Henri Hude

Les Français plébiscitent la liberté d’enseignement

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Mise à jour le Mardi, 08 Juin 2010 21:51 Écrit par Henri Hude

Ne pas toujours dire du mal des sondages

 

La Fondation pour l’Ecole a organisé un colloque au Sénat mercredi 2 Juin 2010. Il y était question de l’avenir du système éducatif français : quelles innovations apporter pour améliorer son état, que tout le monde s’accorde, avec raison, à juger insatisfaisant ?

 

Ce colloque partait d’un sondage effectué par l’IFOP. Vous en trouverez tous les détails, si vous le désirez, soit sur le site de l’IFOP (Institut français d’opinion publique), soit sur celui de la Fondation pour l’Ecole, soit encore sur le site de l’Association de Défense des Idées des Directeurs.

 

Le sondage de l’IFOP montre que les Français plébiscitent (de 75% à 85% selon les diverses questions) un projet de rénovation de l’Ecole (primaire et secondaire) bâti sur trois idées simples :

1.   la liberté scolaire

2.   le financement des écoles par le chèque scolaire, ou toute autre formule équivalente 

3.   l’autonomie des établissements et le renforcement des pouvoirs des chefs d’établissements (aussi bien en matière de discipline, et de pédagogie, que de recrutement des équipes enseignantes et éducatives)

 

Rappel d’un projet clé pour toute démocratie durable

 

Ce projet, dans son principe, n’est pas nouveau. Ce qui par contre est nouveau, c’est qu’il est désormais appelé de leurs vœux par toutes les classes sociales et toutes les opinions politiques. Surtout par les classes populaires, dont les enfants sont sévèrement discriminés par un système dont la bureaucratie et l’égalitarisme idéologique ont pour résultat concret un accroissement criant des inégalités scolaires. Le « phénomène » ne peut plus cacher le « réel » (comme dirait Kant, philosophe de la télévision). 

 

Un système de liberté éducative est possible, puisqu’il est réel dans certains pays. La Suède a mis en œuvre depuis dix ans un projet de ce genre : liberté scolaire, financement par chèque scolaire et autonomie des établissements, le tout avec un incontestable succès.

 

Un tel système est équitable, puisque le même « pouvoir d’achat » scolaire suffisant est donné aux parents de chaque enfant.

 

Il n’est pas partisan : il n’est pas libéral de manière idéologique. Il ne constitue pas nécessairement une privatisation de l’enseignement, puisqu’il pourrait être appliqué aussi à l’enseignement public – même si ce n’est pas le cas en Suède.

 

Il est efficace, car il permet aux usagers de mettre fin aux abus en les sanctionnant financièrement. Les établissements qui se permettraient de faire n’importe quoi n’auraient qu’à fermer. Il permet d’introduire à l’intérieur du service public un degré de souplesse qui sinon lui fait défaut. Il permet de combiner une régulation publique sur l’ensemble avec un large exercice de la liberté éducative. Il permet de faire exister divers styles d’écoles, dont chacun peut être en soi très valable, mais ne convient pas forcément à tous les élèves.

 

 Il est démocratique, à condition qu’il y ait dans la Démo-cratie un peu de place pour un Démos, c'est-à-dire pour un Peuple, un Peuple réel composé d’individus réels ayant des enfants et soucieux de les préparer à affronter la vie.

 

La démocratie, c’est le pouvoir du peuple réel et pas d’un Concept imaginaire et médiatique. Ici le peuple réel, ce sont les parents d’élèves. Ayant le pouvoir de « voter avec leurs pieds », ils disposeraient du pouvoir de contrôler la qualité du service éducatif rendu.

 

Service public ou privilège ? 

 

Quand un service public se rend totalement indépendant dans la pratique des pouvoirs constitutionnels, et dispose des appuis médiatiques qui masquent la volonté du peuple réel, ledit service public a été en fait privatisé. Il devient la propriété de ses agents. Le service public est en réalité une coopérative ouvrière de production.

 

Si ladite coopérative tend à exclure du marché tout concurrent possible, elle tend à devenir en outre un monopole fermé.

 

Il faut enfin se demander quelle est la gouvernance et la répartition des bénéfices au sein de cette coopérative ouvrière de production tendant à s’arroger un monopole fermé. C’est ce que font bon nombre de chefs d’établissements. Certains estiment que ce n’est pas au bénéfice des enseignants et des élèves que l’éducation est privatisée de fait en France, sous couleur de service public.

 

Pour des médias qui rendent compte des faits et de l’opinion réelle

 

Quand une entreprise a de grandes difficultés, les propriétaires changent les dirigeants. Le problème aujourd’hui, c’est que les élèves et leurs parents ne savent pas qu’ils sont les propriétaires de cette entreprise publique qu’est l’éducation. A l’âge des grands médias classiques, une telle prise de conscience était difficile. A l’âge de l’Internet, elle devient possible et deviendra de plus en plus inévitable. La réforme n’est pas impossible. Elle est, au contraire, de plus en plus probable.

 

Il faut donc féliciter la présidente de la Fondation pour l’Ecole, Anne Coffinier. Normalienne, mathématicienne, énarque, diplomate, mère de famille, elle a mis sur pied cette Fondation. Nous entendrons sûrement encore parler d’elle, dans l’avenir.

 

 

 

 

Kant et la télévision (1)

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Mise à jour le Mardi, 08 Juin 2010 21:32 Écrit par Henri Hude

 

Avertissement aux lecteurs de cet article

 

Cet article (comme le suivant sur le même sujet) poursuit trois finalités.

 

La première, exposer un élément essentiel à toute théorie de la démocratie durable. Pas de démocratie durable sans télévision rationalisée.

 

La seconde est de s’inscrire dans une des rubriques de ce blog, « Faire de la philosophie en famille ».  

 

La troisième finalité sera indiquée à la fin.

 

Une philosophie aussi officielle qu’ésotérique

La philosophie de Kant (1724-1804) est la philosophie officielle et dominante dans les Universités françaises et autres lieux d’éducation ; son rôle reste structurant pour certaines institutions politiques.

 

C’est au caractère ésotérique de cette philosophie, que tient la difficulté des cours de philo, au lycée, autant que la difficulté pour beaucoup de lycéens à obtenir une note décente au bac en philo. De là vient aussi le sentiment d’impuissance de bien des parents à accompagner les études de leurs enfants. Il importe donc avant tout d’aider les jeunes à la comprendre et, par suite, d’aider les parents à en discuter avec eux.

 

Le kantisme est une pensée aussi étrangère que possible au réalisme des esprits pratiques, ou des hommes et femmes d’action, ou des personnes qui s’intéressent aux autres, ou plus généralement aux esprits en bonne santé. Comment trouver moyen de l’expliquer, sans caricature, mais très concrètement, et sans endormir l’auditeur dans les deux minutes ? C’est un vrai problème.

 

L’approche par la télévision, adoptée ci-dessous, me paraît une solution idoine. Vous en jugerez.

