Henri Hude

Nouvelle publication : Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l'Europe

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Vendredi, 09 Juillet 2010 08:19 Écrit par Henri Hude

Les Éditions Monceau vous présentent : 
Couverture Démocratie durable

De quoi s'agit-il?

 

Trois extraits du livre à paraître ont été publiés dans ce blog au cours des deux dernières semaines. Voici maintenant un lien vers la Table des matières de Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l'Europe.

Ce livre sera publié aux Editions Monceau et vendu exclusivement sur ce site. Je dirai pourquoi. J'ai d'ailleurs commencé à le dire, en faisant il y a quelque temps "l'Eloge de Wellington".

« Penser la guerre », voilà qui peut donner des frissons.

Pour éviter quelques malentendus, je publie aujourd'hui dans ce blog un article paru dans Le Figaro, le 27 janvier 2005, sous le titre : « Le principe amitié ».

Ma pensée sur le sujet n'a pas changé. C'est en raison du « principe amitié » qu'il faut « penser la guerre », et la « démocratie durable », et « faire l'Europe » (j'entends : l'Europe de démocratie durable, l'Europe réaliste qui sait penser la guerre et le pouvoir, celle qui reconnaît le « principe amitié »). Et si vous vous demandez si et comment tout cela peut s'organiser de façon cohérente, eh bien! lisez donc le livre, et nous en parlerons, ici ou ailleurs.

 

En attendant, voilà ce que disait l'article du Figaro:

 

Le principe amitié : l'éthique s'organise autour de la notion d'amitié (philia)

 

« Depuis Max Weber, nous répétons que les jugements de valeur ne sont pas des jugements de fait et qu’ils sont toujours subjectifs. En même temps beaucoup reconnaissent que nous souffrons d’un manque de repères, de références, de critères et de principes. En réalité, nous disposons bien de certains principes, mais il nous en manque au moins un : le principe amitié.

 

Supposons que l’éthique s’organise autour de la notion d’amitié. Entendons par là ce que les Anciens appelaient philia : toute espèce de force ayant pour effet de rapprocher positivement entre eux les humains – instinct semi grégaire ou sympathie, attrait des sexes pour la vie commune, intérêt matériel et calcul d’utilité, plaisir de converser, besoin de communication profonde. Ainsi comprise, la philia pourrait être imaginée dans le monde humain et social comme l’analogue de l’attraction universelle dans le monde purement matériel. Que pourrait changer l’introduction de cette hypothèse ?

 

Pourquoi pas mal de gens sont fâchés avec la morale

Beaucoup sont fâchés avec la morale à cause du devoir, qui semble en contradiction avec le bonheur. Mais l’amitié ne permet-elle pas la synthèse du devoir et du bonheur ? Pour son fils Nicomaque, Aristote écrivait que « sans amitié, nul ne choisirait de vivre. » Il comptait au nombre des amitiés les amitiés familiales et l’amitié conjugale. On oppose parfois le bien au lien, mais le lien n’est-il pas le bien même ? Il n’y a pas d’amitié durable sans une dynamique de générosité, de désintéressement, voire d’oubli de soi et de sacrifice. L’amitié est ainsi la matrice et la synthèse des vertus : courage, justice, modération. Aristote disait  aussi qu’« il n’y a pas de différence entre un homme excellent et un véritable ami ». On parle avec raison de « devoirs d’amitié », quand les devoirs entrent dans la sphère de la philia. Une fois devenus devoirs d’amitié, les devoirs perdent leur caractère dur, inhumain ou desséché. L’amitié réconcilie le bonheur avec le devoir.

 

Cette amitié est, à la fois, un fait indiscutable et une valeur dont personne ne doute sérieusement. Elle est un fait, car elle est le lien social même, sans lequel toute société tomberait en poussière ; et elle est un fait universellement vécu comme une valeur. Impossible de séparer ici le fait et la valeur. Pourquoi dès lors continuer à douter des jugements de valeur, s’ils sont enracinés dans l’expérience de la philia ? La morale est un ensemble de règles, mais l’éthique est un ensemble de vertus dont l’amitié est à la fois la matrice et la synthèse. On peut douter de la règle, mais on ne peut douter pareillement du fait de l’amitié, ni de sa valeur, ni de celles des vertus qui entrent dans sa logique. Les bonnes règles sont des formulations d’une vie bonne en amitié.

 

La Philia et la République conservatrice

 

Le principe amitié se développe en valeurs sociales et républicaines. L’amitié unit entre eux des individus et enchevêtre ces liaisons, nous faisant faire à tous corps en société. Ainsi ne peut-on séparer l’amitié et la cité, l’éthique et la politique. Mais l’idéal d’amitié ne va pas sans confiance et la confiance confie des responsabilités à des libertés. Par ailleurs, l’amitié comble les distances et tend à faire pour autrui ce qu’elle fait pour elle-même.  L’amitié aime donc l’égalité, pourvu que celle-ci soit sans envie et n’éteigne pas la faculté d’admirer.

 

Le respect et la justice semblent tout naturels dès qu’il y a un peu de véritable amitié. Au contraire, quand il n’y en a pas, la justice et le droit ne sont qu’une guerre froide. La confiance ne va pas sans désarmement et le moindre désarmement est déjà un abandon partiel de sa liberté, un passage au-delà du droit et de la justice froide. L’amitié parle au cœur, mais en écoutant la raison. Ouverte au désintéressement, elle marche vers l’horizon d’une amitié sans exclusive et se plie au respect de lois morales universelles. Le principe amitié renouvelle le rationnel en le rendant humain, cordial et raisonnable.

 

Le principe amitié permet aussi de mieux poser le problème du rapport entre la politique et la métaphysique, la religion et la foi. L’éthique d’amitié ne postule pas simplement la métaphysique, mais elle y entre presque, dès lors que l’éthique, dont nous pouvons être sûrs, ne signifierait rien sans la liberté, laquelle nous ouvre la porte du mystère de l’esprit, supérieur aux déterminismes. Dès lors que l’amitié admet le désintéressement, elle est prête à des sacrifices, voire à l’engagement total. La dignité humaine consiste à avoir le droit de se voir traité ainsi par les autres, et à devoir traiter les autres ainsi. Cela se conçoit bien si la personne humaine possède une valeur absolue, laquelle prend un sens en référence à un Absolu ayant lui-même rapport à l’ordre éthique et personnel.

