Henri Hude

Ce que Socrate dirait à Jean Sarkozy

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Mise à jour le Lundi, 19 Octobre 2009 11:54 Écrit par Henri Hude

       Le politicien Alcibiade, à l’âge de vingt-trois ans, rencontra le philosophe Socrate. Voici quel fut leur dialogue, tel qu’il nous est rapporté, ou à peu près, par Platon dans son dialogue de jeunesse intitulé, précisément, Alcibiade :

       « Que veux-tu faire dans la vie, ô Alcibiade ? » demanda Socrate.

       Alcibiade lui répondit :

       « Je veux être un jour le premier dans ma famille, ô Socrate, et que ma famille soit à la tête de mon clan ; je veux que mon clan domine notre cité ; je veux qu’Athènes soit maîtresse de toutes les cités grecques ; enfin je veux que les Grecs, en raison de leur excellence, dominent les autres peuples. »

       « En somme, ô Alcibiade, tu veux dominer le monde ? »

       « Cela peut se dire ainsi, ô Socrate. »

       « Quel beau projet tu as formé, ô Alcibiade, et quel noble naturel est le tien ! Et combien les Athéniens sont chanceux de t’avoir au milieu d’eux, eux qui doivent déjà tant aux vertus de Cleinias, ton père. »  

       « En effet, ô Socrate, ce n’est pas la moindre qualité de notre cité, que de compter des familles comme la nôtre. »

       « Tu parles bien, car je ne doute pas, ô Alcibiade, que si tu te lances déjà, si jeune, dans cette noble course pour le pouvoir, c’est qu’à l’âge où tant d’autres fils de famille se contentent de boucler leurs jolis cheveux et de caresser leurs maîtresses, tu as pu, toi, grâce à l’application de ton esprit aux sujets sérieux, et par de rigoureux exercices, faire ample provision de sagesse et de sciences, d’expérience et de vertus. »

       « De fait, ô Socrate, je t’avoue sans honte et librement que n’ai jamais été aussi assidu que tu le dis. Mais je possède, de naissance, une passion de dominer qui fait mieux que toute vertu. Je tire de mon sang une aptitude à parler si bien au sujet de tout ce que j’ignore, et mille fois mieux que ceux qui savent, que je ne doute pas de posséder un instinct et une intuition valant plus que tous les savoirs. Quant à ceux qui me parlent de l’expérience, ce sont des petits esprits qui ne savent pas comment le génie, sans avoir rien vu, sait déjà tout ce qu’on peut voir. »

       « Ne crains-tu pourtant pas, ô Alcibiade, que les gens du peuple et tous les grands, qui ne sont pas si bien nés que toi, et devant lesquels tu vas bientôt te présenter pour devenir leur élu, ne s’inquiètent de ton ignorance de tous les sujets les plus nécessaires à qui veut remplir les fonctions que tu brigues ? »  

       Alcibiade sourit et lui répondit :

       « Bien sûr que non, ô Socrate, et d’abord à cause de ce que je viens de te dire, que l’instinct et le génie suffisent amplement aux hommes supérieurs. Ensuite, parce que le peuple ne s’y trompe pas. Il sait qu’il n’y a pas besoin d’être savant ou sage ou vertueux pour gouverner la cité, et il sent seulement qui possède en soi un appétit de pouvoir et une puissance de vie qui sont la seule sagesse. Il se soumet à eux avec plaisir et il jouit quand ils le cravachent. Tels furent depuis des siècles ces grands hommes placés à notre tête par le choix du peuple, et qui firent avec son bonheur la gloire de la cité. »

       « Avec un homme d’un tel discernement, ô Alcibiade, les heureux Athéniens n’iront jamais nouer de dangereuse alliance, ni se lancer dans de folles entreprises. »

       « Je pourrais m’en flatter en effet très librement, ô Socrate, puisque telle est la vérité, mais je crois que la pudeur est le plus bel ornement de la jeunesse et qu’à tant de talents que j’ai reçus de la nature, et qui pourraient me rendre orgueilleux, il convient que je rajoute par mes efforts ce qui met le comble déjà un comble à la vertu de mon noble père, je veux dire, l’humilité. »

       « Et tu feras bien, ô Alcibiade. Telle est la sagesse enseignée par tous nos Tragiques : ‘Orgueil, fils du bonheur, dévore son père’. »

       Alors, Alcibiade se tut.