D’une théorie de la connaissance à une interprétation de la télévision

 

Emmanuel Kant nous a fourni, sans l’avoir voulu, une théorie adéquate de la télévision.

 

Thèse 1. Kant estime que notre esprit ne peut jamais atteindre la « réalité en soi », mais qu’il peut seulement s’en construire une image, qu’il appelle le « phénomène ». Et on ne peut jamais savoir, selon lui, ce qu’il en est de la « réalité ». On est enfermé dans ce « phénomène », qui ne ressemble peut-être en rien à la « réalité ». Mais l’esprit n’est pas un miroir fidèle, plutôt un prisme, voire un bouchon de carafe.

 

  

 

Thèse 2. L’erreur fondamentale consiste à croire qu’il en irait autrement. Kant appelle cette erreur fondamentale « dogmatisme ». Le commun des mortels, qui ne se doute pas qu’il s’agit d’une erreur, l’appellerait plutôt « réalisme ».

 

Telle est l’erreur du téléspectateur, chaque fois qu’il ne prend pas le temps de réfléchir. Il a l’idée de la « réalité en soi », par exemple : la « réalité » de l’Afghanistan, la « réalité des marchés financiers », la « réalité » du festival de Cannes, etc. Mais il connaît seulement l’image, le « phénomène » dans lequel ces réalités se traduisent – ce que lui en présente la télévision. Et l’erreur fondamentale du téléspectateur consiste à croire qu’il connaît la réalité, à partir du moment où il connaît l’image, le « phénomène ».  

 

Inversement, ce dont il ne peut connaître l’image est comme n’existant pas. Un demi-million de morts non filmés dans le Sud-Soudan constituent un inconnaissable, dont on se moque éperdument. Un homme du rang recevant une claque d’un brigadier-chef devant l’œil d’une caméra constitue un « phénomène », et qui peut enfler à l’infini, devenir une affaire d’Etat.    

 

La « réalité en soi » et le « phénomène »

 

Thèse 3. On a sans doute raison d’admettre que la réalité « extérieure » produit en nous ces impressions et donc, en un sens, cette image de la réalité.

 

C’est là un élément de bon sens qui perdure dans la théorie kantienne. Il en va de même pour le téléspectateur. A moins de pure manipulation et d’imposture, les images projetées sont quand même extraites d’une réalité en soi, et telle qu’elle était il y a peu de temps. Le téléspectateur reste donc avec raison réaliste au fond : « Sans la réalité en soi, il ne pourrait pas y avoir d’image, de phénomène. »

 

Mais les formes de l’image sont-elles celle de la réalité ? Ne sont-elles pas, plutôt, des caractères appartenant à la Puissance qui a pouvoir de constituer l’image, pouvoir de constituer le « phénomène » ?

 

L’individu ordinaire, estime Kant, vit plongé dans le « sommeil dogmatique ».En d’autres termes,  l’individu réaliste (c'est-à-dire tout le monde, y compris le kantien quand il se contente de vivre sans spéculer), s’imagine que le monde est réellement spatial, réellement temporel, qu’il y a réellement en lui des causes et des effets, etc. Pour le philosophe (kantien), ces caractères appartiennent bel et bien (et inévitablement) au « phénomène », qui n’est pas une simple illusion, mais ils n’appartiennent qu’au « phénomène » fabriqué par l’Esprit, pas aux « choses en soi ».

 

Le « réel » frappant l’Esprit y fait surgir une masse d’impressions informes, comparables à une pâte liquide ; cette pâte reçoit une forme dans l’Esprit ; elle se coule dans les formes de l’Esprit, s'y solidifie, comme dans un moule à gaufres (pour prendre une comparaison matérielle, bien sûr très inadéquate).

 

Le réel, source des impressions, n’est ni la pâte, ni la gaufrette. Qu’est-il ? On n’en saura jamais rien.

Sortir de la « Matrice» ?

 

Je ne vais pas discuter ces points. A ceux qu’intéresserait toutefois une discussion approfondie des théories kantiennes sur la connaissance, je me permets de signaler mon livre Prolégomènes. 

 

Pour le téléspectateur de telle grande chaîne de télévision, cette théorie pourrait être une illumination. Le téléspectateur vit souvent plongé dans un « sommeil dogmatique ». Il ne se pose pas la question critique. Il s’imagine que « l’image nous livre la réalité ». C’est là une naïveté, très supérieure à celle du lecteur d’un roman de gare. Ce dernier sait qu’on lui vend un rêve. Mais le téléspectateur croit qu’on lui parle de l’homme et du monde.

 

Le téléspectateur croit donc découvrir des caractéristiques du monde, et il ne fait le plus souvent qu’observer des caractères de la Puissance qui construit et structure l’image des choses. Comme si, voyant à travers des lunettes rouges, ou bleues, on disait que le monde est rouge, ou bleu. On le croira, si on n’enlève jamais les lunettes.

 

 

Une heure et demi et trente secondes

 

Par exemple, sur une heure et demie d’une riche interview, profonde et subtile, tel reportage retiendra dix huit secondes, plus sept secondes, plus cinq secondes, enchâssées dans deux minutes de commentaires. La véritable forme du « phénomène » ne se trouve pas ici dans le sens des quelques mots  entendus, mais dans les principes présidant à la sélection des trente secondes retenues, et à l’élimination des 89,5 minutes restantes.

 

La forme réelle de la « chose en soi », c’était qu’un esprit profond tenait à un autre esprit un discours très riche et articulé, mais dont nous ne saurons rien. La forme apparente du « phénomène », c’est que des dîneurs, à travers le bruit de fond de leurs discussions et mastications, écoutent avec distraction des bribes insignifiantes, arbitrairement tirées du contexte qui seul leur donnerait sens. Il n’est pas rare que les dîneurs jugent, s’émeuvent, s’indignent, sans toutefois perdre de vue l’essentiel : « Repasse-moi le plat, s’il te plaît. »

 

La personne interviewée, indignée, proteste. Pourquoi proteste-t-elle ? Qu’allait-elle faire dans cette galère ? N’avait-elle donc jamais entendu l’Eloge de Wellington ? 

 

J’allais oublier !

 

La troisième et dernière finalité de cet article était de piquer la curiosité, en signalant qu'il développe une « Note sur Kant et la télévision », qui se trouve en pages 218 et 219 de mon prochain livre, à paraître dans moins de trois semaines aux Editions Monceau (c'est-à-dire ici-même). Ce livre s’intitule Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l’Europe. Je tâcherai d’en dire plus dans les jours qui viennent.

 

 

 

 

   

Kant et la télévision (2)

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Mise à jour le Mardi, 08 Juin 2010 21:32 Écrit par Henri Hude

Le réel et l’image

 

Hobbes écrivait dans le Léviathan, que les actions suivant les opinions, « l’art de gouverner les actions des hommes, consistait en celui de gouverner leurs opinions ». C’est encore plus vrai à l’âge de la télévision. Avec cette particularité, que l’opinion, ici, ne porte plus sur la « réalité », mais sur le « phénomène ». 