 

Eros, Philia, Agapè

Si la cité est liée par une philia, et si la religion est amour divin, en grec agapè, où est le principal problème entre politique et religion ? non pas dans une rivalité entre des pouvoirs, mais dans la suture, au cœur de l’homme, entre la philia et l’agapè, entre l’éros et l’agapè. L’éros est en tension avec l’agapè, mais la philia leur fournit une médiation, si l’éros accepte d’entrer dans la logique de la philia.

 

Le principe amitié reconnaît aisément la place du Christ dans une cité libre. « Aime ton prochain comme toi-même », c’est peut-être le fondement radical d’une égalité sans violence et sans utopie. Le Christ est aussi, à tout le moins, un incomparable professeur d’amitié.

 

Le principe amitié, enfin, a le sens des réalités. Car un ami est bien réel dans le monde, il est, dit la chanson, « ce qu’il y a de meilleur au monde ». Chacun fait aussi dans la vie l’expérience de l’inimitié. L’éthique d’amitié aide à gérer sans amertume le mélange de paix et de guerre, qui est si souvent la vie même.

 

 

 

Table des matières de mon dernier livre

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Mercredi, 07 Juillet 2010 22:22 Écrit par Henri Hude

INTRODUCTION

 

PREMIERE PARTIE – LA DEMOCRATIE EN DEFENSE

 

I – ANALYSE DU « POLITIQUEMENT CORRECT »

1. Le PC comme cas particulier du fait universel de la pression sociale

Le fait de la pression sociale

Comment la pression sociale impose aussi bien l’autonomie que le reste
La vie en société comme éducation continue
La loi morale et l’autonomie de la volonté
Un bizarre épicurisme kantien
La recherche du plaisir et la fuite de la douleur deviennent des impératifs catégoriques
L’autonomie se forme en communauté éthique
Vie intérieure partagée dans la vie sociale : la culture
Culture substantielle et démocratie dans un monde globalisé
La loi d’évolution croissante de la pression sociale en régime PC
Mensonge et langue de bois

2. Le mécanisme de cette pression sociale et la matrice des opinions libérales

Le PC comme libéralisme hobbésien

3. Le PC comme résultat de l’évolution du libéralisme hobbésien

Reductio ad Hitlerum
Définition du PC

 

II – PENSER LA GUERRE POUR FAIRE L’EUROPE

La question de l’Europe
Forces et faiblesses du pacifisme
L’Europe réaliste
Eviter une nouvelle bipolarisation stratégique
La paix par l’équilibre. L’équilibre par l’Europe
La guerre toujours probable
La guerre probable
Une nouvelle politique des blocs
La paix, au-delà des guerres idéologiques
L’idéologie du nihilisme actif
L’Europe entre les blocs
L’Europe impuissante, alliée inutile des Etats-Unis ?
L’Europe désarmée
Les Etats-Unis auraient besoin d’une Europe libre et non PC
Un choix historique pour les USA

 

III – QU’EST-CE QUE LA GUERRE ? – LA DEMOCRATIE DURABLE ET LA GUERRE LIMITEE

1° Pensées sur l’essentiel de la guerre

Les démocraties ne sont pas à l’aise face à la guerre
La définition de la guerre
Arriver à la décision
La loi de la montée aux extrêmes
Quelles sont les causes de la montée aux extrêmes et de la guerre totale ?

2° Pensées sur la culture de guerre limitée en démocratie durable

Modernité, progrès et démocratie
Modernité classique et guerre totale. Du besoin d’une autre modernité
Quel est le sens exact d’une guerre non totale ?
En conclusion sur ce point
Objections finales

 

IV – QU’EST-CE QUE LE POUVOIR ?

Problématique
Quelques mots sur Thomas Hobbes

1° Redécouvrir le Pouvoir

Le « droit naturel » et la guerre de tous contre tous
La loi naturelle et la paix civile
Le Pouvoir et la Volonté générale
Le Pouvoir et la Démocratie. Les leaders
Les élites et la République
Les leaders en démocratie

2° Interprétation du Pouvoir dans le monde présent. La paix américaine, sa valeur, ses insuffisances, et le devoir de l’Europe

Le Pouvoir et l’Empire
L’Amérique et l’Empire
L’Europe et l’apprivoisement de la fonction d’Empire
De l’absolutisme au libéralisme à l’intérieur d’un seul Etat
De l’absolutisme au libéralisme dans le monde entier
L’Europe et la constitutionnalisation réaliste de la fonction d’empire

3° La culture d’impuissance

Du régime mixte à la démocratie absolue
Le PC entre pacifisme et bellicisme

 

V - LA PAIX VAUT-ELLE MIEUX QUE LA GUERRE ?

Point de situation
Utilité de la paix. Beauté de la paix : justice et amitié
La paix va dans le sens de la vie humaine
« Salut à la guerre ! »
La culture et différence entre la concurrence et la guerre
Est-il bon ? Est-il méchant ?
Raison politique, démocratie durable et péché d’origine

 

VI – POURQUOI LA GUERRE ? – RÉFLEXIONS À PARTIR DE LA PENSÉE DE RENÉ GIRARD

1° Qu’est-ce que l’homme ?

