Henri Hude

Enquête sur la "victime"

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Samedi, 03 Avril 2010 13:26 Écrit par Henri Hude


La victime et l’hostie

 

Je me suis intéressé récemment au sujet de la victimisation, pour la revue Inflexions. Et puis nous sommes dans le temps de Pâques et j’ai eu la curiosité de rechercher l’étymologie du terme « victime ».  A peu près rien à voir entre le sens actuel et le sens originel.

 

Être « victime » nous situe étymologiquement dans le champ du Pouvoir, en tant que celui-ci se manifeste dans l’épreuve de force. « Victime » vient en effet du latin vincere, victum, vaincre. La victime, c’est le vaincu offert aux dieux en sacrifice.

 

L’autre terme synonyme, en français, lui aussi hérité du latin, c’est « hostie ». Hostie vient de hostis, l’ennemi. L’hostie, c’est encore l’ennemi (vaincu) offert aux dieux en sacrifice. La différence entre la victima et l’hostia, c’est que la victima est offerte en sacrifice d’action de grâces, alors que l’hostia l’est en sacrifice d’expiation. Nous trouvons ces indications dans ce trésor qu'est le Dictionnaire étymologique de la langue latine, d'Ernout et Meillet.

 

La Puissance et la religion

 

Dans l’un et l’autre cas, au-delà des détails du contexte polythéiste populaire, les sages romains se représentent le Numen, la Puissance première et divine, qui châtie la démesure et l’injustice, et autour de laquelle l’univers, les peuples et les nations font cohésion par l’obéissance à ce que le grand tragique grec Sophocle appelle les « lois éternelles, non faites de main d’homme » (dans son Antigone, vers 450-460). 

 

La « religio », c’est d’abord ce sentiment de respect du Numen. Comme l’analyse Hobbes dans son Léviathan, l’homme voit à tout instant le chaos virtuel qui résulterait de la liberté de son égoïsme, et il exprime une demande de Pouvoir, pour que soit  imposée à tous une Loi de paix. Il comprend que l’ordre consiste à faire Corps autour d'un juste Pouvoir  et sous lui, selon une Loi de paix. Mais l’homme situe la Cité dans l’Univers. Il va donc du Pouvoir au Numen, en se représentant le monde entier comme une Cité en bon ordre et il se représente alors le Numen à l’image du Pouvoir.

 

En sens inverse, il revient du Numen au Pouvoir, et se représente alors la Cité comme un petit Monde où le Pouvoir est une image du Numen. C’est pour cela qu’il est si superficiel de vouloir faire comme si le politique et le religieux n’avaient aucun rapport, au lieu de prendre en compte les problèmes réels que comporte inévitablement la connexion nécessaire entre leurs concepts. 

 

La victime et le héros

 

Sans doute a-t-on heureusement perdu depuis longtemps l’habitude d’immoler les vaincus au Numen, ou aux dieux de la cité, ou aux mânes des soldats morts (comme on le voit dans cette violente pièce du jeune Shakespeare, à mon avis non exempte de mauvais goût, Titus Andronicus). Ce qui fait la victime, au sens premier, ce n’est ni sa faiblesse, ni sa passivité, ni sa douleur, ni sa servilité, mais c’est le fait d’être la matière convenable du sacrifice.

 

Rien n’empêche, bien au contraire, que la victime, ou l’hostie, ne soit en outre un héros, puisqu’elle est passée par l’épreuve de force. Rien ne l’empêche, non plus, de faire elle-même de sa mort un sacrifice.

 

 

Réflexions sur les tremblements de terre

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Lundi, 22 Mars 2010 19:22 Écrit par Henri Hude

Catastrophes naturelles 

Mon ami chilien, Jaime Antùnez Aldunate, dirige à Santiago la revue Humanitas. Je lui ai envoyé un message d’amitié, quand j’ai appris qu’un tremblement de terre avait secoué son pays. Il m’a parlé des ruines, des deuils. Il m’a rassuré sur son sort, celui de sa famille et de ses proches. Je me suis aussi rendu en Vendée, peu de temps après les inondations de ces dernières semaines. Un philosophe ne peut pas ne pas s’interroger sur ces faits, d’autant que les étudiants posent des questions que certains trouveront « bateau », mais que je trouve, moi, pertinentes.    

Dieu et la question du mal   

La principale de ces questions inévitables est : « Comment peut-on dire que Dieu est bon, quand on observe un tremblement de terre ? »  

J’ai bien senti que l’étudiant risquait de me juger insensible ou inhumain, si je lui répondais rationnellement. Mais notre avenir (notamment, le sien) dépend de notre capacité à soumettre de nouveau la sensibilité à la raison. Je voulais donc lui donner une réponse solide.   

Je me souviens d’un livre de Leibniz : Essais de théodicée, dont Voltaire, dans son Candide, s’est moqué très injustement. Voltaire est beaucoup plus drôle que Leibniz ; il écrit un meilleur français ; mais comme philosophe, il est superficiel.  

Supposons qu’un individu sensé déclare : « Dieu est bon ». Cette proposition ne peut pas équivaloir dans son esprit à cette autre : « Dieu ne permet pas les tremblements de terre. » En effet, cet individu sait comme tout le monde qu’il y a des tremblements de terre et si ce fait lui semblait vraiment contraire à la bonté de Dieu, il n’affirmerait jamais celle-ci.   

L’affirmation de la bonté de Dieu, pour un individu sensé, n’implique donc évidemment pas que Dieu nous épargnerait l’épreuve des tremblements de terre – ni d’ailleurs beaucoup d’autres – puisqu’il est évident qu’il ne nous les épargne pas (ou pas toutes). Ou alors, il faudrait penser que tous ceux qui parlent de bonté de Dieu seraient incapables d’un raisonnement aussi élémentaire. Mais le croire n’est pas raisonnable.  

Les limites de notre connaissance   

Il faut aller plus loin. Supposons que, par ce mot ‘bonté’, nous entendions ‘la qualité morale d’un être qui, ayant la puissance d’empêcher les tremblements de terre, les empêche toujours’ ; en ce cas, nous ne dirions jamais « Dieu est ‘bon’ », du moins si nous laissions ce même sens au terme ‘bonté’ (sauf si Dieu était impuissant devant les tremblements de terre, mais on admet en général qu’il n’est pas). 