       « Ô Alcibiade, tu restes songeur, à quoi penses-tu donc ? »

       « A personne, ô Socrate. Assez philosophé, laisse-moi. Je me dois aux affaires de la cité. »

       Alcibiade devint stratège, c'est-à-dire président de la République athénienne. Il fut à l’origine de la désastreuse expédition de Sicile, où fut brisée la force d’Athènes. Ecarté du pouvoir, il trahit sa patrie. Il mourut assassiné.   

 

 

Peut-on se libérer du stress au travail ?

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Mise à jour le Lundi, 19 Octobre 2009 14:33 Écrit par Henri Hude

            Il a beaucoup été question, dernièrement, du stress au travail, à propos des suicides en série à France Télécom.

On aura observé le cycle médiatique rituel : focalisation, émotion, gesticulation, ouverture de parapluie, démagogie, colère, indignation, traque de responsable, législation en urgence, fusible qui saute, petit soulagement expiatoire, baisse de pression, ennui, et puis zapping collectif – mais surgissement d’une nouvelle émotion, nouveau cycle qui se déroule, nouveau zapping collectif – indéfiniment.

Rien de pratique à attendre de cela, ni des agités de tout poil qui luttent pour leur survie au jour le jour dans cet univers de non sens. Ils ne vont pas changer le monde et notre vie, l’économie ou la politique. Il faut d’abord compter sur soi, en distinguant bien "ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas" (ou si peu), comme le disait Epictète.

Voir les choses positivement, car le stress est utile. C'est ce que résume clairement, dans Cofatinfo, une revue militaire défunte mais archivée (p.3-5), le Docteur Patrick Clervoy, psychiatre et médecin aux Armées, auteur d'un livre intitulé Le syndrome de Lazare. Le stress est d’abord la mobilisation naturelle de l’organisme face à une menace. Un pays bien gouverné se réorganise avec méthode face à un danger imminent. De même, notre être psychophysique s’adapte spontanément face aux défis d’une situation. La pression artérielle augmente, le pouls accélère, le sang va coaguler plus vite, etc.   

Qu’y a-t-il de mal dans le stress ? C’est en soi une réaction naturelle, utile et nécessaire. Le mal est dans l’idée fausse, souvent exagérée, que nous nous faisons de la menace, ou de l’agression, et donc dans la démesure de l’adaptation organique mise en place. On pourchasse une mouche avec une lourde masse. C’est cela qui, en devenant habituel et en se prolongeant, nous épuise.

Donc, une cause certaine de mon stress – et une cause sur laquelle je peux agir, et agir seul, ou avec l’aide de quelques amis compétents – ce sont mes opinions fausses. Les menaces, je ne les supprimerai peut-être pas. L’adaptation aux menaces, elle est nécessaire. L’erreur concernant les menaces, voilà ce sur quoi que je peux travailler.

Je pense être l’objet d’une agression et je stresse. Si cette agression n’existe pas, je dois me guérir, non d’une maladie qui serait le stress, mais d’une opinion fausse qui exagère mon stress. Incrustée dans mon esprit, cette opinion erronée met sans raison mon organisme sous tension.

Le stress ne tient pas à la quantité brute et réelle de travail. Il tient à l’idée que je me fais de mes obligations face à cette quantité brute, à l’évaluation de sa masse et de mes moyens. J’ai peur de ne pas y arriver, de ne pas être à la hauteur, et de ce qui pourrait m’arriver, en cas d’échec. Ce stress me fatigue beaucoup plus que le travail lui-même, car il est déjà une énorme dépense d’énergie par lui-même, une surtension stérile continuelle, qui ne trouve pas sa résolution normale. Ainsi le stress me fait perdre mes moyens, parce qu’il me les enlève vraiment, ce qui accroît d’autant mon stress.  

Comment sortir de ce cercle vicieux ? Par la liberté d’esprit, l’objectivité, la vérité, la justice. C’est pour cela que l’éthique est nécessaire à la vie.