L’homme imitateur et violent
La société humaine, le Pouvoir et la Culture
La culture et la survie par l’inhibition de la violence
L’insociable sociabilité

2° Sur l’art de connaître l’homme. Sur l’idée d’une anthropologie scientifique

Les deux obstacles épistémologiques à la constitution des sciences de l’homme
Définition du matérialisme
Définition du subjectivisme
La réforme conceptuelle requise à la constitution de l’anthropologie scientifique
Subjectivisme arbitraire et politiquement correct
Les conditions d’une science anthropologique

3° Quelques idées sur la culture et la religion

La religion archaïque
Hobbes et Girard
La religion chrétienne. Discussions sur le sacrifice
L’homme et la guerre. De nouveau Clausewitz
L’évidente objection des guerres de religions
Le Pouvoir la loi et le sacrifice
Religion archaïque et religion chrétienne

 

SECONDE PARTIE : LA DÉMOCRATIE À LA RECONQUÊTE

 

VII - LE PC COMME CULTURE D’IMPUISSANCE – QUELLE CULTURE DE PAIX EN DÉMOCRATIE DURABLE ?

Point de situation
Culture de paix

1° La culture PC ne garantit pas la paix

L’individualisme libertaire mondialisé, ou l’espoir d’une paix universelle par l’impuissance
De la culture d’impuissance à la renaissance de la guerre
Liberté de transgression et violence universelle
La culture d’impuissance comme matrice d’un nouveau nihilisme actif
La recherche de la paix par la culture de sécularisation en régime de grande modernité
La recherche de la paix par la culture de sécularisation en régime de modernité tardive
La remise en cause de la sécularisation

2° Le PC contre la Démocratie

Le politiquement correct comme orthodoxie sacrale
Le Léviathan spirituel et sa stratégie indirecte
Déconstitutionnalisation du Pouvoir et néo-absolutisme brutal en démocratie tardive
La loi antinaturelle d’impuissance
La loi du subjectivisme arbitraire et la culture de l’impuissance
La démocratie d’impuissance
L’homme de verre
Le système religieux néo-archaïque. Lynchage et victimisation

 

VIII – LE PROBLÈME DU MORALISME ET LA DÉMOCRATIE DURABLE – LIBERTÉ, LOI MORALE, ÉTHIQUE ET CULTURE EUROPÉNNE

Problématique. Le complexe moraliste
Le problème du moralisme

1° La liberté sans loi morale

2° La liberté par la loi morale

3° La loi morale comme principe de non-liberté

Le pharisien
La liberté de transgression
Au-delà de la transgression

4° La liberté d’obéissance éthique

Éthique et religion
La loi et la foi
L’apport de Jésus-Christ au débat moral européen. Le moralisme pulvérisé
Concluons

 

IX – LA RESPONSABILITÉ MORALE DES DIRIGEANTS

Problématique
Ethique économique
Ethique politique
Ethique générale et éthique militaire
L’éthique et les juristes
Conscience et responsabilité morale
La responsabilité et la loi morale
Première voie vers la loi morale universelle
Deuxième voie vers la loi morale universelle
Le droit et la morale
Le Législateur et la liberté de chaque personne
La question de l’homicide concerne tous les responsables
La question morale de l’homicide
Le problème de la contrainte
La responsabilité morale du militaire
Le pacifisme radical et l’objection de conscience
Universalité de la loi et particularité de la décision
L’inconditionnellement illégitime
La dignité de la personne
Le respect de la vie
La mort donnée à l’adversaire et le respect de la vie
L’idéologie rend ces problèmes insolubles
 

 

X - CONSTITUTIONNALISER LE LÉVIATHAN MÉDIATIQUE – LA RÉFORME ÉTHIQUE DES MÉDIAS

1ère Question : Qu’y a-t-il de réellement nouveau en éthique militaire ? – Le problème éthique complexe militaro-politico-médiatiqueRien de nouveau

et pourtant tout est nouveau
1er exemple : la communication militaire
2ème exemple : la tactique de victimisation sanglante
Ethique, médias et hypocrisie

2ème Question : En quels termes nouveaux se pose le problème classique de l’obéissance et de la désobéissance du militaire et, plus largement, du dirigeant ?

La fin du cantonnement institutionnel du militaire
Idéologie du privé et privatisation de la guerre
Les problèmes éthiques du militaire, avec leurs dimensions médiatique et politique
Obéissance et désobéissance
Le talon d’Achille de la démocratie : le manque d’éthique médiatique
Raison et démocratie
La reconquête nécessaire de la sensibilité par la raison
La nécessaire constitutionnalisation du Léviathan médiatique

 

 

   

Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l’Europe – Un troisième extrait

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Mercredi, 07 Juillet 2010 22:28 Écrit par Henri Hude

Un livre sur le Pouvoir en démocratie

 

« Même si la guerre est souvent ici la porte d’entrée de la réflexion, son thème central est le Pouvoir en Démocratie. Sans Loi, il n’y a qu’un pouvoir-Léviathan, ou l’anarchie, ou l’impuissance. Il n’y a pas de vrai Pouvoir sans Loi, ni de vrai Pouvoir sans Force, et la dynamique d’un Pouvoir uni à la Loi aboutit à la Démocratie durable. Une Démocratie durable est une Démocratie dans laquelle il existe un tel Pouvoir. 

 

« Les thèmes de la réflexion touchent donc tous au Pouvoir : il s’agit en effet, une fois admise la responsabilité universelle de l’Europe, de la doter d’un Pouvoir. Pour cela, il faut 1° libérer le Pouvoir ; 2° rétablir le Pouvoir ; et 3° maîtriser le Pouvoir. Le libérer du « politiquement correct »  (Essais I et VII) et des médias exubérants qui l’incarnent (Essai X). Le rétablir en laissant resurgir et en redécouvrant une culture de Pouvoir (Essais III, IV et IX). Le maîtriser en libérant une culture de Loi et de Paix (Essais V, VI, VIII). » (p.28)

 

Pourquoi « penser la guerre » ?

 

« Pour faire l’Europe, il faut penser la guerre et la paix. Mais la guerre, c’est ce qu’on ne veut pas penser ; c’est ce à quoi on ne veut pas penser – en Europe. Et c’est pour cela que l’Europe n’existe pas, en tout cas pas comme la puissance politique de premier ordre qu’elle doit être. Et c’est aussi pourquoi, si cette impuissance perdure, la paix existera (probablement) de moins en moins dans le monde, au cours de ce siècle – car l’existence de l’Europe comme puissance est nécessaire à l’équilibre du monde. La raison pour laquelle il faut faire l’Europe, c’est la paix globale. Mais le chemin pour la faire, c’est une pensée de la guerre, car l’Europe utile, c’est une Europe réaliste. Et une Europe réaliste pense la guerre et la puissance.