 

L’action télévisuellement conditionnée, ne va plus se régler sur les caractères de la « chose en soi », mais sur les caractères de l’image, du « phénomène », et donc sur les principes de la Puissance qui a pouvoir de constituer et de projeter l’image.

 

La question n’est pas de savoir si Mr X est réellement quelqu’un de bien. La question est de savoir s’il a une bonne image. La vie sociale devient ainsi un jeu de masques et la vie politique un carnaval de Venise.

 

La descente aux enfers du Président Obama

 

La popularité du Président Obama a amorcé une descente aux enfers, qui n’est peut-être pas encore terminée, dans l’heure même suivant l’instant, funeste, où il a eu le malheur de prononcer, envers un agent de police, quelques mots très désobligeants (et qui furent ensuite prouvés être, en effet, à côté de la plaque).

 

Que faut-il en dire ? La Bruyère a écrit dans ses Caractères : « Une erreur de fait jette un homme d’esprit dans le ridicule. Mais il en sort. » C’était une autre époque. Aujourd’hui, il n’en sort plus. Deux secondes d’irréflexion, un seul mot de travers, et le faux pas, irréparable, amorce une descente aux enfers.

 

Le citoyen téléspectateur ne juge sans doute pas ici à partir de la chose, mais à partir du « phénomène » télévisuel, comme si ce « phénomène » était la « réalité » même, sans s’interroger critiquement sur les conditions de possibilité de ce « phénomène ».

 

Que signifie, ici, pour le citoyen, être « informé » ? Qu'il est passé de l'ignorance à la connaissance ? Ou que son esprit a reçu passivement l’empreinte d’un Esprit dominant, d’une Puissance ayant pouvoir de constituer l’image, le « phénomène ». Ce citoyen estime que deux secondes de « phénomène Obama » suffisent à lui livrer la secrète pensée d’une âme et à lui donner le droit d’en juger.

 

Son absence d’esprit critique risque de livrer son âme, désarmée, à la puissance de formatage d’un Pouvoir qu’il a sous les yeux, mais qu’il ne voit même pas, faute d’y réfléchir. A force de trop voir, il a désappris à penser.

 

Où est ici la forme réelle de la chose ? Ou en d’autres termes : Que signifient réellement ces quelques mots du Président Obama ? Ont-ils même, d’ailleurs, une signification profonde ? Un mot en l’air, malheureux sans doute, une « petite phrase » comptent autant ou plus qu’un discours mûri. Elles font mouche et font scoop. Aujourd’hui, la pensée de Kant ne serait pas dans la Critique de la raison pure, pas même dans son blog, mais dans ses propos de table, ses plaisanteries, ses lapsus... 

 

Il est vrai qu'à force de vouloir surfer sur le « politiquement correct », et de confondre « gestion de la crise » et « gestion de son image de gérant de la crise », on risque de se faire submerger par la vague.  

 

La vie de la pensée n'est pas en temps réel, mais dans la durée profonde 

 

Souvent nous parlons aux autres pour « essayer » nos pensées. Aussi changeons-nous d’avis plusieurs fois dans la même demi-heure. Nous observons l’effet de nos ballons d’essai. A la mine effarée de notre interlocuteur intelligent et ami, nous nous rendons compte que nous venons de dire une bêtise. Nous n’insistons pas. En fait, nous ne pensions pas vraiment ce que nous avons dit. Nous voulions savoir si nous le pensions vraiment. C’est ainsi que marche l’esprit. Mais sous le régime de Big Sister (la Télévision), il n’a plus le droit de marcher ainsi.

 

Si nous étions enregistrés en permanence, nous ne pourrions plus jamais réfléchir à haute voix, essayer une hypothèse, prendre une idée, la casser, la recoller, la reprendre, et pour finir l’abandonner. En dix minutes de raisonnement intime de tout esprit intelligent, les médias trouveraient matière à cinq ou six procès en sorcellerie.

 

La seule chose certaine, c’est qu’un homme d’Etat responsable, aujourd’hui, ne doit pas s’exposer aux médias à tout bout de champ. En tout cas pas aux médias qui ne sont qu'un business reposant sur des jeux insignifiants. Que s’il agit ainsi, il ne peut plus traiter sérieusement les affaires d'Etat, et il s’impose à lui-même un niveau de contrainte déraisonnable. Il s’expose à de pénibles et absurdes mésaventures.

 

Le respect du secret de l’intimité et de la libre réflexion doit être assuré, protégé contre les intrusions. Une « information » qui met tout sur le même plan est une déformation de la vérité et un grossier formatage des esprits.

 

Les heures d’athéisme du pape Paul VI

 

Sans liberté et sécurité dans l’intimité, personne ne peut penser, questionner, trouver, se trouver soi-même. Par exemple, Paul VI s’entretenait avec Jean Guitton sur l’existence de Dieu. Et Jean Guitton me racontait que Paul VI jouait de préférence le rôle de l’athée.

 

Paul VI argumentait contre l’existence de Dieu. Et Guitton le réfutait. Et à la fin, Paul VI, avec humour, aurait même dit : « Guitton, vous m’avez convaincu. » Si Jean Guitton avait été un journaliste en mal de scoop, ou si un tel dialogue avait eu des témoins, le journaliste aurait gagné le gros lot, en révélant au monde que le pape passait par une période de crise ou de dépression, et ne croyait plus en Dieu. Des tonnes d’encre auraient coulé. Aujourd’hui, cela ferait des bons titres, pendant une bonne semaine. L’important, médiatiquement, c’est de vivre à la semaine.

 

La vérité, c’est que si le Pape avait pu redouter qu’un paparazzo à l’affut filme de tels entretiens, jamais il n’aurait osé s’exprimer aussi librement face à son ami philosophe. Mais comment alors, tel que son esprit était fait, Paul VI aurait-il pu comprendre à fond la pensée des penseurs existentialistes ? Comment aurait-il faire son métier de pape ? Comment aurait-il pu approfondir sa foi et questionner à fond dans sa raison ? L’indiscrétion généralisée fait plus que censurer les esprits, elle leur ôte même le droit au discours intérieur, qui forcément se murmure, ou se mime.

 

Les esprits, surtout s’ils sont grands, ont besoin de faire des expériences mentales et ceux qui se contenteraient de filmer du dehors leur comportement ou d’enregistrer leurs propos instantanés n’accèderaient que faiblement au sens de ce qu’ils verraient, ou plutôt de ce qu’ils croiraient voir. Ils croiraient voir du bizarre, ou du ridicule, ou de l’incohérent, partout où l’essentiel leur échapperait.

 

Le respect de l’intimité

 

Ainsi en va-t-il, quand le réel, c’est l’image ; quand la réaction au réel, c’est la réaction à l’image ; et quand l’action dans le réel, ce n'est plus que la gestion de l’image. – Le problème, c’est que si l’information et la communication descendent à ce niveau, la gestion sérieuse des affaires, la discussion sérieuse des problèmes, deviennent absolument impossibles.