Ne semble-t-il pas plus rationnel de penser que la bonté de Dieu serait quelque chose de mystérieux, comme Dieu même – quelque chose qui ne serait pas sans quelque ressemblance avec ce que nous appelons ‘bonté’, mais quelque chose aussi qui en diffèrerait profondément ? Ce que nous pourrions donc critiquer, dans la question de l’étudiant, ce n’est pas d’être sans pertinence, ni sans écho dans notre âme, mais de supposer que nos idées peuvent s’appliquer à Dieu sans devoir subir une profonde modification.  

Allons encore plus loin : si je m’en tiens sans en démordre à mon concept premier de ‘bon’ (ó « qui empêche les tremblements de terre ») et si je le considère comme absolument valable, alors je n’ai plus qu’à former l’énoncé opposé, qui devient aussitôt évident : « Dieu n’est pas ‘bon’ ». Et donc, ou bien je le déteste, parce qu’il est méchant, ou bien je ne m’occupe pas de lui, parce qu’il ne s’occupe pas de nous, ou bien je décide de ne pas croire en lui, parce que, s’il existait, il devrait être ‘bon’, or il ne l’est pas. - Ou alors j'approfondis mon concept de ‘bon’ et les conditions de son application à Dieu.  

La place du mal dans l’ordre du monde. Le choix entre les différents mondes possibles 

Pourquoi existe-t-il des tremblements de terre ? Si l’on en croit  les géologues, c’est un effet particulier de la tectonique des plaques. Sans ces mouvements de l'écorce terrestre, pas de montagnes. Sans les montagnes, le régime des précipitations serait très différent et il n'y aurait probablement pas le même système de cours d'eau, autour duquel s'organise si bien la vie développée.  

L’étudiant pourrait donc préciser sa question. Par exemple, il devrait demander si Dieu pouvait établir une tectonique des plaques sans tremblements de terre. Assurément, c’eût été un tout autre univers, peut-être inimaginable à l’homme, s’il voulait en rassembler dans son esprit toutes les implications.   

Quand donc je dis : « Dieu n’est pas ‘bon’ », j’affirme avec assurance que Dieu aurait mieux fait de « choisir » de créer un autre univers (que peut-être je ne peux pas même imaginer), plutôt que le nôtre. Mais affirmer de telles choses avec une telle assurance, est-ce bien raisonnable ? En outre, la question se poserait alors de savoir si eût été possible, dans cet autre univers, l’apparition de la vie et de l’homme, et des questions que nous agitons.   

Un certain nombre de 'catastrophes' particulières se trouvent, dans notre univers, nécessairement liées à des lois générales, dont l’application est le plus souvent pour nous positive. Si la ‘bonté de Dieu’ consistait dans la suppression de ces accidents fâcheux, elle abolirait aussi des lois auxquelles notre espèce doit de survivre. Ou alors, ce serait, encore une fois, un tout autre univers, presque inimaginable, et sommes-nous sûrs qu’il y a vraiment un sens à dire que cet autre (dans lequel peut-être nous ne pourrions pas exister) serait meilleur que celui-ci ?  

Le bien-être et la faculté de prévoir  

Il est vrai que Dieu, tout en nous laissant dans cet univers-ci, aurait (peut-être) pu nous octroyer un pouvoir de prévision supérieur, qui nous aurait permis de ne pas y être aussi exposés à ces accidents. La doctrine chrétienne concernant l’origine de l’homme, et l’état  dans lequel celui-ci se trouvait à l’origine, semble comporter quelque chose de ce genre (avec ce qu’elle appelle les « dons préternaturels »). Mais laissons ce point, tout comme celui de savoir si c’est toujours véritablement un malheur pour un individu que de quitter ce monde (dont il semble que nous disions si souvent tant de mal, sauf au moment où il nous faut en sortir). Il faudrait être sûr qu'une existence dans l’au-delà, ne peut-être meilleure.  

Pour que l’homme ait un pouvoir de prévision complet des événements catastrophiques, aussi au sens physique et mathématique du mot, il faudrait que le monde fût absolument prévisible. Or notre monde, bien que soumis à des lois générales, est un ensemble d’entités et de faits singuliers, dont chacun a quelque chose de particulier, d’inimitable, d’inanalysable à la perfection.

Sans doute les mathématiques tiennent-elles compte aussi du singulier, mais aussi novateurs que soient les travaux d'un René Thom, il reste qu'un monde où tout est si radicalement singulier échappe forcément en partie à la prévision, peut-être précisément parce qu’il est bâti pour être tel : imprévisible. Autrement, il serait intégralement réductible à la généralité des lois qui le régiraient.

Maintenant, un monde tout prévisible serait-il un monde meilleur pour nous ? C’est loin d’être sûr. Peut-être serait-il pire. Assurément, l’homme (s’il pouvait apparaître dans un tel monde) y serait plus en sécurité, puisqu’il pourrait tout y prévoir, et donc y pourvoir à tout pour tout maîtriser. Il ne serait donc jamais surpris par un tremblement de terre, par exemple. Mais on peut encore se demander, une nouvelle fois, si un tel univers pourrait être propre à permettre l’apparition de la vie et de l’homme, ou même si l’idée d’homme y aurait seulement un sens.  

Un tel monde physique ne serait-il pas simplement un fragment du système mathématique ? La seule part significative de notre esprit serait sans doute alors la pensée mathématique. Mais cette Pensée, qui ferait corps avec le Système intemporel des objets mathématiques et des théorèmes, serait-elle encore la pensée d’une personne humaine avec ses questionnements sur son existence temporelle ? En d’autres termes, le problème qui nous occupe n’y aurait peut-être pas le moindre sens, car le concept de bien n’a pas de place en mathématique, or la mathématique serait alors le tout de l’être.  

Le bien-être et le bonheur   

En outre, à supposer qu’une existence humaine puisse trouver place dans un tel monde, une vie dans une parfaite sécurité serait-elle pour l’homme une vie plus heureuse ? Dans un monde tout prévisible, il y a peut-être plus de bien-être. Mais y a-t-il plus de bonheur ?

C’est peut-être bien là que gît le nœud inaperçu de la question.  

 

 

   

Eloge de Wellington (1)

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Mercredi, 12 Mai 2010 12:58 Écrit par Administrator

Paru dans le journal la Nef, mai 2010

Un homme modeste

 

J’admire Wellington. Le vainqueur de Napoléon était avant tout un homme modeste. Ne m’accusez pas d’ignorance. Chacun a entendu parler de sa vanité proverbiale. Ce n’est pas ici ce dont il s’agit. Wellington était professionnellement modeste.