 

« Une communauté politique, c’est un ensemble humain à l’intérieur duquel on accepte de payer beaucoup d’impôts les uns pour les autres, de confier sans peur les armes de tous à certains, sans se préoccuper de leur origine, de s’organiser sans méfiance ni jalousie les uns avec les autres, et, enfin, celle où chacun admet l’éventualité de devoir risquer beaucoup pour la défense de la communauté.

 

« Par conséquent, ou bien l’Union européenne est aussi une Communauté Européenne de Défense, une alliance militaire (distincte de l’Alliance atlantique), ou bien elle n’existe tout simplement pas, en tant que communauté politique authentique – c'est-à-dire en tant que réalité politique unie, puissante et libre.

 

Ne plus parler la langue de bois

 

« Pour cacher cette inexistence, on étalera souvent en surface des doctrines idéalistes, ultra-pacifistes, et des fictions « politiquement correctes » (PC), permettant de prétendre que la guerre aurait cessé d’exister, et que, par conséquent, on pourrait désormais être concitoyens, ou citoyens du monde, sans avoir jamais à en payer le prix.

 

« Mais personne ne croit vraiment au PC, bien que presque tout le monde brûle de temps en temps un bâtonnet d’encens devant l’idole de la tribu. Le fait est que cette Europe qui ne peut pas être une Alliance militaire, personne n’y croit vraiment comme communauté politique, même si tout le monde fait semblant d’y croire. Je me demande si l’on n’a jamais vu, depuis les derniers temps du communisme, un aussi gros mensonge collectif.

 

« Pour faire l’Europe, il faut sortir de ce mensonge.

   

Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l’Europe - Un deuxième extrait

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Dimanche, 27 Juin 2010 22:09 Écrit par Henri Hude

Depuis la semaine dernière, ce blog propose des textes tirés du livre sur lequel je travaille et qui va paraître sous peu : Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l’Europe.

 

L’extrait qui suit est tiré de l’Introduction.

 

Placer la politique à son juste niveau

 

« Placer la politique à son juste niveau, c’est être capable de dire à un peuple : voici quelle est notre place dans le monde, voici quels sont nos intérêts et notre mission, et voilà ce que nous allons faire.

 

« Placer la politique à son juste niveau, c’est donc, par exemple, dire aux Français : la France est l’une des grandes Nations de l’Europe, qui est virtuellement l’une des trois plus grandes puissances mondiales, avec les Etats-Unis et la Chine.

 

« Le genre humain a besoin de l’Europe. La mission de l’Europe, c’est de contribuer à faire dans le monde cette paix plus juste qui ne peut exister sans l’Europe. La responsabilité de la France, c’est de contribuer à faire de l’Europe une puissance politique effective de premier plan, au service de la paix.

 

« Comment le dire, comment le faire, et le faire, c’est ça la politique, en France et en Europe.

 

« La paix est une affaire d’économie, de culture et de pouvoir. L’économie est très importante, mais la politique passe d’abord. C’est elle qui fait la loi, qui pose les cadres. Elle est le régulateur des autres activités. » (pp.9-10)

 

La responsabilité mondiale de l’Europe

 

« La justice dans le monde requiert d’abord qu’y soient établies les conditions d’une paix globale durable. Une telle paix, excluant la guerre, ne peut être assurée que par un système satisfaisant de pouvoirs.

 

« Or la situation du monde au 21ème siècle se caractérise par deux faits majeurs.

 

« 1° Le système de pouvoir où dominaient les Etats-Unis est en train de céder la place à un duopole américano-chinois, en lui-même instable et à terme conflictuel.

 

« 2° La volonté impériale des Etats-Unis n’est plus aussi claire. Délaissant les équilibres traditionnels qui ont fait leur force (voir Essai II), ils sont confrontés à l’irrationalité du système médiatique et de la pensée politiquement correcte ; l’alliance entre la religion et la philosophie qui était au cœur de l’esprit public américain semble se briser, et la création continue de libertés républicaines n’arrive pas à compenser une poussée démocratique parfois légitime, souvent passionnelle. Leur consensus interne paraît moins solide, moins sûre aussi leur aptitude à maintenir la grande politique de leur Etat à travers les fluctuations imprévisibles de l’électorat et de l’opinion.

 

« Il est permis de se demander si, indépendamment de la tentation de la démesure, les Etats-Unis ne sont pas saisis, au sommet de leur puissance, par une ivresse utopique et par des divisions idéologiques, alors que leur succès est d’avoir été, grâce à un consensus interne fort, le pays qui a géré ses intérêts avec le plus de réalisme, quand les pays d’Europe étaient divisés et se déchiraient entre eux.

 

« Or la rationalité stable, le pouvoir déterminé et invariant, sont nécessaires à l’exercice du leadership à ce niveau.

 

« Dans la situation instable résultant de ces deux facteurs, le bien commun du genre humain a pour première condition politique l’existence d’une Europe constituant l’un des trois principaux pôles de puissance dans le monde, avec les Etats-Unis et la Chine (sur cette dernière, L. FRANCART, Livre gris sur la défense, Economica, 2006, notamment pp.14-18.). Ce troisième pôle est indispensable à la paix du genre humain par l’équilibre des forces, et à son harmonie par le mouvement vers une liberté nouvelle et plus juste. Le monde unipolaire est déjà fini. Si l’Europe n’émerge pas, ce sera la confrontation de deux pôles.

 

« C’est la mission de l’Europe, que de reprendre un rôle de premier plan. Remplir ce rôle est sa mission très claire, et plus encore que son intérêt, son devoir. Cette mission d’équilibre est conforme à l’intérêt bien compris des Etats-Unis et de la Chine, aussi bien qu’à celui de toutes les autres puissances, nations, ou groupes de nations.