 

Car le réel demeure. Et l’action qui réussit est quand même celle qui, à la fin, s’adapte au réel, étant fondée sur une pensée adéquate, qui saisit la vraie forme de la chose. Bien sûr, l’image fausse, ou faussée, elle aussi est une réalité, mais jamais qu’une faible part de toute la réalité. Et bien sûr, la bonne théorie de l’erreur, comme celle du contre-sens, c’est qu’une forme a priori a été plaquée sur la chose, faisant écran et empêchant l’esprit d’en appréhender la forme réelle.

 

L’intimité est faite pour n’être pas vue, non pas forcément par honte, mais souvent par pudeur, non pour se cacher au monde, mais pour ne se révéler que par prédilection et à des élus de notre cœur.

 

Une recherche intime est faite pour rester secrète, au moins durant longtemps, non pas dans quelque intention inavouable, mais par sens des responsabilités.

 

Bergson n’aimait pas s’exprimer avant d’être sûr. Ce n’était pas cachotterie. Simplement, il ne voulait livrer ses pensées qu'une fois qu'il en était satisfait. Quand j’ai édité ses Cours, je me suis demandé si j’en avais le droit, pas seulement légal, mais moral.

 

L’intimité qu’on révèle acquiert un caractère nouveau, meilleur ou pire, au moment même où elle sort de son secret. 

 

 

 

   

Portrait d’un leader. Abraham Lincoln

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Mise à jour le Lundi, 24 Mai 2010 13:22 Écrit par Administrator

Homme d’Etat et politicien

 

Abraham Lincoln était à la fois un homme d’Etat et un politicien habile.  

 

Il est vrai, un homme d’Etat est bien plus qu’un politicien qui a réussi. Trop de politiciens au pouvoir ne sont pas des hommes d’Etat. Ils sont d’ailleurs, en fait, sans réel pouvoir. Tel haut fonctionnaire, tel patron, tel simple citoyen, peuvent avoir une âme d’homme d’Etat, qui fera défaut au politicien chanceux, qui se prend pour ce qu’il n’est pas.

 

L’apparence et l’être

 

Beaucoup ont méprisé Lincoln parce qu’il était, comme on dit, sans apparence. En fait, il n’avait que de l’être.

 

Il était d’origine modeste et sans réseau familial. Il aimait ses enfants et avait tendance à les gâter.

                                     Abraham Lincoln et son fils Tad

 

C’était aussi un autodidacte. Un de ses premiers patrons, frappé par l’intelligence de ce modeste employé, lui donna un jour, sans mot dire, un paquet de livres de droit. Il les lut. Il devint un des meilleurs avocats de son pays et de son temps.

 

Abe Lincoln avait énormément étudié, dans une grande variété de domaines, et il est certainement le meilleur écrivain parmi tous les présidents des Etats-Unis, Jefferson compris. Il fut aussi l’une des têtes les mieux organisées de son temps – on ne pourrait le comparer qu’à Bismarck, ou à Gladstone.

 

Grand et dégingandé, il ne savait pas bien s’habiller. Il donnait l’impression de manquer de classe, tant qu’on ne voyait pas ses yeux, tant qu’on ne l’entendait pas parler. Son caractère était enjoué en surface, mélancolique en sa profondeur. Il eut des périodes de dépression. Son esprit se faisait remarquer d’emblée par son extraordinaire élévation. 

 

Lincoln était très ambitieux, mais il avait le droit et le devoir de l’être. Son pays aurait besoin de Pouvoir, pour surmonter sa crise majeure, qui approchait. Or, un tel Pouvoir n’appartient qu’aux grands caractères. Lincoln ne voulait pas le pouvoir pour en jouer, ou en jouir, mais pour pouvoir faire et faire. Le reste ne l’intéressait pas.

 

L’homme de caractère

 

Dans sa carrière politique, menée toujours en parallèle de sa pratique professionnelle, il connut beaucoup d’échecs. A cinquante ans, il pensait que sa carrière politique était terminée. Il reparut sur la scène publique, outré par les tentatives d’étendre l’esclavage à tout le territoire des Etats-Unis d’Amérique – vote du Kansas-Nebraska Act (1855), Arrêt Dred Scott de la Cour Suprême (1857). Mais deux ans avant d’être élu président, il fut encore battu, en 1858, pour l’élection au Sénat, par son adversaire de toujours, le brillant sénateur Douglas.

 

Lincoln, au désespoir de ses conseillers politiques, prit ses décisions les plus énergiques, limitant les libertés civiles, deux mois avant les élections de mi-parcours, en 1862 (il y perdit d’ailleurs moins qu’on ne le craignait). Six mois avant d’être réélu, face à une démagogie pacifiste débordante, tout le monde le donnait battu, mais il ne diminua en rien l’énergie qu’il mettait à vaincre la rébellion. Il avait trop d’ambition pour céder à l’opinion, ou subir des chantages à la réélection. Sa force d’âme prévalut. Il fut réélu avec plus de 55% des suffrages. Sa réélection brisa le moral du Sud.

 

Un leader ne suit pas, il précède. Lincoln savait guider, sans manipuler, s’opposer à l’opinion publique pour manifester, plus profond que celle-ci et que tous ses accidents, la volonté générale dans la substance du peuple. Il savait imposer le respect au peuple qu’il servait et respectait. Il savait rejoindre le meilleur du fond du peuple et, à la fin, emporter son choix, contre toute attente, sans encourir son mépris. Il acquit ainsi cette autorité qui seule permet d’avoir le Pouvoir, en Démocratie.

 

Lincoln savait de quel bois était fait chacun de ses interlocuteurs et il savait prendre les moyens, sans aller jusqu’au cynisme. La façon dont il obtint, en très grande partie par son action personnelle, la majorité au Congrès pour le vote du 13ème Amendement, qui abolissait l’esclavage, en mars 1865, est un pur modèle du genre.    

 

Chef républicain et commandant en chef

 

Lincoln, chef républicain et commandant en chef, présente le type complet du chef républicain, connaissant l’entière logique du Pouvoir, sa gamme complète allant des fins les plus élevées aux moyens les plus prosaïques, unissant aussi la logique de paix à la logique de guerre. Il est un grand modèle de culture du Pouvoir en Démocratie.

 

Pour retrouver une culture du Pouvoir, il faut savoir penser la guerre, aussi bien que la paix. Dans la paix, le dirigeant politique est comme un syndic de copropriété. L’autorité fondamentale réside évidement dans l’assemblée générale des copropriétaires, dont il exécute les volontés, non sans exercer en plénitude la prérogative exécutive, comme il en a le devoir. La tête, ici, n’existe que par le corps. Le chef n’est que l’émanation d’une communauté qui existe sans lui et lui délègue temporairement des pouvoirs.