Idée fausse : j’ai le devoir absolu de réussir. Erreur, car je ne suis pas tout puissant. J’ai seulement le devoir de tout faire pour être bien préparé et de tout faire pour réussir. Si j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir, j’ai fait tout mon devoir. Et le résultat n’y change rien. Et si on me fait un reproche, il est injuste. Et si on me méprise, c’est une opinion fausse et une injustice, chez la personne qui méprise. Et si on me punit, ce n’est pas juste non plus. Et si je me soucie de ces conséquences, c’est que je manque de liberté. Je dois faire mon devoir et me moquer éperdument du reste. 

Ai-je peur de mon chef ? Par hypothèse, je suis sérieux et j’ai la conscience nette. Je lui dis : « Si je ne ralentis pas, je vais arriver au bout du rouleau. » Si c’est la vérité, j’ai le devoir de le lui dire ; et il a le devoir de l’entendre. Ou alors c’est un mauvais chef.

Je stresse à cause de ma mauvaise opinion sur mon chef ou sur moi. Les deux sont peut-être fausses. Manque de liberté. Unique remède : se caler sur la vérité objective. Trop prendre sur son sommeil, c’est comme emprunter à un usurier.

« Il va croire que je lui raconte des histoires, que je suis fragile, ou paresseux, ou que je m’écoute… Je vais perdre sa confiance. »

Bonnes questions à se poser : est-ce que je ne suis pas trop affectivement dépendant de son opinion ? Va-t-il vraiment me juger mal ?

Admettons que je sois trop fragile pour mon rôle. Qui a fait l’erreur de me le confier ? La faute n’est pas mienne, sauf peut-être d’avoir accepté. Si c’est une bonne décision que de me relever, elle n’a pour moi rien d’infamant. Jauger exactement n’est pas juger sévèrement. Ceux qui mélangent les deux se trompent. Et moi aussi je me trompe, si j’attache trop d’importance au jugement de gens qui se trompent. Au pire, quel serait l’intérêt de rester dans un emploi qui ne m’irait pas ? Rectitude du jugement : indispensable à la paix d’esprit.

Admettons au contraire que je sois taillé pour le poste, mais épuisé par l’effort. Si je stresse à l’idée du jugement de mon chef (ou d’autres), la vraie cause de ce stress est dans mon opinion sur lui (sur eux). Mais mon chef est-il comme ça ? Incapable d’écouter, de se rendre compte qu’un de ses collaborateurs est au bout du rouleau ? Faisons face à la vérité des faits. Soit il l’est, soit il ne l’est pas.

S’il ne l’est pas, la cause de mon stress est une peur irrationnelle, un manque de confiance injustifiée, une opinion fausse. Mon chef n’est pas si mauvais. Je n’ai pas à guérir du stress, mais d’une opinion fausse qui me stresse. Allons dormir.

Et si mon chef est mauvais, de toute façon, personne ne peut en attendre grand-chose. Si je stresse, c’est que j’espère une chose qu’il n’y a pas lieu d’espérer. Là encore, ôtez l’opinion fausse qui nous stresse et il n’y a presque plus de stress, tout au plus une déception.

On peut me priver d’un bien, mais que vaut ce bien ? Et toute privation est-elle une frustration, c’est à dire privation intolérable ? Jusqu’à quel point dois-je me soucier de manquer de ceci ou de cela ? Pourquoi me pourrir l’existence à force d’anxiété ou de comparaisons ? Qui n’est pas privé de quelque chose ? Cela veut-il dire que nous serons tous frustrés ? Qu’est-ce qui transforme une privation en frustration, sinon l’idée de l’insupportable ? Pour éliminer les frustrations, dois-je supprimer les privations, ou changer mon critère de l’insupportable ? Avec d’autres critères, je deviens indifférent à plus de choses, capable de supporter. Supporter, est-ce passivité ou est-ce sagesse ? Cela dépend. Ne vouloir rien subir, et rien supporter, ce peut-être une garantie de frustration…

Nous parlons de stress, d’agression, de menaces, de maux. Que sont les maux ? Où sont les maux ? Que sont-ils, indépendamment de l’opinion que nous en avons ? Nous stressons à cause de beaucoup de choses qui n’existent plus, ou qui n’existeront jamais, ou qui ne sont qu’imaginaires, ou encore qui n’ont d’autre importance que celle que nous voulons bien leur donner. Ou pour des choses qui sont inévitables, mais dont la gravité n’est peut-être pas celle que nous leur attribuons. En un mot, notre opinion sur les maux a beaucoup d’effet sur notre bonheur ou notre malheur, en particulier sur notre stress.  