 

« Préserver la paix du monde par l’équilibre des forces, sauvegarder les libertés (notamment économiques) en les rendant plus justes, inventer une modernité non idéologique et qui ne conduise plus simplement au choc avec les civilisations prémodernes : ces trois choses sont à faire, et aucune ne peut être faite sans l’Europe unie, libre et puissante.

 

« Mais pour se situer à la hauteur d’une telle responsabilité, les Nations d’Europe doivent se constituer, chacune et ensemble, en démocratie durable. » (DD, pp.11-13).

 

L’homme, animal politique

 

« Les politiques se trompent quand ils pensent que les citoyens ne se soucient que de leur bien-être à court terme et n’ont pas besoin d’inscrire leur biographie personnelle dans une histoire commune.

 

« C’est l’un des plus beaux attributs du pouvoir politique, que de créer un élan pour un projet commun à la fois grand, juste et raisonnable. C’est cette dynamique qui ouvre le crédit politique permettant de gouverner et de réformer.

 

« Ceci est particulièrement vrai des Européens, à qui l’histoire a tout donné, qui ont tant inventé, exploré, créé, qui ont satisfait tant de désirs de richesse et de pouvoir, désirs démesurés souvent et destructeurs jusqu’au chaos. Hésitant aujourd’hui entre le doute et la sagesse, la vieillesse et le renouveau, en réserve du genre humain, ils ne peuvent plus rien désirer avec force, sauf le repos et la mort, ou bien le service et la mission.

 

« En conséquence, l’Europe ne peut être fondée comme puissance politique que si les Européens redécouvrent ensemble cette responsabilité morale et politique de niveau universel. » (DD, p.10)

 

Ce projet européen doit être transporté à un niveau supérieur. Trop d’économie tue l’économie. La démocratie européenne, ce n’est pas l’Euro, c’est un Démos, c’est un Peuple. L’économie ne saurait aller sans la politique et la culture.  Le projet européen doit être pensé en termes de puissance, de participation au leadership mondial, de guerre et de paix, de rayonnement d’une culture plus que bimillénaire. L’Europe ne peut exister que comme projet suprapartisan, débarrassé de ses unilatéralités, capable d’enthousiasmer, de rallier et de la pluralité de ses nations dans une unité plus haute.

 

   

Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l'Europe

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Dimanche, 20 Juin 2010 18:18 Écrit par Henri Hude

Dans les semaines à venir, ce blog va proposer des textes tirés du livre sur lequel je travaille : Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l’Europe.

 

Dans le texte qui suit, j’explique le titre, en définissant trois notions :

1° « Démocratie »,

« Démocratie non-durable »,

« Démocratie durable ».

 

Dans l’article prochain, posté dans deux jours, j’expliquerai le sous-titre. Jusqu’à la parution, je posterai un extrait tous les deux jours.

 

Ce que j’entends par « Démocratie »

 

« Quand nous parlons de démocratie, nous entendons deux choses.

 

« Premièrement, selon la tradition aristotélicienne, nous entendons un régime mixte, c'est-à-dire, un mélange raisonnable d’oligarchie et de démocratie (ARISTOTE, Politique, Livre IV, ch.9), laissant aux élites initiative et liberté, assurant aux classes populaires protection et sécurité, participation et promotion des meilleurs.

 

« Un tel mélange constitue un régime équitable, qui est solide, s’il est en outre dirigé par un organe exécutif juste et efficace, un Etat, culminant dans une tête dotée des prérogatives nécessaires.

 

« Ce régime mixte, qui peut prendre un grand nombre de formes concrètes, est le seul durable, pour des raisons que la tradition a bien identifiées (op.cit., Livre V, ch.1-8) : les autres régimes font trop violence, respectivement, ou à l’égalité (oligarchie pure), ou à la liberté (démocratie pure), ou à l’autorité (excès de collégialité, défaut d’unité exécutive, ou au contraire tendance au despotisme).

 

« Instables, les régimes purs (non mixtes, et souvent idéologiques) tombent à cause des divisions intérieures ou des aventures extérieures.

 

Ce que j’entends par « Démocratie non durable »

 

« Trois facteurs rendent aujourd’hui nos démocraties non viables à terme :

 

« 1° l’irrationalité du fonctionnement médiatique (Essai X) ;

 

« 2° le pouvoir exorbitant de l’idéologie individualiste (privatiste) et du politiquement correct (PC) – (Essais I et VII) ;

 

« 3° leur conséquence commune : la dégradation de la crédibilité du politique et son impuissance relative à agir avec un degré suffisant de rationalité, d’énergie et de continuité. Cette dégradation du Pouvoir peut varier beaucoup d’un pays à l’autre, selon les situations et traditions particulières, selon le degré d’emprise du PC et selon le degré d’exubérance irrationnelle des médias.

 

Ce que j’entends par « Démocratie durable »

 

« Depuis quinze ou vingt ans, l’expression de démocratie durable (ou, en anglais, de sustainable democracy), se trouve dans le domaine public.

 

« Pour les uns, il s’agit de resituer la démocratie dans la logique d’un développement économique durable, de réformer les habitudes consuméristes, pour les adapter à de nouvelles exigences écologiques. La démocratie durable implique alors ce que Bergson appelait déjà, un « retour possible à la vie simple », après un temps de « frénésie » matérialiste.

 

« Pour d’autres, il s’agit de préserver la démocratie, au sens de pouvoir du grand nombre, malgré une évolution générale du monde et de son économie allant dans le sens de l’oligarchie, du pouvoir du petit nombre.

 

« Dans notre concept de démocratie durable, nous incluons autre chose que les usages récents du mot, même s’ils ont leur pertinence, et nous incluons plus que ce qu’a compris la tradition sous les idées, voisines entre elles, de régime mixte, de démocratie ou de république constitutionnelle.

