDENT

 



[1] PLATON, Philèbe, passim.

[2] Lorenzo SCUPOLI, loc.cit., note 5.

[3] Servais PINKAERS, The Pinkaers Reader. Renewing Thomistic Moral Theology, Edited by John BERCKMAN & Craig Steven TITUS, CUA Press, 2005, pp.211-222.

[4] C’est la phrase par laquelle SUAREZ ouvre ses Disputationes metaphysicae (1597), Ad lectorem, « fieri nequit ut quis theologus perfectus evadat, nisi firma prius metaphysicae jecerit fundamenta ».

[5] Op.cit., Disputatio 1, Proemium. « Ita enim haec principia et veritates metaphysicae cum conclusionibus ac discursibus cohaerent, ut si illorum scientia ac perfecta cognitio auferatur, horum etiam scientiam nimium labefactari necesse est. »

[6] "Ne t'en va pas dehors, reviens vers l'intérieur, c'est dans l'homme intérieur qu'habite la Vérité". Cité par HUSSERL, Méditations cartésiennes, fin du § 64 et dernier. 

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