Ce qui déstresse, c’est la liberté d’esprit, qui permet de regarder les choses en vérité. Il faut philosopher pour vivre.

   

Benoît XVI et Barak Obama: La religion, de facteur de conflit à facteur de paix. Interview à Zenit

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Mise à jour le Samedi, 10 Janvier 2015 11:14 Écrit par Administrator

 

L'actualité me conduit à publier aujourd'hui directement en page d'accueil et sans autre modification que cette introduction, une interview que j'ai donnée à l'agence de presse Zénit en 2009 après les voyages consécutifs, au Proche-Orient, de Barack Obama et de Benoît XVI. Pour passer de l'émotion compréhensible à la nécessaire analyse. 

 

ROME, Mercredi 26 août 2009 (ZENIT.org) - Dans le numéro n°55 (Juillet-Septembre 2009), de la revue Humanitas, de l'Université catholique pontificale du Chili, le philosophe français Henri Hude, membre du Conseil des collaborateurs de la revue, publie un essai dans lequel il analyse, depuis la perspective de la philosophie morale politique, les discours du pape Benoît XVI et du président américain Barak Obama, au Moyen Orient. Dans cet entretien à ZENIT, Henri Hude, également ancien professeur à l'Institut Jean-Paul II pour la famille, à Rome, revient sur cet essai.  

ZENIT : Henri Hude, pourquoi un tel parallèle entre les discours de Benoît XVI et ceux de Barak Obama ? 

Henri HUDE : L'humanité a besoin de prendre « un nouveau départ », pas seulement au Moyen-Orient. Benoît XVI et Barak Obama l'affirment et emploient la même expression. C'est leur premier et leur dernier mot. Le but où tend ce « nouveau départ » est la paix universelle. Tous deux veulent y tendre sans utopie. Ce « nouveau départ » n'est possible, selon eux deux, qu'avec une prise en compte sérieuse de la religion. Les deux hommes prêtent donc une attention particulière aux conditions culturelles et spirituelles de la paix universelle. Leurs perspectives sur l'avenir, différentes mais croisées, suggèrent une possible recomposition positive du paysage global, spirituel et temporel. 

ZENIT : Quel est selon vous l'apport essentiel de leurs interventions parallèles ? 

H. HUDE : Dire que la religion peut être facteur de paix. Barak Obama pense que les religions peuvent vivre ensemble harmonieusement en se soumettant à la norme d'une philosophie assurant l'égalité et la liberté des opinions et traditions, au sein d'une constitution politique visant à rassembler toute la pluralité dans l'unité, sans l'annuler. « E pluribus Unum ». Et à cette condition, leur apport à la société est très positif. Benoît XVI dit encore mieux, à mon avis, à savoir : comment ce modèle théorique peut marcher, sans se dégrader dans l'utopie, ou dans la manipulation. Benoît XVI parle moins de la religion en général, qu'il ne traite méthodiquement, avec réalisme et respect, les diverses relations particulières en présence : entre le christianisme et les lumières ; entre les lumières et l'islam ; entre le christianisme et l'islam. Il tient compte aussi du judaïsme, bien sûr. 

ZENIT : Vous mettez donc les Lumières au nombre des religions ? 

