Homicide et contrainte. La responsabilité morale des militaires.

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Conférence, 13 novembre 2009 aux

Ecoles de Saint-Cyr-Coëtquidan  

 

 

1. Présentation du thème. Problématique. La conscience et la responsabilité morale.  

Dans ce colloque sur « La responsabilité des militaires », les juristes (civils ou militaires) forment la grande majorité des intervenants. Il me revient, à moi, philosophe, d’évoquer ce grand thème de la responsabilité, d’un point de vue éthique.

Il m’a semblé que, pour rendre service, compte tenu des finalités de cette réunion, le mieux était de traiter ce thème en le comprenant comme celui de « la responsabilité morale des militaires ».

Je remercie les organisateurs, et d’abord Mr Ronan Doaré, directeur du CREC, de proposé ce thème, qui nous force à faire face aux plus graves de tous les problèmes éthique en ce domaine militaire – je veux dire : ceux de la contrainte et de l’homicide.

Les plus savants de nos auditeurs me pardonneront si je m’adresse aussi à nos élèves officiers. Au reste, sur des sujets aussi profondément humains, il convient de ne pas se payer de mots et de parler en simple être humain à des êtres humains, et d’abord soi-même à soi-même.  

Devant ce parterre de juristes, je prendrai pour centre de perspective la notion de loi morale. Bien que cette notion ne se trouve pas nécessairement au centre générateur de toutes les grandes philosophies morales, elle est toutefois essentielle et inéliminable. Pour un tel angle d’approche, la référence la plus utile est probablement le Kant de la Critique de la Raison pratique.  

Nous avons tous l’expérience de notre conscience, c'est-à-dire de notre pouvoir de juger ; et, plus précisément, de notre conscience morale, comme pouvoir de juger des actions, passées ou futures, qu’il s’agisse des nôtres ou de celles d’autrui.  Pour faire entendr cette notion de « responsabilité morale », je rappellerai une autre expérience : celle des éloges, ou des reproches, ou des regrets que nous nous adressons à nous-mêmes dans le silence de notre cœur.  

La conscience de chacun de nous peut être comparée à un tribunal intérieur, où ce que nous appelons « conscience » tient tous les rôles à la fois, accusatrice et témoin, avocate et juge, lieu du débat enfin, sans parler de cette fonction première, qui est la silencieuse énonciation de la loi.  

Dans ce tribunal intérieur, nous parlons et c’est nous qui sommes en procès. C’est nous qui défendons, y compris quand nous plaidons coupable. C’est nous qui répondons. Faut-il rappeler que dans « responsabilité » il y a « répondre » (en latin : respondere) ? Responsabilité signifie littéralement aptitude ou faculté de répondre. Responsabilité : à l’intérieur d’elle-même, la conscience répond à la conscience.  

 

2. La responsabilité et la loi morale.  

Maintenant, de quoi pourrait jamais répondre un être humain, à sa conscience, dans sa conscience, s’il n’y avait pas la loi morale ?

Au nom de quoi pourrait-on lui ordonner de répondre à qui que ce soit ? Il n’y aurait jamais que des pouvoirs de fait, qui seraient l’ultime instance de législation, de contrôle et de sanction. Il y aurait des règles du jeu, mais tricher ne serait pas mal, seulement dangereux, et pour cela, aux yeux de certains, attractif.  

La loi dont il s’agit est cette loi morale universelle et nécessaire, que notre esprit peut connaître avec évidence et certitude, non faite de main d’homme et qui précède toute autre loi.

Vous n’ignorez pas plus que moi la grande difficulté dans laquelle nous sommes d’établir son existence à partir de l’expérience, historique ou sociale, en raison des désaccords et dissentiments entre les hommes à son sujet. Ces désaccords touchent aussi bien aux contenus de la loi qu’à sa définition et à son fondement.  