 

« Nous appelons donc démocratie durable celle qui sait :

 

« 1° rendre la culture non idéologique – au minimum, placer l’esprit des décideurs dans un état de doute méthodique et de suspicion légitime par rapport au PC et à l’idéologie (Essais I et

VII) ;

 

« 2° réguler le pouvoir médiatique, dans le respect d’une déontologie appropriée, et de lois qui, sans détruire sa liberté, doivent en empêcher les irresponsabilités et les abus (Essai X) ;

 

« 3° rationaliser son fonctionnement politique, en fixant nettement son horizon (Essai II), et en restaurant la confiance et l’autorité des Etats et des dirigeants. »

   

Les Français plébiscitent la liberté d’enseignement

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Mardi, 08 Juin 2010 21:51 Écrit par Henri Hude

Ne pas toujours dire du mal des sondages

 

La Fondation pour l’Ecole a organisé un colloque au Sénat mercredi 2 Juin 2010. Il y était question de l’avenir du système éducatif français : quelles innovations apporter pour améliorer son état, que tout le monde s’accorde, avec raison, à juger insatisfaisant ?

 

Ce colloque partait d’un sondage effectué par l’IFOP. Vous en trouverez tous les détails, si vous le désirez, soit sur le site de l’IFOP (Institut français d’opinion publique), soit sur celui de la Fondation pour l’Ecole, soit encore sur le site de l’Association de Défense des Idées des Directeurs.

 

Le sondage de l’IFOP montre que les Français plébiscitent (de 75% à 85% selon les diverses questions) un projet de rénovation de l’Ecole (primaire et secondaire) bâti sur trois idées simples :

1.   la liberté scolaire

2.   le financement des écoles par le chèque scolaire, ou toute autre formule équivalente 

3.   l’autonomie des établissements et le renforcement des pouvoirs des chefs d’établissements (aussi bien en matière de discipline, et de pédagogie, que de recrutement des équipes enseignantes et éducatives)

 

Rappel d’un projet clé pour toute démocratie durable

 

Ce projet, dans son principe, n’est pas nouveau. Ce qui par contre est nouveau, c’est qu’il est désormais appelé de leurs vœux par toutes les classes sociales et toutes les opinions politiques. Surtout par les classes populaires, dont les enfants sont sévèrement discriminés par un système dont la bureaucratie et l’égalitarisme idéologique ont pour résultat concret un accroissement criant des inégalités scolaires. Le « phénomène » ne peut plus cacher le « réel » (comme dirait Kant, philosophe de la télévision). 

 

Un système de liberté éducative est possible, puisqu’il est réel dans certains pays. La Suède a mis en œuvre depuis dix ans un projet de ce genre : liberté scolaire, financement par chèque scolaire et autonomie des établissements, le tout avec un incontestable succès.

 

Un tel système est équitable, puisque le même « pouvoir d’achat » scolaire suffisant est donné aux parents de chaque enfant.

 

Il n’est pas partisan : il n’est pas libéral de manière idéologique. Il ne constitue pas nécessairement une privatisation de l’enseignement, puisqu’il pourrait être appliqué aussi à l’enseignement public – même si ce n’est pas le cas en Suède.

 

Il est efficace, car il permet aux usagers de mettre fin aux abus en les sanctionnant financièrement. Les établissements qui se permettraient de faire n’importe quoi n’auraient qu’à fermer. Il permet d’introduire à l’intérieur du service public un degré de souplesse qui sinon lui fait défaut. Il permet de combiner une régulation publique sur l’ensemble avec un large exercice de la liberté éducative. Il permet de faire exister divers styles d’écoles, dont chacun peut être en soi très valable, mais ne convient pas forcément à tous les élèves.

 

 Il est démocratique, à condition qu’il y ait dans la Démo-cratie un peu de place pour un Démos, c'est-à-dire pour un Peuple, un Peuple réel composé d’individus réels ayant des enfants et soucieux de les préparer à affronter la vie.

 

La démocratie, c’est le pouvoir du peuple réel et pas d’un Concept imaginaire et médiatique. Ici le peuple réel, ce sont les parents d’élèves. Ayant le pouvoir de « voter avec leurs pieds », ils disposeraient du pouvoir de contrôler la qualité du service éducatif rendu.

 

Service public ou privilège ? 

 

Quand un service public se rend totalement indépendant dans la pratique des pouvoirs constitutionnels, et dispose des appuis médiatiques qui masquent la volonté du peuple réel, ledit service public a été en fait privatisé. Il devient la propriété de ses agents. Le service public est en réalité une coopérative ouvrière de production.

 

Si ladite coopérative tend à exclure du marché tout concurrent possible, elle tend à devenir en outre un monopole fermé.

 

Il faut enfin se demander quelle est la gouvernance et la répartition des bénéfices au sein de cette coopérative ouvrière de production tendant à s’arroger un monopole fermé. C’est ce que font bon nombre de chefs d’établissements. Certains estiment que ce n’est pas au bénéfice des enseignants et des élèves que l’éducation est privatisée de fait en France, sous couleur de service public.

 

Pour des médias qui rendent compte des faits et de l’opinion réelle

 

Quand une entreprise a de grandes difficultés, les propriétaires changent les dirigeants. Le problème aujourd’hui, c’est que les élèves et leurs parents ne savent pas qu’ils sont les propriétaires de cette entreprise publique qu’est l’éducation. A l’âge des grands médias classiques, une telle prise de conscience était difficile. A l’âge de l’Internet, elle devient possible et deviendra de plus en plus inévitable. La réforme n’est pas impossible. Elle est, au contraire, de plus en plus probable.

 

Il faut donc féliciter la présidente de la Fondation pour l’Ecole, Anne Coffinier. Normalienne, mathématicienne, énarque, diplomate, mère de famille, elle a mis sur pied cette Fondation. Nous entendrons sûrement encore parler d’elle, dans l’avenir.

 

 

 

   

Kant et la télévision (1)

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Mardi, 08 Juin 2010 21:32 Écrit par Henri Hude

 

Avertissement aux lecteurs de cet article

 

Cet article (comme le suivant sur le même sujet) poursuit trois finalités.