H. HUDE : Bien entendu. C'est vrai même des Lumières en leur phase actuelle, toute relativiste. On se dit qu'il serait plus simple de reconnaître mutuellement nos « opinions » sans chercher de « vérité absolue »... Mais ce n'est pas si simple. Car s'il n'y a pas de vérité absolue, cela même devient la vérité absolue et alors il ya encore une vérité absolue. Et cette dernière « vérité absolue » n'est pas une simple règle pratique utile à la tolérance, mais c'est une croyance métaphysique déterminée, jointe à tout un système de permissions et d'interdictions. Si chaque esprit individuel est susceptible de faire surgir une vérité, nous sommes en plein polythéisme, ou panthéisme. Les Lumières ont donc tout à fait raison de poser aux religions des questions sur la tolérance, la liberté religieuse et les guerres de religions - mais à condition de s'inclure elles-mêmes, et à égalité, dans le dispositif problématique qu'elles dégagent. Car la Raison des Lumières, elle aussi, quand on l'approfondit, est une des idées possibles de l'Absolu, de la Divinité, en concurrence avec toutes les autres. 

ZENIT : Quel peut être l'intérêt de ces « profils parallèles », par rapport à l'œuvre  de l'évangélisation ? 

H. HUDE : L'évangélisation n'est possible que si les chrétiens sont fiers de leur foi, et ne se sentent pas culpabilisés à cause d'elle. Benoît XVI déculpabilise les chrétiens, mais aussi les musulmans et les juifs. Une âme culpabilisée n'ose pas parler publiquement de sa foi. Pourquoi ? Benoît XVI le dit : « Certains soutiennent que la religion est nécessairement une cause de division dans notre monde ; et ils prétendent que moins d'attention est prêtée à la religion dans la sphère publique, mieux cela est1. » Et l'argument pour prouver cela est l'existence des guerres de religions, qui seraient inévitables. Barak Obama et Benoît XVI affrontent cette question avec franchise et profondeur. Il en résulte deux idées, très différentes, mais en partie convergentes, de la religion comme facteur fondamental de paix. Cela tend à déculpabiliser le chrétien par rapport à ce genre de reproche. Cela lui évite aussi de s'y exposer. 

ZENIT : Quelle est la plus grande différence entre les deux hommes ? 

H. HUDE : Le président traite politiquement les religions, même s'il n'est pas dénué de sensibilité religieuse ; et il fait progresser la réflexion publique en faisant sentir qu'il discerne bien la complexité du problème. Toutefois, il s'élève difficilement au dessus d'une rhétorique pacifiste interreligieuse, chaleureuse mais un peu vague, dont l'efficacité sur les esprits religieux restera mitigée, et sera souvent fonction de leur degré de sécularisation. Bien sûr, la dissolution des religions dans l'ambiance séculariste et relativiste, qu'Obama ne désire pas, serait automatiquement la solution des problèmes que pose leur existence. Mais en ce cas, la dissolution du sécularisme serait aussi une solution possible des problèmes qu'il pose aux religions... Comment aller plus loin que ces pseudo-solutions ? Le pape, lui, traite religieusement les religions. Il considère la relative difficulté de leur coexistence politique (qui est un fait indéniable) d'abord comme un problème religieux. Ce problème se pose à chacune sérieusement à l'intérieur de la conscience religieuse. Le pape ne part pas de ce que requièrent la politique démocratique, ou la paix mondiale, posées comme des absolus, mais il part de la recherche de la volonté de Dieu dans chaque situation. C'est aussi pourquoi sa philosophie politique est plus profonde et entre davantage dans le concret des conditions effectives de la paix. 

ZENIT : Mais alors que signifie exactement l'appel à la paix interreligieuse, si on ne le lance plus uniquement au nom des Lumières ? 