Vous ne vous attendez sans doute pas à me voir traiter ici à fond la question de la loi première, morale, ou naturelle, ou éternelle. Il est toutefois de ma responsabilité philosophique de répondre, et de répondre en peu de mots. Je donnerai une telle brève réponse un peu plus loin, quand je parlerai de la dignité humaine.  Mais déjà, maintenant, et en peu de mots, je voudrais prendre la responsabilité de vous en proposer une, plus brève encore. Il faudrait tout un long discours pour la développer en tout son détail. La voici, en résumé.

Permettez-moi de vous demander ici un surcroît d’attention, car nous sommes à la recherche d’un fondement rationnel certain pour notre action. 

L’indubitable premier, philosophiquement, c’est que nous sommes capables de questionner radicalement.

Ce questionnement radical, donc notre raison, ne saurait par ailleurs être séparé de notre vie et de notre action. Car c’est pour vivre, que nous questionnons ainsi.

Mais pour nous, vivre, c’est agir, et agir commence par décider quoi faire.

L’action, comme la raison en acte de questionnement, sont donc certains et inséparables de la question « que faire ? ».

Cette question, qui oriente la raison pratique (sans laquelle il n’y a pas de raison théorique), fait aussi partie des indubitables, existentiels et rationnels à la fois.

Maintenant, dans cette question se trouve impliquée sa réponse générale : il y a un « à faire ».

Le « à faire », c’est en d’autres termes le devoir.

Il n’y a donc pas d’indubitable et de questionnement radical qui ne se situe « dans le devoir », c’est à dire sous sa pression comme exigence et sous son aspiration comme idéal.

Et ce « à faire » dont a conscience l’individu, prend forcément pour cet être raisonnable la forme de principes universels, autrement la raison ne pourrait jamais rien conclure de rationnel concernant l’action.

Il y a des principes du « à faire ».

Et ainsi la loi morale, en son universalité pure, fait-elle partie des indubitables, au même titre que le « je questionne » ou que le « je pense ».

Quant au contenu précis des préceptes de cette loi, il se tire aisément de son universalité même, et de son exigence de non contradiction.

Si la loi s’applique à tous sans contradiction, c’est qu’elle établit entre tous l’ordre et la paix, l’harmonie.

Elle proscrit donc tout ce qui, à l’évidence, constitue une injustice et une cause de conflit : l’insubordination et l’égoïsme, le meurtre, le vol, le mensonge, la lâcheté, l’abandon des enfants, etc. Elle prescrit donc le respect de la vie et de la propriété, de la vérité, et cela est impératif pour tous en toutes circonstances.   

 

3. La loi morale et la conscience 

Beaucoup de problèmes traités dans cette enceinte ne parleraient pas aux cœurs, si n’était pas posée la question de la loi morale dans la conscience.

Il ne faut pas abuser de la beauté d’Antigone, mais une fois qu’on sait ce que dit la loi humaine, nous nous souvenons aussi ce que sont les hommes, qui font la loi. Ce n’est pas manquer de respect aux législateurs et aux juges humains, que de leur rappeler qu’ils ne sont que des hommes, que leur sagesse est limitée et qu’ils peuvent faillir, peut-être de bonne foi. Rien, pas même la loi ou même la constitution ne nous délivre de notre conscience.  

Le droit n’est pas la morale, et cependant il n’est pas sans elle. Et la politique, sans les deux, pris ensemble, n’est qu’un pouvoir redoutable. Quant à l’éthique, elle n’est pas simplement une sorte de jurisprudence destinée à combler des vides dans la réglementation. Elle opère déjà avant qu’il y ait la loi.  

C’est un acte moral que de légiférer, comme de juger. Il y a des principes selon lesquels nous décidons de poser les lois, quand il n’y a pas encore ces lois. Avant qu’il y ait des pouvoirs constitués, c’est un acte moral que pose le pouvoir constituant. Sans doute se règle-t-il sur de  grands principes. Il peut même commencer par les énoncer, mais il ne fait alors que rappeler une loi fondamentale, non pour prétendre l’instaurer, mais seulement pour la déclarer.