Bonaparte a commandé en personne sur le champ de bataille une centaine de fois. Il n’a pas perdu plus d’une (ou deux) fois. Ce ne fut pas le fait du hasard. Ce diable d’homme était le dieu de la guerre. Wellington a eu l’intelligence de se poser la bonne question : comment puis-je vaincre un génie guerrier, moi qui ne suis rien de plus qu’un talentueux militaire ? Avouez qu’il fallait de l’humilité pour formuler une telle question. De là sont sorties les tactiques d’humilité : la défensive enterrée, l’esquive et l’usure, les tranchées de Torrès-Vedras, l’appui à la guérilla espagnole, la retraite quand Bonaparte commande en personne, la terre brûlée, l’attaque de tous les corps d’armée confiés à ses maréchaux, etc. Un jour enfin, ce fut Waterloo.  

Vous vous demandez sans doute : « Pourquoi donc nous parle-t-il de Wellington ? » Je vais vous le dire. Nous sommes engagés dans des discussions publiques sur les questions qu’on dit « de société », et qui sont, en fait, des questions d’éthique : bioéthique, mariage, adoption, place de l’homme et de son action dans la nature et le cosmos, justice sociale et moralité de l’argent. Il s’agit toujours de savoir si l’on va abandonner encore un peu plus la morale de l’humanisme européen, dite traditionnelle, pour ne pas dire chrétienne, et la remplacer encore un peu plus par l’ordre moral à rebours de l’idéologie privatiste (qui est l’inverse du communisme). Bien des combats de ce genre ont été livrés depuis trente-cinq ans. A ma connaissance, l’idéologie a toujours gagné. Quand donc ceux qui prétendent faire vivre l’humanisme européen se poseront-ils la question d’un changement de stratégie ? Quand donc apprendront-ils l’humilité de Wellington ?

 

Qui donc est le plus fort ?

 

Je vous l’avoue carrément : j’en ai assez de perdre. Alors je sais bien, j’en entends d’ici soupirer : « Nous ne sommes pas les plus forts. Le plus fort l’emporte… » Bien sûr – c’est une banalité. Le plus fort l’emporte toujours, par définition, c’est une loi physique. Mais c’est une vérité, dont on doit tirer une conséquence raisonnable : la manœuvre. La manœuvre, c’est l’art de se trouver le plus fort, sur chacun des points où l’on accepte l’affrontement, qu’on soit ou non globalement le plus fort. Grâce à ses manœuvres, Bonaparte, en Italie, est presque toujours le plus nombreux, quand il combat des corps d’armée ennemis, alors que ses adversaires sont deux à trois fois plus que lui. Le petit peuple espagnol, de 1808 à 1814, a saigné à blanc la Grande Armée, en se trouvant contre elle le plus fort, dans des milliers d’embuscades. Grâce à la manœuvre, le plus faible peut devenir le plus fort.  

Vous objectez : « Mais le débat public ce n’est pas la guerre ! » Bien entendu, c’est la politique ; mais entre la politique et la guerre, il existe quelques rapports, aussi pacifique qu’on soit. Quel est ici le rapport ? Wellington pourrait en indiquer quelques uns. Je pense surtout au terrain. 

 

Choisir son terrain : de la guerre des tranchées médiatiques à l’Internet

 

La grande presse (à quelques rares exceptions près), et la plupart des médias télévisuels, ainsi que la grande majorité des radios sont automatiquement déterminés sur la plupart des questions d’éthique.

Parler ainsi n’est pas juger les personnes. Ces organes sont structurés par leur business model : ils vivent en fournissant de l’espace-temps à des publicitaires, et pour cela, ils sont sous la loi de l’audience et de l’instantané. La relation humaine, le langage, le débat, la raison, le ton et le style, tout y prend, à partir de l’élimination de la durée (Bergson), une forme telle, que sur ce terrain, seule est à l’aise l’idéologie du politiquement correct superficiel. Raisonner dans ces espaces instantanés, c’est comme courir dans la boue. Le résultat du débat est prédéterminé par la forme de son organisation. Que ferait donc Wellington ?

Il manœuvrerait. Il changerait le business model de certains medias s’il le pouvait. Autrement, il romprait le contact sur le terrain de ces médias de l’instantané, se maintiendrait sur quelques autres et, pour le reste, il s’établirait sur un champ libre, immense, ouvert, appelé l’Internet. C’est là et là seulement que, dans des millions d’escarmouches sans éclat, l’humanisme européen, retrouvant la liberté de parole, peut miner l’idéologie et l’emporter à la fin sur le politiquement correct. C’est déjà ce qu’on entrevoit.

   

Eloge de Wellington (2)

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Lundi, 10 Mai 2010 14:23 Écrit par Administrator

 Paru dans le journal la Nef, mai 2010

 Rompre le contact

Prenons un exemple. Supposez que le pape soit encore une fois cette année traîné dans la boue, au mépris de la plus élémentaire déontologie. Que dirait Wellington, selon vous, à tel cardinal, ou à tel porte-parole des évêques de France, ou à tel responsable d’association catholique, ou peut-être même au Vatican, à condition qu’ils aient la même humilité que Wellington ? Réponse à mon avis évidente : ne vous imaginez pas que vous êtes des surhommes. Il n’y a pas de miracle pour des hommes qui doivent se servir de leur raison ; refusez le contact sur des terrains où le combat est perdu d’avance. 

Que veut dire ici : rompre le contact ? Tout simplement, se taire. Ne pas répliquer, ne pas commenter, ne pas polémiquer, ne pas même nier. Se taire. Seul le silence est capable d’arrêter un moulin à paroles.   

Pourquoi Wellington conseille-t-il de rompre le contact? Parce que l’idéologie a besoin de donner à ses rituels de mise à mort, l’intérêt d’un match de boxe et la respectabilité d’un débat. Or le match n’a d’intérêt que si la victime se débat. Les cartes sont truquées, mais il faut que la dupe accepte de venir s’asseoir à la table de jeu. Ne pas s’y asseoir : tout est là. 

« Jésus, pendant ce temps, gardait le silence. » Et Ponce Pilate en est stupéfait. Il n’est sûrement pas le seul. Wellington conseillera ici de faire de même. Ceux qui opposeraient le mutisme à l’injure, le silence au tintamarre médiatique, la chaise vide à la manipulation des débats, n’imaginent pas quel vacarme étourdissant ils feraient.

Surtout, l’industrie des « informations » n’est qu’un sous ensemble de l’industrie du spectacle ou du divertissement. Sa rentabilité financière repose sur l’intérêt des fictions-informations. Et si un accusateur  s’agite seul sur scène et monologue, s’il ne peut pas montrer le méchant, l’intérêt du spectacle s’effondre, avec lui l’audimat, la publicité, et le résultat. Mais Wellington conseillerait aussi, à tous ceux qui suivraient son conseil, d’expliquer abondamment sur Internet le sens de leur silence.