H. HUDE : C'est la bonne question. Il faut évidemment que cet appel ne renferme en lui-même rien de contraire à la conviction fondamentale de chacune de parties en présence. Autrement, il sonne comme un appel à l'apostasie. Pour cela il faut un dialogue d'une totale franchise. Supposez, par exemple, que Dieu ait révélé que la guerre sainte serait un devoir religieux - je ne me prononce pas ici sur le fond ; c'est une simple hypothèse de travail ; qu'est-ce que vous voudriez que cela fasse à un « vrai croyant », dans cette hypothèse, que de lui objecter que Dieu ne serait pas politiquement correct ? L'appel à la paix, formulé à l'occidentale, serait irrecevable. Par contre, il pourrait être efficace et non déloyal de faire remarquer à ce genre de croyant que, dans les conditions nouvelles du monde, une guerre sainte, surtout usant de moyens affreux, aurait pour la cause de sa religion un caractère tout à fait contreproductif, qui ne conduirait qu'à l'affaiblissement de cette religion au profit d'une conception irréligieuse de la liberté et de la paix. Ce fut l'expérience amère de la chrétienté européenne aux 16ème et 17ème siècles. Les guerres de religions ont fondé la sécularisation en Europe. Ceci n'est bien sûr qu'un exemple. Un appel à la «tolérance » est donc tout à fait superficiel, s'il consiste à faire la leçon aux théistes du point de vue polythéiste, ou panthéiste. Supposez qu'on demande aux Musulmans d'accepter de considérer Allah comme un des dieux du Panthéon relativiste : ce serait une mauvaise plaisanterie, qu'ils prendraient très mal. Un chrétien aussi, d'ailleurs. Car qu'est-ce qu'un descendant d'Abraham selon la foi ? Quelqu'un qui pense que Dieu l'a appelé à une rupture décisive avec le panthéisme et le polythéisme. C'est pourquoi la prédication séculariste d'une vague tolérance relativiste ne promeut aucun dialogue sérieux et profond. Elle tend seulement, ou à dissoudre les religions théistes en les réduisant au silence par culpabilisation, ou à les dresser avec violence contre l'idée même de la tolérance. Pour établir un dialogue sérieux et pacifiant, un « croyant aux Lumières » devrait commencer par dire : « Je suis polythéiste, ou panthéiste, et j'estime que ma croyance est la vraie ». Discutons-en, si vous le voulez. L'appel à un dialogue profond suppose la vérité, et accepte le tragique du dissentiment sur l'essentiel. 

ZENIT: Mais comment peut-on vivre en paix ensemble si on est séparé par des dissentiments sur l'essentiel qu'on refuse de relativiser ? 

H. HUDE : Ce qui permet la coexistence, c'est l'estime et l'amitié, par la communauté du sérieux éthique d'une vie vertueuse. Ainsi s'était bâti le consensus des Etats-Unis, entre philosophes et croyants, depuis l'Indépendance. C'est ce consensus qui a volé en éclat depuis l'arrêt sur l'avortement. Barak Obama voudrait le rebâtir, mais comment ?Si les Lumières abandonnent le devoir kantien au profit de l'hédonisme et du relativisme éthique, la démocratie « éclairée » ne se structure plus autour de la liberté qui monte mais autour de celle qui descend, et il n'y a alors plus de lieu commun entre elle et les religions, ni d'ailleurs entre les Lumières tardives et les Lumières triomphantes. Les questions d'éthique de la vie sont cruciales à cet égard. Si les Lumières renoncent à l'exigence rigoureuse du devoir, elles se dégradent en un laxisme intolérant qui pousse au choc des civilisations. 

ZENIT : Pourquoi y a-t-il des guerres de religions ? 

H. HUDE : Il faut comprendre ce terme de « guerre de religions » au sens le plus large. Les guerres entre idéologies issues des Lumières, ou entre une religion et une telle idéologie, sont aussi des guerres de religions, en ce sens large. Le pape note que les guerres de religion existent, au sens large, mais ne sont pas forcément très religieuses : « C'est souvent la manipulation idéologique de la religion, parfois à des fins politiques, qui est le véritable catalyseur des tensions et des divisions2 ». On pourrait ici invoquer le témoignage du philosophe Montaigne, qui vivait en France aux temps des guerres de religions3. Si l'action du Général Petraeus, en Irak, y a tant amélioré les affaires des Etats-Unis, c'est qu'elle a été bâtie, justement, sur une analyse beaucoup plus fine du caractère d'un conflit comportant une dimension religieuse, comme l'explique le Pr. Ahmed S. Hachim4. Aussi Benoît XVI loue-t-il les dirigeants jordaniens de « s'assurer que le versant public de la religion reflète sa véritable nature5. » 

Propos recueillis par Jaime Antúnez Aldunate

Texte espagnol de l'article de H. Hude dans Humanitas, n°55: http://www.humanitas.cl/html/revista/hum55_2009.html  

 

   

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