 

La première, exposer un élément essentiel à toute théorie de la démocratie durable. Pas de démocratie durable sans télévision rationalisée.

 

La seconde est de s’inscrire dans une des rubriques de ce blog, « Faire de la philosophie en famille ».  

 

La troisième finalité sera indiquée à la fin.

 

Une philosophie aussi officielle qu’ésotérique

La philosophie de Kant (1724-1804) est la philosophie officielle et dominante dans les Universités françaises et autres lieux d’éducation ; son rôle reste structurant pour certaines institutions politiques.

 

C’est au caractère ésotérique de cette philosophie, que tient la difficulté des cours de philo, au lycée, autant que la difficulté pour beaucoup de lycéens à obtenir une note décente au bac en philo. De là vient aussi le sentiment d’impuissance de bien des parents à accompagner les études de leurs enfants. Il importe donc avant tout d’aider les jeunes à la comprendre et, par suite, d’aider les parents à en discuter avec eux.

 

Le kantisme est une pensée aussi étrangère que possible au réalisme des esprits pratiques, ou des hommes et femmes d’action, ou des personnes qui s’intéressent aux autres, ou plus généralement aux esprits en bonne santé. Comment trouver moyen de l’expliquer, sans caricature, mais très concrètement, et sans endormir l’auditeur dans les deux minutes ? C’est un vrai problème.

 

L’approche par la télévision, adoptée ci-dessous, me paraît une solution idoine. Vous en jugerez.

D’une théorie de la connaissance à une interprétation de la télévision

 

Emmanuel Kant nous a fourni, sans l’avoir voulu, une théorie adéquate de la télévision.

 

Thèse 1. Kant estime que notre esprit ne peut jamais atteindre la « réalité en soi », mais qu’il peut seulement s’en construire une image, qu’il appelle le « phénomène ». Et on ne peut jamais savoir, selon lui, ce qu’il en est de la « réalité ». On est enfermé dans ce « phénomène », qui ne ressemble peut-être en rien à la « réalité ». Mais l’esprit n’est pas un miroir fidèle, plutôt un prisme, voire un bouchon de carafe.

 

  

 

Thèse 2. L’erreur fondamentale consiste à croire qu’il en irait autrement. Kant appelle cette erreur fondamentale « dogmatisme ». Le commun des mortels, qui ne se doute pas qu’il s’agit d’une erreur, l’appellerait plutôt « réalisme ».

 

Telle est l’erreur du téléspectateur, chaque fois qu’il ne prend pas le temps de réfléchir. Il a l’idée de la « réalité en soi », par exemple : la « réalité » de l’Afghanistan, la « réalité des marchés financiers », la « réalité » du festival de Cannes, etc. Mais il connaît seulement l’image, le « phénomène » dans lequel ces réalités se traduisent – ce que lui en présente la télévision. Et l’erreur fondamentale du téléspectateur consiste à croire qu’il connaît la réalité, à partir du moment où il connaît l’image, le « phénomène ».  

 

Inversement, ce dont il ne peut connaître l’image est comme n’existant pas. Un demi-million de morts non filmés dans le Sud-Soudan constituent un inconnaissable, dont on se moque éperdument. Un homme du rang recevant une claque d’un brigadier-chef devant l’œil d’une caméra constitue un « phénomène », et qui peut enfler à l’infini, devenir une affaire d’Etat.    

 

La « réalité en soi » et le « phénomène »

 

Thèse 3. On a sans doute raison d’admettre que la réalité « extérieure » produit en nous ces impressions et donc, en un sens, cette image de la réalité.

 

C’est là un élément de bon sens qui perdure dans la théorie kantienne. Il en va de même pour le téléspectateur. A moins de pure manipulation et d’imposture, les images projetées sont quand même extraites d’une réalité en soi, et telle qu’elle était il y a peu de temps. Le téléspectateur reste donc avec raison réaliste au fond : « Sans la réalité en soi, il ne pourrait pas y avoir d’image, de phénomène. »

 

Mais les formes de l’image sont-elles celle de la réalité ? Ne sont-elles pas, plutôt, des caractères appartenant à la Puissance qui a pouvoir de constituer l’image, pouvoir de constituer le « phénomène » ?

 

L’individu ordinaire, estime Kant, vit plongé dans le « sommeil dogmatique ».En d’autres termes,  l’individu réaliste (c'est-à-dire tout le monde, y compris le kantien quand il se contente de vivre sans spéculer), s’imagine que le monde est réellement spatial, réellement temporel, qu’il y a réellement en lui des causes et des effets, etc. Pour le philosophe (kantien), ces caractères appartiennent bel et bien (et inévitablement) au « phénomène », qui n’est pas une simple illusion, mais ils n’appartiennent qu’au « phénomène » fabriqué par l’Esprit, pas aux « choses en soi ».

 

Le « réel » frappant l’Esprit y fait surgir une masse d’impressions informes, comparables à une pâte liquide ; cette pâte reçoit une forme dans l’Esprit ; elle se coule dans les formes de l’Esprit, s'y solidifie, comme dans un moule à gaufres (pour prendre une comparaison matérielle, bien sûr très inadéquate).

 

Le réel, source des impressions, n’est ni la pâte, ni la gaufrette. Qu’est-il ? On n’en saura jamais rien.

Sortir de la « Matrice» ?

 

Je ne vais pas discuter ces points. A ceux qu’intéresserait toutefois une discussion approfondie des théories kantiennes sur la connaissance, je me permets de signaler mon livre Prolégomènes. 

 

Pour le téléspectateur de telle grande chaîne de télévision, cette théorie pourrait être une illumination. Le téléspectateur vit souvent plongé dans un « sommeil dogmatique ». Il ne se pose pas la question critique. Il s’imagine que « l’image nous livre la réalité ». C’est là une naïveté, très supérieure à celle du lecteur d’un roman de gare. Ce dernier sait qu’on lui vend un rêve. Mais le téléspectateur croit qu’on lui parle de l’homme et du monde.