On doit toujours discuter de tout, mais entre personnes objectives, avec raison. Et la raison a besoin de temps, de relations longues et approfondies. Et il n’y a rien de tel dans de nombreux canaux d’information. Conclusion ? Wellington. La où règne l’exubérance irrationnelle de l’actualité, il vaut mieux se taire. La seule stratégie de communication dans les médias creux ? pas de communication dans les médias creux.    

 

Vers le Waterloo du politiquement correct

 

Un responsable, aujourd’hui, n’a plus besoin des grands médias pour communiquer, du moins s’il a quelque chose à dire. Plus un pouvoir existe réellement, moins il a besoin de paraître, et inversement. Aujourd’hui, avec un simple site Internet et une caméra grand public, on peut en grande partie contourner les institutions médiatiques.

Comment promouvoir un discours de responsabilité à travers les médias de masse ? Est-il possible de formater médiatiquement un message de raison sans le dénaturer complètement ? Un problème éthique fondamental se pose aux acteurs médiatiques : restaurer la rationalité et l’équité du débat. Inenvisageable ?

Pourtant l’évolution de la technique et celle du marché de la presse permettent d’espérer. En effet, l’information libre, ne possède plus aujourd’hui de valeur marchande. Les journaux perdent de l’argent, leurs tirages baissent. Les grandes chaînes d’information gèrent leur déclin. Elles sont concurrencées par de multiples medias gratuits, depuis le journal du métro au partage de données sur les réseaux sociaux. Les gens sont prêts à payer pour une analyse ou un renseignement, pas pour des banalités ou des buzz.

 

Le pouvoir égalisateur de l’Internet

 

Quand un terrain n’est plus habitable pour la raison, celle-ci doit chercher un ailleurs où exister : un site internet avec des contenus de qualité, un système de blogs, etc. C’est sur Internet qu’il est possible de mettre à disposition documents, références, témoignages, images, commentaires sérieux, vidéos, interviews audio. Il y a là tout un travail de journalisme réel à inventer.

   

Du subjectivisme arbitraire à la démocratie non durable

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Lundi, 08 Mars 2010 10:08 Écrit par Henri Hude

Au nom du respect mal compris de la liberté et d’une confusion entre égalité des personnes et égalité des opinions, la démocratie s’installe dans le subjectivisme et l’arbitraire. C'est alors qu'elle cesse d'être durable. On comprend aisément pourquoi :

L’arbitraire intellectuel dégrade le sérieux du système d’information. Il abaisse les hommes politique qui en dépendent. Les leaders de l’Etat perdent leur temps en « communication » et en débats non rationnels.

L’arbitraire dégrade l’Université et le système éducatif. Il nuit gravement à la formation de l’esprit critique, tout en accaparant absurdement cette dénomination. Au nom du respect de la liberté irrationnelle, on tue la rationalité du débat. On se condamne à l'impuissance.       

L'arbitraire détruit les continuités culturelles : la seule valeur à transmettre, c'est l’arbitraire. On ne fonde ni vertu civique (citoyenne ?) ni force morale sur l'arbitraire individuel. Celui-ci prive les valeurs les plus hautes et les plus utiles à la société de la puissance d’affirmation qui ne peut venir que de la conscience de leur supériorité. 

Sous couleur de combattre des discriminations, l'arbitraire discrimine en réalité tout ce qui n’est pas misérablement subjectiviste, toute forme de culture substantielle. De plus, il marginalise le vrai dialogue entre pensées riches et structurées, même si elles sont en partie antagonistes.         

Dans cette atmosphère d'exubérance irrationnelle, les meilleurs n'ont pas de légitimité. Les plus bêtes dominent le débat. N'a d’autorité que celui qui prétend détruire les résidus de l’autorité. Ne peut gouverner que celui qui prétend ne rien gouverner et ne rien changer. De là l'impossibilité durable de réformer.

La liberté irrationnelle détruit progressivement la culture et le gouvernement de nos pays. C'est la maladie de nos démocraties, qu'elle condamne à l'impuissance.

   

Communication économique et communication politique

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Lundi, 08 Mars 2010 10:09 Écrit par Henri Hude

Quand le mensonge est un délit  

Dans le monde des affaires, des activités commerciales, il y a, bien entendu, des menteurs et des tricheurs. Mais il y a aussi des instances de surveillance chargées de veiller à la loyauté de la communication. Il y a des lois qui interdisent de mentir, par exemple sur les perspectives de développement d’une société, sous peine de commettre un délit pénal. Un président de société qui parle aux marchés, aux investisseurs, ne peut rien dire que de vrai, ou alors ça se terminera mal pour lui.

Bien entendu, à partir des mêmes faits, on peut raconter diverses histoires, mais même là, la créativité, si l’on peut dire, reste sévèrement limitée.  C’est pour cela que les menteurs, dans le monde des affaires, partagent le sort des escrocs, avec lesquels souvent ils se confondent, et finissent en prison, s’ils se font prendre.

S’ils n’y vont pas tout de suite, c’est que la justice est lente – et heureusement : car quand elle est expéditive, elle devient du lynchage. Et s’ils n’y vont pas du tout, c’est qu’ils ont été assez habiles pour qu’on ne puisse prouver leur faute : or on ne peut condamner au pénal sur intime conviction, sans preuve formelle : et cela aussi est une protection nécessaire aux honnêtes gens, même si les tricheurs en profitent aussi.

Ou encore, ils ont des protections politiques, les juges sont intimidés, ou pire. C’est vrai, parfois. Mais on retombe ici sur le problème classique du premier maître : qui surveille le surveillant du surveillant, etc. ? Bien sûr, chacun se dit que, s’il était à la place d’un premier maître, tout irait mieux, mais est-ce bien certain ? Un premier maître est toujours sujet par définition à des tentations ou pressions plus fortes.   

Vérité, relativité, communication 

A partir de divers choix de présentation comptable, on peut parvenir à divers chiffres. Mais on doit alors expliquer le choix du mode de production et le pourquoi de la modulation du résultat. Le sérieux dans le dialogue est ici assuré, parce que le dirigeant parle à un petit nombre de journalistes spécialisés, ou d’analystes, qui sont sérieux et compétents.