Quel que soit le juste respect dû à la hiérarchie des autorités humaines et des normes qui en émanent, il reste que nul n’est délié de sa conscience, c'est-à-dire que la loi morale fondamentale continue à régir immédiatement chacune des consciences, ce qui ne peut pas ne pas les placer quelquefois dans des situations de déchirement tragiques. C’est quand on a rappelé tout cela et considéré avec toute la gravité voulue cette liaison immédiate de la conscience et de la loi première, qu’on peut se former une idée plus vive et plus claire de l’autonomie morale et de la dignité de la personne. 

A la source de cette loi fondamentale, qui s’impose à toute conscience, se tient une autorité législatrice fondamentale, non faite de main d’homme, enveloppée dans son secret. Les hommes ont bien des façons de la nommer : Nature, Absolu, Dieu, Raison pure. Parfois, ils l’oublient, parce qu’ils la redoutent, et souvent ils n’en parlent pas, car ils connaissent leurs désaccords et ont peur de se disputer à son sujet.

Si nous étions dans un congrès de philosophie, je développerais longuement ce point. Je montrerais, en parcourant l’arc des civilisations de la terre, leur accord substantiel dans le désaccord sur ce point, accord discordant qui, si nous le prenions au sérieux, et procédions avec loyauté, sans concession à la démagogie, nous apporterait une bonne part de ce dont nous avons besoin, pour le règlement des mœurs et la dignité de la vie, pour la concorde civile et la paix.  

Bien qu’il commande à chacun d’une manière si inconditionnelle, immédiate et catégorique, ce pouvoir premier établit ainsi chaque personne humaine comme autonomie et comme liberté – cette liberté qui réside, et s’atteste, dans le pouvoir de laisser déterminer par la loi de raison notre faculté de désirer. C’est devant ce pouvoir premier que l’homme est moralement responsable, aussi les philosophes disent-ils que la loi morale est a priori, ce qui signifie : à partir de ce qui est Premier.

C’est à partir de cette loi que la liberté déploie son pouvoir de décider et d’agir. C’est devant cette loi qu’elle vient rendre compte de l’usage de ses facultés. En cela consiste, me semble-t-il, la responsabilité morale.    

Ce détour par l’essentiel, qui fait la philosophie, et qui est ce par quoi à la fois elle plaît et irrite, nous permet de revenir au thème précis qui nous occupe aujourd’hui.   

 

4. Position du problème de la responsabilité morale des militaires. La question de l’homicide. 

Le métier militaire n’est pas n’importe lequel, pour deux raisons : la contrainte et l’homicide. - Je dis : l’homicide, car c’est un métier où l’on tue, sur ordre. Sans doute ne reçoit-on pas l’ordre de tuer, mais de « détruire », ou de « neutraliser », de mettre « hors de combat ». En outre, face à des combattants réguliers, le combattant qui se constitue prisonnier n’a plus rien à craindre. Et cependant, souvent, il y a mort d’homme.

Du point de vue moral, c’est le problème le plus grave. Car si l’interdiction du meurtre n’était pas un article de la loi morale, c’est qu’il n’y en aurait aucun autre. Et s’il n’y avait pas de loi, je ne vois pas pourquoi on devrait encore parler de responsabilité morale. L’homme se poserait des questions sans réponses, dont il aurait même tout lieu de croire que ce ne seraient pas de bonnes questions. J’ajoute que l’idée même de constituer une cité libre serait une simple lubie.  

La responsabilité morale du militaire consiste donc d’abord à répondre, en sa conscience, des actes par lesquels il a ôté la vie à son semblable, devant cette loi qui, apparemment, interdit de le faire. Et si l’interdiction n’est pas absolue et universelle, alors sa responsabilité consiste à montrer qu’il a pris les décisions qu’il fallait, évitant tout abus dans la détermination des exceptions prévues à l’application de ces lois, en vertu d’autres, qui ne souffraient pas ici d’exception.   

 

5. Le problème de la contrainte. 

Derrière l’homicide, il y a toujours la contrainte. L’acte par lequel on prend la vie de l’adversaire est aussi un acte par lequel on contraint sa liberté plus que par n’importe quel autre.