 

Dans la guerre, c’est tout différent. Même si le chef est aussi un politicien élu, et même si le peuple reste théoriquement souverain, dans les faits, la logique se trouve inversée : au combat, en guerre, le peuple fait corps derrière le leader placé à sa tête, et, d’une certaine façon, le corps n’existe que par sa tête et se dissout sans elle. Or une cité libre doit être capable de se défendre. Aussi ses chefs doivent-ils savoir unir, dans leur pratique, ces deux logiques du pouvoir, ces deux légitimités, dont l’une est ascendante, et l’autre descendante.   

 

Si la crise qu’affronta Lincoln n’avait pas été surmontée, le monde serait aujourd’hui si différent ! Non seulement il n’y aurait pas les Etats-Unis, mais, en conséquence, la démocratie n’aurait pas duré dans le monde. Sans l’exceptionnel leadership de Lincoln, la crise n’eût probablement pas été surmontée.

 

Il est certain – autant qu’une telle certitude soit accessible en histoire – que la Guerre de Sécession n’eût jamais été gagnée par l’Union, ni l’esclavage aboli, ni les Etats-Unis réunis et refondés dans une liberté nouvelle, sans l’énergie de Lincoln.

 

Sa rigueur juridique était rassurante. Il savait agir en situation d’exception, quoique toujours avec mesure. Confronté à une subversion redoutable, il n’hésita pas à prendre les mesures qui s’imposaient, suspendant l’application du Bill of Rights, interdisant certains journaux, faisant procéder à certaines arrestations arbitraires. « Faudrait-il, demande-t-il au congrès le 4 juillet 1861, qu’une seule loi soit inconditionnellement respectée, si au prix de cet inconditionnel respect, c’était tout le système des lois et l’édifice entier de la constitution qui se voyait condamné à l’effondrement ? »

 

Toute son énergie combative n’eût jamais obtenu de tels résultats, si elle n’avait été associée à une grande prudence politique. Ardent à poursuivre un idéal, Lincoln était raisonnable. Il n’était pas perfectionniste, il n’avançait que pas à pas, avec tact, patience, acceptant les compromis, respectant la durée, le sentiment profond du peuple dont il servait les destinées. Ennemi de la violence, il ne fut pas élu sur un programme maximaliste, il temporisa le plus longtemps qu’il put, il ne fut pas l’auteur du casus belli. Il admettait les faits, écoutait les bons conseils et, surtout, il acceptait de les suivre et s’en trouvait bien. Sa farouche résolution de gagner s’unissait à une généreuse clémence envers les vaincus. Sa puissance de persuasion, son ardeur à persuader, sans hâte, sans sophisme, sans brusquer, tel était, semble-t-il, son caractère le plus remarquable.

 

La conclusion qu’impose une étude de son caractère et de sa vie, c’est que facteur essentiel, pour la traversée victorieuse des grandes crises historiques, ce sont les leaders.

   

Abraham Lincoln et l’avenir de l’Europe

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Mise à jour le Dimanche, 23 Mai 2010 11:35 Écrit par Henri Hude

Pourquoi parler d’Abraham Lincoln ?

 

Parce qu’il n’est rien de plus actuel, pour l’avenir de l’Europe.

 

Le Président Lincoln présida aux destinées des Etats-Unis, lors de la plus grave crise de leur histoire, la Guerre de Sécession (1861-1865). La question était 1° de savoir si les Etats-Unis, divisés sur la question de l’esclavage, et plusieurs autres, se dissoudraient ou resteraient une Union. Plus en profondeur, cette crise de décomposition posait 2° la question de savoir, si le régime démocratique était durable.

 

Les deux questions posées par la nouvelle Grande Crise

 

L’Europe est aujourd’hui placée, par la nouvelle Grande Crise, face à deux questions analogues. 1° L’Union européenne peut-elle demeurer une Union ? Et plus en profondeur, 2°, la Démocratie est-elle durable ? 

 

Ne peut sûrement pas durer la démocratie telle que nous la connaissons aujourd’hui : avec son idéologie politiquement correcte, l’exubérance irrationnelle de ses médias, son pouvoir politique diminué dans sa crédibilité et dans son autorité morale. C’est une démocratie à moitié libre, mais aussi à moitié esclave.

 

Le mérite de Lincoln fut de dire et de décider que l’Union devait demeurer, mais qu’elle ne pouvait pas demeurer telle qu’elle était, « à moitié esclave et à moitié libre », et que de sa capacité à se réunir sur de nouvelles bases dépendrait l’avenir de la liberté dans le monde. C’est aujourd’hui la même chose pour l’Europe.

 

Elle arrive au bout de l’impasse dans laquelle l’ont depuis longtemps engagée des décideurs sans vision et sans courage, tant pour lui dire la vérité, que pour agir avec décision.

 

Des dirigeants économiques se retrouveraient en prison, s’ils mentaient à leurs actionnaires et créanciers autant qu’en Europe, les dirigeants politiques de premier rang mentent aux citoyens, aux contribuables, aux créanciers et à ceux à qui l’ont dit que les droits et les protections qu’ont leur a donné dureront toujours.

 

La politique, et sa communication, qui devraient être les plus sérieuses des activités, sont les plus dérégulées et les moins éthiques, celles où l’on tolère le plus l’amateurisme, le mensonge éhonté, l’irresponsabilité.

 

Désormais, la fuite en avant n’est plus possible, car la menace de la faillite est là, béante, à deux ans, à deux pas. C’est l’ignorance des ordres de grandeur financiers - ignorance massive chez les citoyens – qui donne aux dirigeants l’impression qu’il y a encore un sol sous leurs pieds.  

 

Tous les chiffres pourtant sont, en France, sur le site de l’INSEE, mais c’est au citoyen de s’y retrouver, comme il peut. Jamais aucun dirigeant de premier plan, depuis des décennies (en fait, depuis Giscard), ne vient expliquer au Peuple les comptes de la Nation, les comparer à ceux des autres, faisant concevoir les masses, les proportions, les ordres de grandeur, les équilibres, comme à n’importe quelle assemblée générale d’actionnaires.

 

Ce qu’on ose appeler le débat politique se focalise sur des enjeux soi-disant symboliques, en réalité insignifiants, et on laisse passer sans information ni débat des énormités monstrueuses, conduisant à des impossibilités manifestes, parfaitement prévisibles. 

 

L’Europe a donc le choix : éclater et voir chacune de ses nations stagner à part, dans l’impuissance, ou se renouveler, pour renaître dans une unité supérieure.

 

L’avenir de la liberté dans le monde

 

L’Europe arrive au bout de l’impasse à un moment où les USA ne sont plus en mesure de porter seuls le poids du leadership du monde et d’y assurer seuls la prédominance des principes de liberté. L’Europe doit donc s’unir d’une nouvelle manière (c'est-à-dire non plus d’abord à partir de l’économie, mais d’abord à partir de la culture, du politique et du militaire). Elle doit aussi porter sa part du fardeau de la liberté, ou renoncer bientôt à la voir régner dans le monde.