Ces gens peuvent comprendre ce qui a été fait ; ils veulent le comprendre objectivement ; ils posent des questions pour savoir et non pour faire du scoop, ou de la démagogie. Ils obtiennent ainsi les explications et justifications désirées. Les besoins de renseignement du public sont objectivement satisfaits, autant qu’ils peuvent raisonnablement l’être. Cela manque de rêve et de poésie, si l’on veut, mais c’est un dialogue professionnel, où chacun agit pour la préservation objective d’intérêts patrimoniaux, dans le respect de la règle.

Il n’en va pas de même, comme chacun sait, pour la communication politique, et nous ne dirons rien des journaux, surtout télévisuels. La présentation d’un budget public n’a pas grand-chose à voir avec la présentation des perspectives d’une entreprise. Je sais bien qu’il y a une différence entre une entreprise et un Etat, mais y en a-t-il une, niveau de gravité mis à part, entre un mensonge privé et un mensonge d’Etat ?

Si le droit pénal, en matière de mensonge, ou de subtile intoxication, était aussi sévère pour la presse et les politiciens qu’il l’est pour les dirigeants d’entreprise, la question se poserait de savoir qui resterait en liberté.   

Le fascinant moralisme des immoraux 

Ce qui me fascine, c’est de voir que ceux qui peuvent mentir à peu près en toute impunité (ou quasiment), sont ceux qui font la morale à ceux auxquels la loi impose de dire la vérité.

Ceux dont l’éthique, en matière de vérité, est remarquable de souplesse et d’inventivité, et qui souvent d’ailleurs, en matière de morale personnelle, prônent un relativisme complet et un arbitraire subjectif sans limites, se réveillent soudain en adeptes de la loi et de l'impératif catégorique. Ils se mettent, avec une bonne conscience indignée, et un rigoureux moralisme, à la tête de la foule des  indignés, pour la défense du Droit.

Ceux dont la pratique quotidienne est de danser sur la corde des apparences subjectives, ont la mission de rationaliser ceux dont la pratique se conclut objectivement par la prospérité ou le déclin réels de leur entreprise.  

Est-ce rêver que de désirer une communauté politique dans laquelle on voudrait mettre au moins autant de rationalité dans les choix publics que dans les choix privés ? Je ne parle ni d’un « gouvernement des experts », ni du « règne de la Vérité », je parle du minimum d’honnêteté intellectuelle, qui fait qu’on ne raconte pas n’importe quoi et qu’on ne promet pas la Lune.

Je sais bien que le lecteur d’un journal achète souvent moins du renseignement utilisable pour l'action que de l’émotion et du plaisir de voir exprimer ce qu’il pense. Mais tout de même, a-t-on moralement le droit de penser ce qu’on veut, sans devoir moral correspondant d’essayer de penser adéquatement au réel et de ne pas induire par passion les autres en erreur, ou en injustice ?

On m’objectera que rien n’est possible sans espérance et que l’espérance est toujours une sorte de rêve, voire de prophétie auto-réalisatrice. Et c’est vrai. On me dira, aussi, que faire de grandes choses, c’est réaliser un rêve. Et cela aussi est vrai. La question devrait donc se formuler autrement : est-ce rêver que de désirer une communauté politique où l’on saurait à la fois rêver et raison garder ? Ou encore, s’il faut « conduire les peuples avec des rêves », comme disait Chateaubriand, comment marquer une limite entre le rêve et le mensonge ? Entre l’espérance et l’escroquerie ? 

« Yes we can! ». « Tout devient possible ». « Changer la vie ». Etc. Quand on lit ces slogans ridicules, quand on observe l’enthousiasme qu’ils parviennent à soulever, et qui retombe inévitablement au bout de six mois à deux ans, on dirait que la politique est une sorte de religion, ou plutôt d’opium. « La religion, disait Marx, c’est l’opium du peuple. » « L’opium, répondait quelqu’un, c’est la religion des athées. » Il faut une religion, dans un pays, pour que la politique n’en soit pas une. Il est vrai qu’il faut alors que la religion ne devienne pas une politique, autrement on n’est pas plus avancé.  

A qui se fier ?  

Platon critiquait la démocratie de son temps. S’il faut, disait-il en substance (je traduis plus que librement), gérer nos économies, soigner nos maladies, construire nos maisons, nous nous comportons en gens raisonnables : nous cherchons à engager des personnes intellectuellement et moralement sérieuses. Mais s’il s’agit de diriger nos pays, de gérer sa fortune ou sa dette, et de faire la paix ou la guerre, nous nous confions à des amateurs – disons, à des professionnels en marketing ou en communication, à des beaux parleurs, à des génies de l’intrigue, voire à des « belles gueules ».  

Platon avait tort de critiquer la démocratie en général. Il y a des flatteurs dans n’importe quel régime. En monarchie, on flatte le roi et on le fait rêver en lui racontant des histoires. En démocratie, c’est pareil, sauf que c’est le peuple qui est souverain. Rien n’est durable sans raison. Le problème, aujourd’hui, c’est celui de la démocratie durable.     

   

Revue de presse - Sur l'état du pays

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Lundi, 01 Février 2010 22:56 Écrit par Administrator

Il ne faut pas perdre une occasion de dire du bien de la presse. Elles ne sont pas si fréquentes. J’ai apprécié de lire Ouest-France, la semaine dernière. C’est un journal que, par principe, les Parisiens regardent en ricanant, comme tout ce qui n’est pas parisien, mais qui dit souvent plus en moins de mots que tel autre, intrapériphérique, et dont la devise pourrait être la pensée de Pascal : « Il serait un signe infaillible du faux, si seulement il se trompait toujours ». Bref, il m’a semblé trouver, vendredi dernier, un portrait moral intéressant de la France et un reportage captivant sur sa jeunesse. Je ne sais pas dans quelle mesure c’était voulu. Un bon journal, comme un bon roman : « Un miroir promené le long de notre vie », ainsi que disait Stendhal. Source de réflexion, d’affliction, d’espoir. Vous allez en juger.    

« Marion joue sa carte parmi les as du poker. » Soutenu par l’énorme photo en haut à droite, c’est le vrai gros titre d’Ouest-France, en première page de son édition du vendredi 22 janvier 2010. Et cela vaut la peine de lire le long portrait de Marion, si intéressant, en dernière page de ce numéro.  