Si la sensibilité est plus remuée par l’image du sang et le cri de douleur, le regard de la raison va plus profond et s’étonne davantage à la pensée d’une autonomie à ce point si peu respectée.   

La contrainte pose donc problème, du point de vue moral, à cause du respect dû à la liberté de la personne humaine.

Cette liberté doit bien sûr être comprise ici, non comme une simple indépendance extérieure à l’égard de pouvoirs humains, encore moins comme une dépendance volontaire à l’égard d’instincts ou de pulsions, mais comme le fait que la loi, en nous soumettant à une nécessité morale, nous arrache en même temps à la loi du déterminisme physique.

Et c’est pourquoi cette même loi requiert que l’agencement social préserve la possibilité d’une obéissance morale, sans laquelle les actes peuvent bien être extérieurement conformes à la loi, mais sans permettre que la volonté soit établie relativement à la loi dans un rapport droit unissant sans contradiction l’obéissance et l’autonomie.  

La responsabilité morale du militaire est donc justement mise en cause, pour ses actes de coercition, devant cette loi qui prescrit le respect de la liberté morale.

Et là encore le problème qui se pose est de savoir si et comment il pourrait être permis de contraindre, devant une loi qui impose la liberté.  Comme l’écrit Malebranche, dans son Traité de morale : « la raison est la loi des hommes, la force la loi des bêtes ». Que la raison soit notre loi, assure Emmanuel Kant, c’est la façon positive de dire que l’homme est libre. L’indépendance n’en est que le côté simplement négatif. Et que l’homme puisse agir en fonction de la loi morale, c’est le fondement premier de sa responsabilité, comme de sa dignité.   

Clausewitz définit la guerre comme « un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté ». 

C’est pour cela que l’existence même des armées pourra toujours paraître choquante et qu’il existera toujours un nombre significatif d’antimilitaristes. Moi qui n’en suis pas un, je crois pouvoir comprendre qu’il y en ait.   

 

6. Le pacifisme radical et l’objection de conscience ; dépassement de cette position. 

Comment donc et dans quelle mesure l’usage de la contrainte peut-il devenir moral et respectueux de la liberté de la personne humaine ? - La réponse donnée, en général, sera que la contrainte est licite, si elle est, comme contrainte, non une violence par elle-même immorale, mais une force opposée à la violence et, par suite, une force au service de la liberté de la personne humaine.

Toutefois cette distinction entre force et violence doit être précisée avec soin, sous peine de justifier à bon compte n’importe quoi et, par là, de prostituer ces hautes notions de morale.   

En outre, on ne peut pas substituer ainsi un problème politique à un problème moral. Si la règle morale était : « Tu ne dois jamais tuer aucun être humain, pour quelque raison que ce soit » – le concept d’éthique militaire envelopperait contradiction. La seule action militaire éthique, ce serait de refuser d’être militaire. L’objection de conscience serait une obligation stricte. Le pacifisme radical serait la seule attitude morale.  

Mais, dans la pratique, personne ne soutient le pacifisme radical, par crainte de donner pour toujours le pouvoir aux plus violents (le cas Hitler, par exemple). C’est probablement ce qui se produirait, si personne ne reconnaissait aux Etats un droit et un devoir de résister par la force.  Aussi rejette-t-on le pacifisme inconditionnel.  

Par suite, l’objection de conscience ne pourrait être ni inconditionnellement obligatoire, ni inconditionnellement permise. Le militaire pourra avoir l’obligation morale de donner la mort au combat,  mais sans être délié pour autant de son obligation de respecter la vie humaine. Toute la difficulté de sa position se trouve dans cette tension.  

Mais avons-nous vraiment résolu le problème ? On comprend que la conscience puisse en partie se rassurer en se disant : « Je ne peux tout de même pas permettre que ceci arrive, dans le cas où je ne ferais pas cela. » C’est vrai, sauf si « cela » était inconditionnellement illégitime.