 

L’Europe ne peut plus rester désunie et sans Pouvoir. Sa Démocratie ne peut plus demeurer à moitié esclave. Ses principes, sa politique et son organisation étant absolument inadaptées aux nécessités de sa simple survie, l’Europe a besoin d’une nouvelle culture de Pouvoir, et d’« une nouvelle naissance dans la Liberté ».  

 

L’Europe a besoin de renouveler ses dirigeants politiques

 

L’Europe a besoin de nouveaux leaders, qui 1° rompent avec la servilité du « politiquement correct », 2° imposent une régulation rationnelle aux médias, et 3° replacent la politique à son juste niveau, lui rendant ainsi une autorité, sans laquelle le Pouvoir n’existe plus et la confiance pas davantage.

 

« On ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres. » Les dirigeants en faillite doivent évidemment s’en aller. Il faut cesser de confondre les élections nationales avec le tiercé, la téléréalité ou le festival de Cannes. En Europe doit se lever, plus qu’un nouveau mouvement politique, une génération de décideurs d’une autre classe, de citoyens expérimentés, se sentant tous responsables de l’intérêt commun, rompant avec des jeux insignifiants, refusant le cinéma, le verbiage idéologique et la com, et investis pour cela de la confiance des peuples.

 

Que ce groupe de nouveaux dirigeants trouve ses leaders et l’Europe aura trouvé ses nouveaux Fondateurs. Elle dira à l’Amérique qu’elle a enfin un partenaire. Le monde saura qu’il faut de nouveau compter avec elle. Elle rentrera dans l’Histoire.

 

A l’Europe en crise, divisée, non durable, il faut des Lincoln. Il lui en faut dans plusieurs Nations. A-t-elle assez de substance pour cela ? Nous le saurons très vite.

   

Retour d'Amérique (1)

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Mise à jour le Dimanche, 16 Mai 2010 19:33 Écrit par Henri Hude

Ne pas oublier les questions politiques et culturelles

 

Je sais bien que ces jours-ci on ne parle que de dettes et de finances, mais c’est une raison suffisante pour prendre du recul et considérer les questions économiques sur le fond des questions culturelles et politiques (internationales). Prendre pied sur ce fond est le seul moyen de ne pas se noyer dans la pure technique ou, pire, dans le médiatique. Peut-être reviendrai-je un instant sur cette actualité financière à la fin de cet article. Pour l’heure, je voudrais vous faire part de nouvelles essentielles, puisées aux meilleures sources.  

 

Durant les dix derniers jours du mois d’avril, je me suis rendu aux Etats-Unis, notamment à l’US Naval Academy, à Annapolis, Maryland, où j’ai participé aux travaux de la Mac Cain Conference 2010.

 

La réunion de cette année portait sur les questions d’éthique liées au développement de la robotique militaire. Plus généralement, elle posa clairement les problèmes liés au progrès technique en matière d’armements. Il y avait là les meilleurs connaisseurs de ces questions, notamment le Pr. Ronald Arkin, du Georgia Institute of Technology. Je voudrais vous en faire rapport et réfléchir sur cette conférence.    

 

Elle regroupe des civils et militaires, principalement (mais pas uniquement) Américains, intéressés par les questions de philosophie morale et politique tournant autour des affaires militaires. (Pour la petite histoire, elle porte le nom de l’Amiral Mac Cain, père du Sénateur John Mac Cain, le compétiteur malheureux du Président Obama. En effet, l’Amiral fit don par le passé d’une somme d’argent, permettant de tenir chaque année une réunion consacrée aux questions d’éthique professionnelle.)

 

Ceux qui en France ou en Europe s’intéressent à ces questions auront plaisir à apprendre qu’il se tiendra le 18 Juin 2010 une réunion à Paris, à l’Ecole Militaire, sur le même thème, organisée à l’initiative du Pôle d’Ethique du Centre de Recherche des Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan.

 

Quand la Chine s’est réveillée

 

Dans la bibliothèque du Centre Stockdale de l’USNA, j’ai lu avec le plus grand intérêt les plus récents numéros de plusieurs revues de la marine de guerre américaine. Ce qui me frappa, ce fut de constater qu’il n’y était guère mention de l’Irak, ou de l’Afghanistan, mais que l’intérêt se focalisait sur la Chine.

 

Je lis, par exemple, le revue Proceedings, April 2010. Tout en gardant bien entendu toute mesure et prudence, les auteurs s'expriment en fonction de la possibilité d’une guerre avec la Chine. Il s’agit de veiller pour éviter toute possible surprise stratégique. La Chine, nous dit-on, vise à obtenir la parité avec les USA. Surclassée dans le domaine conventionnel et nucléaire, elle développe toutefois des armements originaux. Par exemple, elle construit de tout petits bateaux ayant la forme de barges de quatre mètres sur six, téléguidés, bourrés de missiles mer-mer. On peut estimer que le choix de ce genre d’armes serait de nature à rassurer le plus fort, en constituant une reconnaissance de sa supériorité. Mais bien que ce soit là, en un sens, une arme de pauvre ou de faible, elle peut toutefois constituer un matériel redoutable, apte à saturer, si elle est utilisée en grand nombre, les défenses de flottes technologiquement supérieures.

 

Plus encore, la stratégie chinoise vise à rendre obsolète toute la machine de guerre américaine, en concentrant ses efforts sur la guerre spatiale et la guerre cybernétique (cyberwar). Il s’agit de promouvoir une nouvelle révolution des affaires militaires, et d’imposer un nouveau paradigme de la guerre, dans lequel il deviendrait possible de couper, de perturber, ou d’intercepter les télécommunications adverses, de troubler le fonctionnement des cerveaux électroniques de toute la machine de guerre américaine, voire de la retourner contre elle-même, en en prenant le contrôle, si cela était possible. L’énorme puissance américaine se découvrirait, tout à coup, suggère le Lt Com. Leah Amerling-Bray, réduite à l’état d’une Ligne Maginot, devenue obsolète, face à une tactique révolutionnaire: "Is China bypassing our Maginot Line ?"

 

Surprise stratégique et bipolarisation

 

La capacité de destruction et d’aveuglement des satellites, d’attaque des données informatiques, d’affolement des logiciels, et autres tactiques, est très préoccupante, car elle ne se laisse pas déceler par les moyens d’observation disponibles, et il est difficile de savoir où en est l’adversaire de ce genre d’armements. Il est bien sûr plus difficile d’espionner une dictature qu’une démocratie.

 

Ces tactiques sont tellement d’actualité qu’il importe, nous dit-on, de réapprendre à travailler en mode dégradé, c'est-à-dire en supposant que telles ou telles avaries affectent les systèmes d’armes sophistiquées. En un mot, la surprise stratégique ne peut plus désormais être tout à fait exclue.

 

C’est la première fois que j’entends des officiers américains exprimer des craintes sérieuses de voir Pékin en mesure d’annexer Taïwan dans les années qui viennent.