Marion se passionne pour le poker, « comme des millions de Français ». Mais à la différence des autre, Marion « en vit. ». Avec Marion,   « mieux vaut parler cash, inutile de tourner autour du tripot. » 

Le journaliste commence très fort : « Bon, pour être franc, il y a un malaise avec tout ça. Un sentiment bizarre d’être ici, à l’European Poker Tour, avec ce qui se passe en ce moment à Haïti. Vous comprenez ? » Croit-il déstabiliser Marion ? Il en faudrait plus. Un instant, son sourire se fige, puis : « Le poker, c’est mon métier, juste mon métier. J’étais récemment à Lesneven (Finistère), pour une action du Téléthon, pour aider un enfant. C’était super. Je ne vis pas en dehors du monde, mais je fais mon travail. »   

« Marion se passionne pour cette besogne sur tapis vert ». « Recrutée à la team ‘Poker stars’, cette serial bluffeuse de 23 ans, étoile montant du circuit, va de cercles en tournois, en France et à l’étranger. Marion a cette passion depuis qu’elle est toute petite. Lycéenne, étudiante, « déjà très douée », on la voyait « travailler dix heures par jour sa technique, et un peu sa tactique fétiche : étonner, user, puis dépouiller les mecs qui ne prêtaient attention qu’à son minois de top model. » « Je faisais, dit Marion, celle que personne n’attendait. Eux se dévoilaient facile, et je les dévorais. Ca marchait à tous les coups. »   

Elle a crevé l’écran à l’émission de téléréalité NRJ 12, Las Vegas. » La voilà « coqueluche des médias ». En effet, « l’ouverture des paris en ligne en France rend le milieu friand de ‘belles gueules’ et de ‘stars’ ». Par exemple, « Isabelle Mercier, joueuse pro, ‘surnommée ‘No mercy’, sans pitié ». Mais il faut avoir une « belle gueule » pour être pris, autrement, on ne va « pas permettre de vendre de la pub aux annonceurs ». 

« Marion Nedellec est consciente de vivre un rêve qui, du jour au lendemain, peut s’écrouler. En avançant ses pions sans esclandre, au gré des tournois, elle espère, après la folie médiatique qu’elle suscite, continuer à exercer dans ce ‘business’. »   Le tournoi de Deauville « serait un rêve ». L’an dernier, « un Allemand de 28 ans y a raflé 851400 € ». 

En première page, non plus à droite, mais à gauche, nous avons la photo de Maxime, au dessous d’un autre gros titre : « Comment sciences-Po intègre des boursiers ». En page 4, on nous en dit plus. Maxime Delattre, boursier méritant, étudiant à l’IEP de Rennes, « paye son studio du CROUS 300 €. Il a 435 € de bourses et reçoit 100 à 200 € de ses parents. Le reste, il le gagne comme facteur pendant l’été et les vacances d’hiver. ‘Je préfère travailler une semaine de plus pour moins demander à mes parents.’ » 

En page 9 du même Ouest-France, nous apprenons que Damien Le Crom, à Bac + 3 est vacher dans trois fermes. Il a un beau projet professionnel. Il est le seul des trois dont on soit sûr qu’il ne vendra pas du vent. Marion, Maxime et Damien. Les libéraux diraient que c’est la concurrence. D’ailleurs, Yann-Olivier Bricombert, qui a interviewé Marion laisse glisser : « C’est terrible, mais c’est comme ça. » C’est la rude loi du sport.  

Toujours en première page : « 7 minutes pour vendre un spectacle ». « C’est la première expérience de speed dating appliquée au monde du spectacle.  

Marion mise à part, qui en est le morceau de bravoure, on apprend aussi beaucoup de choses, précises, sur « Desjoyaux, navigateur comblé ». Comme « le Père Noël a été généreux pour lui », « son programme jusqu’en 2014 se définit avec deux bateaux neufs. Un monocoque de 60 pieds, un multicoque MOD 70. » Celui-ci « s’appuie sur toute la connaissance accumulée avec le 60 pieds open. » C’est tout dire.   

Au centre, mais discret : « Copenhage, leçons d’un échec ». Il faut les tirer. Un jour ou l’autre. Le plus tard possible.   

Encore plus discret, en gros titre pourtant, mais qu’on ne voit pas, sous les deux photos de Marion et de Maxime : « Haïti : reportage dans la ville oubliée », et pas un mot, sauf : Page 3.   

Il y a aussi, page 1, moitié inférieure gauche, un ‘Point de Vue’ intéressant de Jean-Luc Domenach, directeur de recherches à Sciences-Po. Ce dernier plaide pour qu’on cesse de survaloriser la formation initiale, pour donner plus de chances à ceux qui se révèlent après des études médiocres, au cours de la carrière – Jean Sarkozy, par exemple ? L’article est très intéressant. Il pourrait juste parler de la famille. J’ai bien lu : le mot ne figure pas dans l’article. Pourtant, la famille, ça aide à entrer à sciences-po. Et le titre est bon : « Comment mieux recruter nos élites ».    

Nous apprenons enfin, toujours page 1, que « Sous la pression, le patron d’EDF renonce à son double salaire ». La morale paraît donc sauve.  

Bref, tout ce numéro est intéressant. Ouest-France est un des très rares journaux indépendants de ce pays (il ne perd pas d’argent, on peut même dire qu’il en gagne), son patron, qui est en même temps, son propriétaire, croit à quelque chose, et ses rédacteurs, qui ne sont pas prétentieux, sont assez souvent intéressants. Et puis, ils sont sans complexes. Par exemple, quand Maxime le boursier dit que peu de lycéens, faute de milieu familial porteur, pourraient « au moins situer qui est Michel Foucault », Gilles Kerdreux ajoute « philosophe décédé en 1984 ».  

 

   

Notes de lecture: Pie XII et la Seconde Guerre mondiale (1)

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Jeudi, 14 Janvier 2010 13:12 Écrit par Henri Hude

Je propose dans ce qui suit des notes de lecture sur le livre de Pierre BLET, s.j., Pie XII et la Seconde Guerre mondiale, Perrin, 1997, 2005. Je me contente de citer, sans faire de commentaire. L'ouvrage paru chez Perrin n'est qu'un concentré des travaux monumentaux de Piere Blet, avec qui j'ai eu l'honneur de m'entretenir à Rome il y a une douzaine d'années, et qui m'avait fait une forte impression. 
 