Car la définition de l’inconditionnellement illégitime est : « ce qui ne peut jamais être considéré comme un moindre mal et entrer dans un calcul de profits et pertes ». Si la loi prohibait inconditionnellement, qui serais-je, moi, pour aller, au nom de ma soi-disant responsabilité, instaurer de meilleures règles et introduire des exceptions qui subvertiraient la loi ?  Si la loi prohibait universellement « cela », elle obligerait tout simplement à subir « ceci », c'est-à-dire tous les effets résultant nécessairement du respect de la prohibition de « cela ».  

C’est peut-être ici le lieu de méditer un instant sur l’inconditionnellement illégitime.

Car on comprend bien que c’est lui qui va faire l’objet d’une prohibition universelle et inconditionnelle. Or il nous met bien dans l’embarras. Car, d’un côté, il est certain que, s’il n’y a rien d’inconditionnellement illégitime, tout, absolument tout, peut devenir un jour légitime en certaines circonstances.  

Inversement, si quelque chose est inconditionnellement illégitime, on se heurte à une autre difficulté, car faudrait-il donc que le monde périsse au besoin, plutôt que de tolérer une telle transgression ?  

La vérité morale la plus profonde ne peut sans doute pas être totalement à l’opposé du bon sens. Néanmoins, cette antinomie de l’inconditionnellement illégitime est bien irritante.

Si donc il n’est pas prouvé que la prohibition de « ceci » (l’homicide) n’est pas de soi universelle, le raisonnement précédent par l’absurde ne suffit pas à nous rassurer pleinement. 

  

7. La dignité  

Je crois que la solution ne peut pas être trouvée sans consentir à un approfondissement sincère de la notion de dignité humaine.

L’honneur peut nous y aider : il y a ainsi, d’abord, au plan moral, l’honneur comme conscience morale, comme volonté de faire son devoir et de pouvoir penser que nous n’y avons pas failli ; puis l’honneur comme conscience de la valeur qui s’attache à une telle vie ; enfin l’honneur social, non comme vanité ou dépendance affective assez vaine, mais comme vouloir en société vivre avec honneur et être regardé ainsi et traité ainsi par les autres. C’est déjà tout cela, que la dignité.    

Pourtant, la dignité appartient encore à un autre plan, plus élevé que le plan moral.

Si l’on consulte à ce sujet toutes les civilisations, on voit que le terme de dignité n’y apparaît pas partout, non plus que l’interprétation philosophique caractérisant la philosophie des lumières. Mais il y a partout la pensée d’une mystérieuse présence de l’Absolu en l’homme, ou d’une proximité absolument unique par rapport à ce qui est Premier.

Comme au bord de la mer on voit un indéfini, ainsi en l’homme, ou comme à travers lui, on voit un infini et on s’incline.

On voit une liberté, une autonomie, qui tient au pouvoir d’embrasser le tout et de viser l’infini.   

Le respect de la vie est sans doute la première expression du respect de la dignité humaine.

La dignité humaine est quelque chose dont nous avons l’intuition, un peu comme on sent l’infini en marchant au bord de la mer. La vie serait comme cette plage, d’où l’on aperçoit l’horizon et le ciel ouvert. Détruire la vie humaine, pour nous, c’est comme fermer un point de vue sur l’infini.

Face à pauvre visage humain, l’homme voit dans les yeux de son semblable le reflet de quelque infini, il lit l’élan de ce mouvement de raison et de vie qui ne pourrait s’arrêter qu’à l’impensable inconditionné.  

Ce mouvement libre vers l’infini détache l’individu des conditionnements ordinaires ; il éprouve alors ce sentiment d’indépendance qui est le premier aspect (encore négatif) de la liberté. Cette belle indépendance humaine n’a pourtant rien à voir avec l’indépendance animale à laquelle l’homme se dégrade, quand il se livre sans mesure ni raison aux déterminismes physiques. Animalité d’ailleurs dépravée, comme disait Rousseau, car l’animal a des instincts inhibiteurs qui lui imposent la mesure et le maintiennent dans l’ordre. Chez l’homme l’intelligence et la culture doivent assurer son ordre et sa survie, tout en lui conférant sa dignité.  