 

En un mot, si l’on s’élève au-dessus du bruit de fond de l’actualité médiatique, le premier fait essentiel qui se dégage est le suivant : même si les points de tension ne manquent pas dans le monde, et même si on peut toujours redouter ici ou là des événements catastrophiques ou des escalades irrationnelles, c’est pourtant dans la nouvelle bipolarisation politico-stratégique opposant la Chine et les USA que se trouve le seul véritable risque de guerre mondiale.  

   

Retour d'Amérique (2)

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Mise à jour le Dimanche, 16 Mai 2010 19:33 Écrit par Henri Hude

Une nouvelle course aux armements

 

C’est sur cet arrière-fond de rivalité mondiale, que doit être interprété le second fait essentiel, qui saute aux yeux de tout participant attentif à la conférence Mac Cain : une nouvelle course aux armements est lancée, dans une ère d’évolution technologique sans précédent. 

 

La capacité de téléguider des insectes et de les équiper de moyens d’observation miniaturisés à l’extrême peut et va pouvoir transformer virtuellement n’importe quelle mouche, ou cafard, voire moustique, ou moucheron, en espion redoutable des conciliabules d’Etat les plus secrets.

  

Selon le Général James POSS, directeur du développement et de la doctrine de l’US Air Force, les capacités d’observation de l’aviation US atteignent désormais des niveaux de précision ahurissants. Il suffirait ainsi de trois avions de nouvelle génération Gordon Stare tournant au dessus de Paris pour y détecter n’importe quelle cible visible, avec une résolution qui n’excède pas deux pouces.  

 

Le développement des drones et des appareils sans pilote laisse prévoir un temps où l’aviateur ne décollera plus si souvent, mais pourra frapper un adversaire à des dizaines de milliers de kilomètres sans prendre le moindre risque, en manœuvrant un joystick et sans sortir de son propre pays.

 

Même sur terre ou sur mer, on travaille à construire et à programmer des robots, par exemple, des véhicules armés, capables de combattre et de tuer des humains. On discute pour savoir si cela est immoral, ou si, au contraire, les robots programmés ne seraient pas les combattants les plus sûrs et les plus « éthiques »– tel est le fond du débat entre Noël Sharkey et Ronald Arkin, qui seront présents tous deux le 18 Juin à l’Ecole Militaire.

 

En même temps, on travaille à développer des armes non léthales, qui peuvent blesser, mais qui normalement ne tuent pas, afin de contourner les tactiques des guérillas urbaines, dont l’objectif réel est de pousser à la faute les armées occidentales et de fabriquer de la victime innocente, en vue d’une fructueuse exploitation médiatique.

 

Problèmes éthiques et juridiques

 

La guerre cybernétique pose des problèmes juridiques particulièrement épineux. Comment identifier l’adversaire avec certitude ? Où est l’auteur d’une attaque informatique de très grande ampleur ? Que devient le casus belli, quand l’ennemi, non identifiable, n’emploie plus aucune force mécanique ou chimique, ne tue personne, et ne détruit aucun immeuble ? Et peut cependant, par le seul emploi des forces électromagnétiques, désorganiser et désarmer l’adversaire, c'est-à-dire le vaincre ?

 

Le problème, éthique et juridique, est d’autant plus difficile, que dans tous les jeux de guerre menés jusqu’ici, l’agresseur cybernétique gagne à tous les coups. En d’autres termes, la seule défense efficace dans la cyberwar se trouve dans l’attaque. Et voici donc posée en termes tout nouveaux la si grave question de la guerre préventive.     

 

Les Etats-Unis se dotent d’institutions et d’organismes capables d’étudier toutes les implications de cette révolution technologique, par exemple, le CETMONS (Consortium for Emerging Technologies, Military Operations and National Security), basée à l’Arizona State University (ASU. Dans le comité exécutif du CETMONS se trouvent deux personnalités aussi estimables que remarquables, Mme Shannon French et le Pr. George Lucas(rien à voir avec le cinéaste de La guerre des étoiles).

 

Dans une présentation du CETMONS que j’ai en mains, je lis (c’est moi qui traduis) : « La technologie développée dans des buts militaires recèle un potentiel considérable de déstabilisation de tous les systèmes existants, économique, social, militaire, culturel et technologique. Les nouvelles armes et les nouvelles façons de conduire les guerres vont introduire des dilemmes éthiques et apporter de profonds changements à tous les aspects de la société. Nous devons comprendre de quoi il s’agit, non simplement dans une vue militaire opérationnelle, mais à cause des implications stratégiques et culturelles. »

 

Penser la guerre pour faire l’Europe

 

On entend en ce moment beaucoup de critiques relatives à l’impuissance de l’Europe face à la crise financière qu’elle traverse. Ce qui m’inquiète beaucoup plus, c’est de voir l’Europe raisonner comme si l’économique était le tout, comme s’il existait par lui-même, et demeurer dans l’indifférence au contexte politique et militaire international et mondial. Plus que jamais, pour situer la politique à son juste niveau, il faut penser la guerre. Autrement, il n’y a pas de Pouvoir.

 

C’est parce que nous ne pensons pas la guerre, et ne pensons pas à la guerre, que nous sommes incapables de dégager un leadership politique européen effectif et que même les questions financières nous semblent insolubles. On ne fait pas confiance à une communauté politique où n’existe pas un véritable Pouvoir légitime. Et si une communauté politique est paralysée par le politiquement correct, elle n’a pas de Pouvoir, elle est aussi impuissante et désarmée qu’ingouvernable. Sans Pouvoir, elle n’inspire pas confiance. Sans confiance, pas de crédit, et sans crédit, pas de monnaie. L’Europe se fera en commençant par repenser la guerre

 

Il est vrai que l'idée de guerre et l'idée de Pouvoir sont politiquement incorrects. Mais rien de ce qui vit n’est viable, s’il n’est pas en mesure de se défendre et de prendre en compte le tragique de l’existence, autour d’un Pouvoir et d’un Commandant en chef. Une démocratie soumise au politiquement correct n’est pas une démocratie durable. Il faut penser la guerre pour faire l’Europe. La monnaie n’est jamais qu’un sous-produit de la puissance. Et dans des esprits très développés, l’impuissance réside entièrement dans la tête. Pour sortir de la crise, il faut sortir du politiquement correct.

 

   

Réflexions sur l’information

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Mise à jour le Dimanche, 25 Avril 2010 17:28 Écrit par Henri Hude

Je n’aime pas commenter les sujets qu’on dit  d’actualité, sauf après coup, quand ils ne sont plus d’actualité. Je ne sais pas si c’est le meilleur moyen de plaire, mais je sais que c’est la meilleure façon d’être utile. Je voudrais dire pourquoi.

 

La vérité, qu’est-ce que la vérité ?

 

Supposons que les journaux, notamment les journaux télévisés, se mettent a parler beaucoup d’une institution financière, une banque B., par exemple. Supposons que ces journaux disent: « La banque B. a perdu 200 millions d’Euros sur le premier semestre ». Et supposons que cette banque ait effectivement enregistré des pertes au cours de l’exercice. Est-ce que les journaux auront donné, ce faisant, une information vraie ? La réponse, évidemment, est ‘oui’, pense-t-on spontanément. Et pourtant, la réponse est ‘non’, évidemment.