Page 279 : A la fin du mois [de juin 1944, trois semaines après le débarquement de Normandie], le Général de Gaulle était à Rome et le 30 juin 1944, il se rendit au Vatican. Lui-même fournit dans ses Mémoires le récit de cette rencontre (…) : Le Saint-Père me reçoit. Sous la bienveillance de l’accueil et la simplicité du propos, je suis saisi par ce que sa pensée a de sensible et de puissant. Pie XII juge chaque chose d’un point de vue qui dépasse les hommes, leurs entreprises et leurs querelles. Mais il sait ce que celles-ci leur coûtent et souffre avec tous à la fois. La charge surnaturelle, dont seul il est investi, on sent qu’elle est lourde à son âme, mais qu’il la porte sans que rien ne le lasse, certain du but, assuré du chemin. Du drame qui bouleverse l’univers, ses réflexions et son information ne lui laissent rien ignorer. Sa lucide pensée est fixée sur les conséquences : déchaînement des idéologies confondues du communisme et du nationalisme sur une grande partie de la terre. Son inspiration lui révèle que seules pourront les surmonter la foi, l’espérance et la charité chrétiennes, lors même que celles-ci seraient partout et longtemps submergées. Pour lui, tout dépend donc de la politique de l’Eglise, de son action, de son langage, de la manière dont elle est conduite. C’est pourquoi le Pasteur en fait un domaine qu’il se réserve personnellement et où il déploie les dons d’autorité, de rayonnement, d’éloquence, que Dieu lui a impartis. Pieux, pitoyable [=compatissant], politique, au sens le plus élevé que puissent revêtir ces termes [c'est nous qui soulignons], tel m’apparaît, à travers le respect qu’il m’inspire, ce pontife et ce souverain. »  

Page 183 : « La fin de l’année 1942 vit plusieurs déclarations publiques sur la déportation. Le 17 décembre, les Alliés publièrent une déclaration sur les droits de l’homme, dans laquelle on dénonçait, en termes forts mais généraux, le traitement infligé aux Juifs. Le ministre britannique Osborne avait porté à Pie XII la déclaration des Alliés du 17 décembre, en lui demandant de la confirmer par un discours public. Pie XII termina son message de Noël [1942] en énonçant le vœu de la fin des combats en faveur de toutes les victimes de la guerre, combattants, veuves et orphelins, exilés. ‘Ce vœu, disait-il encore, l’humanité le doit aux centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part, et parfois pour le seul fait de leur nationalité ou de leur race, ont été vouées à la mort ou à une extermination progressive.’ Analysant le discours du pape, le service de sécurité du Reich ne s’y trompa pas. Il [le pape] accuse virtuellement le peuple allemand d’injustice envers les Juifs et il se fait le porte-parole des Juifs, criminels de guerre. » 

Page 188 : [Dans le discours aux cardinaux du 2 juin 1943] « ‘Ne vous étonnez pas, [déclarait Pie XII], Vénérables frères et chers Fils, si Nous répondons avec une sollicitude particulièrement empressée aux prières de ceux qui se tournent vers Nous, les yeux pleins d’une imploration angoissée, en butte comme ils le sont, à cause de leur nationalité ou de leur race, à des catastrophes encore plus grandes et à des douleurs plus vives, et sont parfois destinées, même sans faute de leur part, à des contraintes exterminatrices.’ (…) Le pape s’en tenait à ces phrases mesurées, et il s’en expliquait dans le même discours : ‘Toute parole de Notre part, adressée à ce propos aux autorités compétentes, toute allusion publique, doivent être considérées et pesées avec un sérieux profond, dans l’intérêt même de ceux qui souffrent, de façon à ne pas rendre leur position encore plus difficile et plus intolérable qu’auparavant, même par inadvertance et sans le vouloir.’ »   

Pages 80-81 : « Le pape se sentait contraint à la plus grande réserve. Il en avait donné la preuve en 1940 dans la condamnation de l’euthanasie, pratiquée dans le Reich sur les malades mentaux : un bref décret du Saint-Office avait rappelé l’immoralité foncière de la méthode : ‘Nous avons, disait le pape, fait parler la plus haute instance de la curie aussi brièvement et aussi sobrement qu’il était possible. (…) Lorsqu’en juillet 1941, la Gestapo expulsa de Münster les jésuites et les religieuses de l’Immaculata, que huit cents débiles mentaux furent transportés hors des hôpitaux de la ville pour être rendus à leur famille dans une urne funéraire, [Mgr.] Von Galen [évêque de Münster] monta en chaire et appela les choses par leur nom. (…) Lorsque Pie XII connut ces sermons, il écrivit, le 30 septembre 1941, à l’évêque de Berlin, qui en avait exprimé sa joie : ‘Ils nous ont causé, à Nous aussi, une consolation et une satisfaction que Nous n’avions plus éprouvées depuis longtemps sur le chemin douloureux que nous parcourons avec les catholiques d’Allemagne.’ » 

Pages 81-82 : « [Dans une lettre du 30 avril 1943 au Cardinal Preysing, archevêque de Berlin, Pie XII écrit :] ‘Nous laissons aux pasteurs qui travaillent sur place et sur les lieux le soin de peser si et dans quelle mesure le danger de représailles et les moyens de pression possibles en cas de déclaration épiscopales, et aussi peut-être d’autres circonstances causées par la durée et la mentalité de la guerre, semblent conseiller d’user de réserves, pour éviter de plus grands maux, en dépit des motifs allégués.’ [Ces plus grands maux auxquels le pape fait allusionne sont pas seulement] les représailles possibles, mais plus encore les malentendus capables d’ébranler les fidélités [des croyants]. ‘[Il y avait des choses que] le pape ne pouvait pas dire, sans risquer de passer pour un ennemi de l’Allemagne et de pousser hors de l’Eglise les chrétiens [allemands] hésitants dans leur foi et enthousiasmés par les victoires allemandes. (…) Au début de 1942, c’est par l’intermédiaire du Cardinal Faulhaber [archevêque de Münich], que Pie XII s’adresse aux prêtres et aux étudiants en théologie [allemands] appelés sous les drapeaux et les exhorte ‘à se garder de toutes les conceptions qui sont en contradiction avec la justice et la charité chrétienne (…). [Ceci afin de pouvoir un jour] ‘se féliciter que le monde sache que les prêtres catholiques allemands, les aumôniers militaires ou les soldats se sont montrés, envers et contre tout, les représentants de la bonté et de l’humanité du Rédempteur’. »   

 

   

Note de lecture: Pie XII et la Seconde Guerre mondiale (2)

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Jeudi, 14 Janvier 2010 13:16 Écrit par Henri Hude

Je propose dans ce qui suit d'autres notes de lecture sur le livre de Pierre BLET, s.j., Pie XII et la Seconde Guerre mondiale, Perrin, 1997, 2005. Je me contente de citer, sans faire de commentaire. L'ouvrage paru chez Perrin n'est qu'un concentré des travaux monumentaux de Pierre Blet, avec qui j'ai eu l'honneur de m'entretenir à Rome il y a une douzaine d'années, et qui m'avait fait une forte impression. Il a publié en collaboration, de 1965 à 1982, 12 volumes d'Actes et documents du Saint-Siège, relatifs à la Seconde Guerre mondiale.