Dans cet état d’indépendance, l’homme saisit en sa conscience la présence et l’action de ce devoir être intime à son être, et qui se formule comme loi pure.

C’est cette loi morale qui, en déterminant son indépendance, en fait une liberté.

Et pour autant qu’il se soumette effectivement à cette loi, mais seulement à cette condition, l’homme découvre en lui par la pratique une possibilité d’être cause de ses actes par raison, c'est-à-dire, un pouvoir d’agir librement, et donc d’être responsable.  

Être responsable, être libre, être moral, être digne – c’est là une seule et même chose. 

La dignité, c’est ce qui impose le respect, c’est ce qui arrête et en impose. Dieu appelle l’adoration ; l’homme appelle le respect.  

Quelles que soient par ailleurs les raisons utilitaires, parfaitement exactes, de l’interdit du meurtre, le respect de la vie est d’abord la première conséquence d’une reconnaissance en profondeur de la dignité humaine.

En effet, ce porteur de valeur absolue ne peut sans doute pas ne pas avoir une valeur. La valeur est, à sa façon, et l’homme existe, dans son rapport à elle. L’être de l’homme est donc comme imbibé de valeur et son être, tant qu’il est ici-bas, s’appelle vie. Voilà pourquoi il ne faut pas y toucher. C’est un tabou, si l’on veut, mais c’est un tabou de raison.    

 

8. La mort donnée à l’adversaire et le respect de la vie. Solution de l’antinomie. Encore la dignité humaine. 

Une fois que ce principe est bien vu et compris, on peut poser plus précisément la question de savoir comment on pourrait bien à la fois être militaire et respecter la vie, puisqu’il va falloir quelquefois, et parfois souvent, tuer. En quoi celui qui tue peut-il sérieusement, sans se raconter des histoires, prétendre respecter la dignité humaine?  

La contradiction serait absolument insurmontable si la dignité humaine n’existait que dans l’individu clos sur lui-même. Elle existerait, aussi, dans le cas où il ne s’attacherait aucune dignité au sacrifice et à la souffrance.  

Mais la dignité, cette qualité de l’être humain n’est pas seulement liée à l’intérieur de la personne, elle est semble circuler entre les personnes, au milieu d’elles, dans la communauté. Ainsi la communauté a-t-elle aussi une vraie dignité. Elle est en outre la condition fondamentale du bien des individus.

C’est pourquoi, on peut dire que tuer un individu n’est licite que si, en ne le tuant pas, on prendrait le risque de tuer à la fois d’autres individus plus innocents, et de laisser se perdre la dignité de la communauté elle-même.

L’application appropriée de ce principe en chaque cas relève non d’une science, mais de la prudence. Elle n’est pas aisée, bien sûr.   

En outre, on ne doit jamais tuer un homme, aussi ennemi soit-il, sans qu’il soit entendu qu’on lui reconnaît le droit de vivre cette mort et sa souffrance avec toute la dignité d’un sacrifice, et sans le traiter avec honneur.   

 

9. L’idéologie rend ces problèmes insolubles.  

Je pourrais maintenant signaler simplement que l’idéologie rend ces problèmes insolubles et ces solutions incompréhensibles.  

S’il n’y a pas de loi morale et que tout est relatif et permis, on ne voit bien entendu pas pourquoi on s’agiterait tant sur la question de l’éthique. Des pouvoirs imposeraient des règles et dissuaderaient chacun de les transgresser, en menaçant de faire du mal à ceux qui en auraient l’audace. Les raisonnements éthiques seraient purement tactiques et rhétoriques, sans aucun contenu cognitif ou probant, et sans aucune conclusion réellement impérative. Non seulement ces problèmes seraient insolubles, mais ils seraient en plus des pseudo-problèmes.  

En outre, il existe aujourd’hui une idéologie, un individualisme absolu qu’on pourrait décrire comme l’inverse du collectivisme. Pour elle, TOUT est privé, comme pour le communisme TOUT devait être commun. Appelons, si vous voulez bien « privatisme » une telle idéologie.