 

Un fait isolé n’a pas de sens. Un fait qui n’est pas mis en perspective non plus. Un fait isolé peut induire une interprétation fausse. Il peut être trompeur.

 

Supposons, par exemple, que durant ce même semestre, les cinq principales concurrentes de la banque B. aient eu des pertes très supérieures. Le fait brut qu’on appelle une information exacte, est non pas faux, mais induirait en erreur, puisqu’on pense que la banque B. est particulièrement en difficulté, alors qu’au contraire, elle s’en sort plutôt bien. Le renseignement vrai, utile et juste serait : « Dans une situation difficile pour les banques, la banque B. s’en tire moins mal que les autres. »

 

Une « divinité cruelle et capricieuse »

 

Maintenant, supposons qu’un journal ne donne sur la banque B. que des informations non mises en perspective, et s’attarde longuement à analyser les raisons de ces pertes. Supposons qu’un bulletin dit d’information, passant en boucle ou en bandeau défilant, alerte continuellement l’auditeur, ou le téléspectateur, sur ces pertes. S’agit-il d’information ? Non. Cela s’appelle une campagne de presse contre la banque visée. Le seul événement certain, c’est que des gens ont décidé de lui nuire. En termes précis, il s’agit de diffamation visant une institution, au moyen de la montée en épingle d’un agrégat de faits réels mais inutilisables, faute de quantification et de mise en perspective.

 

Dans une Démocratie durable, il y a des lois permettant de protéger la réputation d’une institution contre ce genre de diffamation. Dans une Démocratie non durable, la presse joue parfois le rôle de ce que l’Anglais Lloyd, dans son livre What the Media Do to Our Democracy appelle « a cruel and capricious deity ».

 

L’histoire et le roman

 

En général, l’information financière est faite sérieusement, parce que ceux qui la lisent ont envie de savoir la vérité, ce qui est la seule chose utile.

 

Il faut se résigner à une réalité : l’information sérieuse n’est pas spectaculaire. C’est comme un diner en ville où l`on ne dirait du mal de personne et où il faudrait en plus faire un effort de réflexion. Il est vrai que, si l’on pouvait survivre à ce genre de diners, on en sortirait avec l’impression de ne pas avoir perdu son temps.

 

L`information divertissante est comparable à un roman historique en temps réel. Le seul enseignement certain porte sur la subjectivité de ceux qui parlent ou écrivent. C’est un inextricable mélange de faits, de sensationnel, de conflictualité et de scandale. Se renseigner via ces médias, c’est comme vouloir savoir qui était Richelieu en lisant Les Trois Mousquetaires.

 

Trois résolutions

 

Je suggère en conclusion d’examiner trois résolutions :

 

1ère Résolution : pratiquer le doute cartésien, et le soupçon nietzschéen, par rapport à l’information, tant que l’information n’est pas strictement séparée du divertissement. C’est à dire pour un certain temps.

 

2ème résolution : éviter d’entamer trop vite des discussions et des polémiques, sur la base de ces inepties. Car c’est exactement ainsi que le manque de sérieux, de vérité et de justice érode le fonctionnement rationnel de notre démocratie.

 

3ème Résolution : faire peut-être l’application de ces principes à tel ou tel sujet de ce dernier mois d’actualité.

 

 

 

 

 

   

Enquête sur la "victime"

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Mise à jour le Samedi, 03 Avril 2010 13:26 Écrit par Henri Hude


La victime et l’hostie

 

Je me suis intéressé récemment au sujet de la victimisation, pour la revue Inflexions. Et puis nous sommes dans le temps de Pâques et j’ai eu la curiosité de rechercher l’étymologie du terme « victime ».  A peu près rien à voir entre le sens actuel et le sens originel.

 

Être « victime » nous situe étymologiquement dans le champ du Pouvoir, en tant que celui-ci se manifeste dans l’épreuve de force. « Victime » vient en effet du latin vincere, victum, vaincre. La victime, c’est le vaincu offert aux dieux en sacrifice.

 

L’autre terme synonyme, en français, lui aussi hérité du latin, c’est « hostie ». Hostie vient de hostis, l’ennemi. L’hostie, c’est encore l’ennemi (vaincu) offert aux dieux en sacrifice. La différence entre la victima et l’hostia, c’est que la victima est offerte en sacrifice d’action de grâces, alors que l’hostia l’est en sacrifice d’expiation. Nous trouvons ces indications dans ce trésor qu'est le Dictionnaire étymologique de la langue latine, d'Ernout et Meillet.

 

La Puissance et la religion

 

Dans l’un et l’autre cas, au-delà des détails du contexte polythéiste populaire, les sages romains se représentent le Numen, la Puissance première et divine, qui châtie la démesure et l’injustice, et autour de laquelle l’univers, les peuples et les nations font cohésion par l’obéissance à ce que le grand tragique grec Sophocle appelle les « lois éternelles, non faites de main d’homme » (dans son Antigone, vers 450-460). 

 

La « religio », c’est d’abord ce sentiment de respect du Numen. Comme l’analyse Hobbes dans son Léviathan, l’homme voit à tout instant le chaos virtuel qui résulterait de la liberté de son égoïsme, et il exprime une demande de Pouvoir, pour que soit  imposée à tous une Loi de paix. Il comprend que l’ordre consiste à faire Corps autour d'un juste Pouvoir  et sous lui, selon une Loi de paix. Mais l’homme situe la Cité dans l’Univers. Il va donc du Pouvoir au Numen, en se représentant le monde entier comme une Cité en bon ordre et il se représente alors le Numen à l’image du Pouvoir.

 

En sens inverse, il revient du Numen au Pouvoir, et se représente alors la Cité comme un petit Monde où le Pouvoir est une image du Numen. C’est pour cela qu’il est si superficiel de vouloir faire comme si le politique et le religieux n’avaient aucun rapport, au lieu de prendre en compte les problèmes réels que comporte inévitablement la connexion nécessaire entre leurs concepts. 

 

La victime et le héros

 

Sans doute a-t-on heureusement perdu depuis longtemps l’habitude d’immoler les vaincus au Numen, ou aux dieux de la cité, ou aux mânes des soldats morts (comme on le voit dans cette violente pièce du jeune Shakespeare, à mon avis non exempte de mauvais goût, Titus Andronicus). Ce qui fait la victime, au sens premier, ce n’est ni sa faiblesse, ni sa passivité, ni sa douleur, ni sa servilité, mais c’est le fait d’être la matière convenable du sacrifice.

 

Rien n’empêche, bien au contraire, que la victime, ou l’hostie, ne soit en outre un héros, puisqu’elle est passée par l’épreuve de force. Rien ne l’empêche, non plus, de faire elle-même de sa mort un sacrifice.

 

   

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