Page 95 : « Dans une lettre du 2 août 1941, le Cardinal Hlond [primat de Pologne] transmettait un rapport décrivant le mécontentement croissant dans certains cercles de Pologne : On entend les Polonais se plaindre que le pape ne proteste pas contre les crimes, quand les Allemands font mourir trois mille prêtres polonais en camps de concentration, que le pape n’élève pas la voix pour la condamnation, quand on fusille des centaines de prêtres et de membres de l’action catholique (…). »

Pages 99-100 : « Le Cardinal Secrétaire d’Etat se mit en devoir de répondre à Radonski [évêque polonais de Wrostalek, alors un des trois prélats polonais en exil], en date du 9 janvier 1943 (…) : Si tu demandes pourquoi les documents envoyés par l’auguste pontife [Pie XII] aux évêques de Pologne ne sont pas publiés, sache que c’est parce qu’on a jugé bon d’adopter ici les mêmes normes qu’ils observent eux-mêmes. Eux-mêmes, en effet, ne les publient pas, de crainte que les brebis qui leur sont confiées ne soient victimes de nouvelles persécutions encore plus dures. N’est-ce pas ainsi qu’il faut faire ? Le Père de la chrétienté peut-il rendre plus rudes des malheurs que les Polonais souffrent dans leur patrie ? »

Page 101 et 102 : « Le 2 juin 1943, jour de sa fête, Saint Eugène, il [Pie XII] parla lui-même, directement, de la situation polonaise (…). [Le pape disait qu’il voulait attirer spécialement l’attention] sur le sort tragique du peuple polonais qui, entouré de nations puissantes, est ballotté par les vicissitudes et le va et vient d’un dramatique cyclone de guerre. Nos enseignements et nos déclarations tant de fois répétées ne laissent aucune espèce de doute sur les principes avec lesquels la conscience chrétienne doit juger des actes semblables, quels qu’en soient les responsables. Le gouvernement allemand ne pouvait se méprendre sur la portée de ces paroles. Il avait reçu plus tôt une note diplomatique, qui marque le point culminant dans la série des protestations que lui avait adressées le Saint-Siège.  »

Page 185 : « Le 17 février (1943), Mgr Bernardini (nonce à Berne) informait la Secrétairerie d’Etat de la conférence réunie à Genève le 12 février 1943 par le comité de la Croix Rouge pour examiner le problème de l’aide aux Juifs tombés sous la domination nazie. (…) Du comité internationale de la Croix rouge étaient présents le Prince de Schwarzenberg et Melle Ferrière, qui expliqua l’attitude de ce comité au regard de la question juive. (…) ‘On s’étonne (disait-elle) que le comité international ne proteste pas auprès des gouvernements. Tout d’abord le protestations ne servent de rien ; en outre, elles peuvent rendre un très mauvais service à ceux à qui l’on voudrait venir en aide (…).’ »

Page 180 : « Le 24 août [1943], (le Cardinal Secrétaire d’Etat) Maglione télégraphiait au délégué apostolique à Londres, Godfrey, pour informer le gouvernement yougoslave de Londres que les Italiens étaient en train de faire évacuer les camps d’internés croates et slovènes, à la suite de l’intervention du Saint-Siège [on est après la chute du régime fasciste]. Parmi eux se trouvaient 4000 Juifs, qui furent envoyés dans l’île d’Arbe. Le 24 septembre une personnalité du World Jewish congress écrivait à godfrey pour lui annoncer que ces derniers étaient hors de danger, vu que l’île avait été prise par les partisans. ‘Je suis sûr que les efforts de Votre Grâce et du Saint-Siège ont conduit à cet heureux résultat et je voudrais exprimer au saint-Siège et à vous-même les remerciements les plus chaleureux du World Jewish Congress’ »

Page 226 : Le grand rabbin de Jérusalem, Herzog, exprimait dans une lettre du 19 juillet (1943) au Secrétaire d’Etat (Cardinal Maglione) sa reconnaissance envers le pape dont les efforts en faveur des réfugiés « ont éveillé un sentiment de gratitude dans le cœur de millions d’hommes ». Assez significatif encore, l’article paru le 27 septembre 1944 dans le journal Mantuirea, sous la signature du rabbin Safran. Le titre à lui seul disait tout : Le nonce apostolique a obtenu que l’on renonçât à la déportation des Juifs en Transnistrie. Dieu le récompense de ce qu’il a fait. »

Page 322 : « Robert M.W. Kempner, ancien délégué des Etats-Unis au Conseil du tribunal des crimes de guerre de Nuremberg, écrit : ‘Tout essai de propagande de l’Eglise catholique contre le Reich de Hitler n’aurait pas été seulement un suicide provoqué, comme l’a déclaré actuellement Rosenberg, mais aurait hâté l’exécution d’encore plus de Juifs et de prêtres.’ »

Page 322 : Dans ses mémoires, publiés par son fils en 2004, Harold Titmann, qui fut pendant la guerre l’agent de Roosevelt auprès de Pie XII, (écrit qu’il) avait plusieurs fois avec les diplomates alliés demandé au pape une condamnation très explicite des nazis, y voyant un avantage pour la cause des Alliés. Finalement il conclut : ‘Je ne peux m’empêcher de penser qu’en évitant de parler, le Saint Père a fait le bon choix ; il a ainsi sauvé bien des vies.’ »

Page 323 : « Cette retenue était tout le contraire d’une indifférence à l’égard des victimes. Tandis que le pape donnait en public l’apparence du silence, sa Secrétairerie d’Etat harcelait nonces et délégués apostoliques en Slovaquie, en Croatie, en Roumanie, en Hongrie, leur prescrivant d’intervenir auprès des gouvernants et des épiscopats, afin de susciter une action de secours dont l’efficacité fut reconnue à l’époque par les remerciements réitérés des organisations juives et dont un historien israélien, Pinchas Lapide, n’a pas craint d’évaluer le nombre à 850.000 personnes sauvées. »  

   

Page 36 de 38

<< Début < Préc 31 32 33 34 35 36 37 38 Suivant > Fin >>

Nouveauté


La force de la liberté
La force de la liberté
€18.00

Evénements

Aucun événement

Restez au courant !

Nom:
Mail:

Sites partenaires

Bannière