Si le privatisme était vrai, on ne voit absolument pas pourquoi un individu accepterait de mourir pour la société.  Si une démocratie se montre trop perméable à cette idéologie, elle doit se demander si elle ne veut pas des choses contradictoires : 1° posséder des armées de militaires efficaces et loyaux, donc animés par des idéaux élevés, mais 2° ne pas reconnaître, dans la vie sociale effective, la pertinence de ces idéaux.  

Une démocratie saurait-elle être durable, si elle devenait un amas d’individus  égoïstes, insubordonnés, considérant leurs droits comme des privilèges n’impliquant ni devoir, ni sacrifice ; considérant l’Etat et leurs concitoyens comme des débiteurs ? Mais, en même temps, cette démocratie-là voudrait encore être défendue par un corps militaire digne et loyal, dont l’efficience et la fidélité reposeraient sur le sens du devoir et du sacrifice.  

Que serait alors une telle démocratie ?

Un ensemble d’individus qui n’auraient pas le courage de se défendre, défendu par des mercenaires d’un genre très particulier, en ce sens qu’on assurerait à la fois leur efficience militaire et leur innocuité politique en préservant avec soin chez eux une culture de l’idéal ? On exploiterait ainsi les nobles sentiments des cadres et l’impécuniosité de la troupe, pour préserver le confort d’une masse de petits riches sans idéal ?  

Comment, dans ces conditions, n’y aurait-il pas quelque chose de moralement choquant dans la mort d’un homme au combat ?

Si la démocratie ne partageait pas quelque chose des idéaux de ses armées, elle ne mériterait pas que des militaires meurent pour elle, et d’ailleurs elle ne comprendrait plus le sens de leur sacrifice, de sorte que celui-ci deviendrait insupportable et inacceptable aux individus endeuillés par la perte de ceux qui tombent pour la patrie.

Sans un minimum d’élévation morale partagée, tout héros mort pour la patrie ressemble à un idiot qui se serait fait escroquer.

Est-ce bien cela la démocratie ? La dignité humaine, est-ce bien cela ?  

Une démocratie n’est durable que si elle est capable de se défendre. Elle le peut si son armée est forte, loyale et lui est liée. Ceci est réalisable si la démocratie prend ses distances par rapport à cette idéologie privatiste qui est un collectivisme à l’envers. Si elle redécouvre la loi morale et la profondeur de la responsabilité morale.

Je vous remercie.

 

 

 

Commentaires 

 
0 # galavent 2010-11-29 05:56 "Une fois que ce principe est bien vu et compris, on peut poser plus précisément la question de savoir comment on pourrait bien à la fois être militaire et respecter la vie, puisqu’il va falloir quelquefois, et parfois souvent, tuer(…) La contradiction serait absolument insurmontable si la dignité humaine n’existait que dans l’individu clos sur lui-même(…)

Mais la dignité, cette qualité de l’être humain n’est pas seulement liée à l’intérieur de la personne, elle est semble circuler entre les personnes, au milieu d’elles, dans la communauté. Ainsi la communauté a-t-elle aussi une vraie dignité. Elle est en outre la condition fondamentale du bien des individus.

C’est pourquoi, on peut dire que tuer un individu n’est licite que si, en ne le tuant pas, on prendrait le risque de tuer à la fois d’autres individus plus innocents, et de laisser se perdre la dignité de la communauté elle-même."

C'est la contradition des extrêmes, mais également ce qui les rapproche. On atteint là la beauté de l'humanité: ce qui semble s'opposer peut s'assembler, à la condition d'être détaché de tout intérêt ou but personnel. C'est bien là le plus complexe pour le militaire: amener l'autre faisant partie de son unité à adhérer en toute conscience à son point de vue sans jamais le contraindre moralement. C'est sans doute un pas de plus à franchir dans l'éthique militaire. Sortir de la contrainte pour atteindre l'adhésion librement consentie.
Mais, quelle contradiction lorsque la vie de cet autre et l'unité du groupe dépend du bon vouloir alors que l'orage gronde.
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