 

Le téléspectateur croit donc découvrir des caractéristiques du monde, et il ne fait le plus souvent qu’observer des caractères de la Puissance qui construit et structure l’image des choses. Comme si, voyant à travers des lunettes rouges, ou bleues, on disait que le monde est rouge, ou bleu. On le croira, si on n’enlève jamais les lunettes.

 

 

Une heure et demi et trente secondes

 

Par exemple, sur une heure et demie d’une riche interview, profonde et subtile, tel reportage retiendra dix huit secondes, plus sept secondes, plus cinq secondes, enchâssées dans deux minutes de commentaires. La véritable forme du « phénomène » ne se trouve pas ici dans le sens des quelques mots  entendus, mais dans les principes présidant à la sélection des trente secondes retenues, et à l’élimination des 89,5 minutes restantes.

 

La forme réelle de la « chose en soi », c’était qu’un esprit profond tenait à un autre esprit un discours très riche et articulé, mais dont nous ne saurons rien. La forme apparente du « phénomène », c’est que des dîneurs, à travers le bruit de fond de leurs discussions et mastications, écoutent avec distraction des bribes insignifiantes, arbitrairement tirées du contexte qui seul leur donnerait sens. Il n’est pas rare que les dîneurs jugent, s’émeuvent, s’indignent, sans toutefois perdre de vue l’essentiel : « Repasse-moi le plat, s’il te plaît. »

 

La personne interviewée, indignée, proteste. Pourquoi proteste-t-elle ? Qu’allait-elle faire dans cette galère ? N’avait-elle donc jamais entendu l’Eloge de Wellington ? 

 

J’allais oublier !

 

La troisième et dernière finalité de cet article était de piquer la curiosité, en signalant qu'il développe une « Note sur Kant et la télévision », qui se trouve en pages 218 et 219 de mon prochain livre, à paraître dans moins de trois semaines aux Editions Monceau (c'est-à-dire ici-même). Ce livre s’intitule Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l’Europe. Je tâcherai d’en dire plus dans les jours qui viennent.

 

 

 

 

   

Kant et la télévision (2)

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Mardi, 08 Juin 2010 21:32 Écrit par Henri Hude

Le réel et l’image

 

Hobbes écrivait dans le Léviathan, que les actions suivant les opinions, « l’art de gouverner les actions des hommes, consistait en celui de gouverner leurs opinions ». C’est encore plus vrai à l’âge de la télévision. Avec cette particularité, que l’opinion, ici, ne porte plus sur la « réalité », mais sur le « phénomène ». 

 

L’action télévisuellement conditionnée, ne va plus se régler sur les caractères de la « chose en soi », mais sur les caractères de l’image, du « phénomène », et donc sur les principes de la Puissance qui a pouvoir de constituer et de projeter l’image.

 

La question n’est pas de savoir si Mr X est réellement quelqu’un de bien. La question est de savoir s’il a une bonne image. La vie sociale devient ainsi un jeu de masques et la vie politique un carnaval de Venise.

 

La descente aux enfers du Président Obama

 

La popularité du Président Obama a amorcé une descente aux enfers, qui n’est peut-être pas encore terminée, dans l’heure même suivant l’instant, funeste, où il a eu le malheur de prononcer, envers un agent de police, quelques mots très désobligeants (et qui furent ensuite prouvés être, en effet, à côté de la plaque).

 

Que faut-il en dire ? La Bruyère a écrit dans ses Caractères : « Une erreur de fait jette un homme d’esprit dans le ridicule. Mais il en sort. » C’était une autre époque. Aujourd’hui, il n’en sort plus. Deux secondes d’irréflexion, un seul mot de travers, et le faux pas, irréparable, amorce une descente aux enfers.

 

Le citoyen téléspectateur ne juge sans doute pas ici à partir de la chose, mais à partir du « phénomène » télévisuel, comme si ce « phénomène » était la « réalité » même, sans s’interroger critiquement sur les conditions de possibilité de ce « phénomène ».

 

Que signifie, ici, pour le citoyen, être « informé » ? Qu'il est passé de l'ignorance à la connaissance ? Ou que son esprit a reçu passivement l’empreinte d’un Esprit dominant, d’une Puissance ayant pouvoir de constituer l’image, le « phénomène ». Ce citoyen estime que deux secondes de « phénomène Obama » suffisent à lui livrer la secrète pensée d’une âme et à lui donner le droit d’en juger.

 

Son absence d’esprit critique risque de livrer son âme, désarmée, à la puissance de formatage d’un Pouvoir qu’il a sous les yeux, mais qu’il ne voit même pas, faute d’y réfléchir. A force de trop voir, il a désappris à penser.

 

Où est ici la forme réelle de la chose ? Ou en d’autres termes : Que signifient réellement ces quelques mots du Président Obama ? Ont-ils même, d’ailleurs, une signification profonde ? Un mot en l’air, malheureux sans doute, une « petite phrase » comptent autant ou plus qu’un discours mûri. Elles font mouche et font scoop. Aujourd’hui, la pensée de Kant ne serait pas dans la Critique de la raison pure, pas même dans son blog, mais dans ses propos de table, ses plaisanteries, ses lapsus... 

 

Il est vrai qu'à force de vouloir surfer sur le « politiquement correct », et de confondre « gestion de la crise » et « gestion de son image de gérant de la crise », on risque de se faire submerger par la vague.  

 

La vie de la pensée n'est pas en temps réel, mais dans la durée profonde 

 

Souvent nous parlons aux autres pour « essayer » nos pensées. Aussi changeons-nous d’avis plusieurs fois dans la même demi-heure. Nous observons l’effet de nos ballons d’essai. A la mine effarée de notre interlocuteur intelligent et ami, nous nous rendons compte que nous venons de dire une bêtise. Nous n’insistons pas. En fait, nous ne pensions pas vraiment ce que nous avons dit. Nous voulions savoir si nous le pensions vraiment. C’est ainsi que marche l’esprit. Mais sous le régime de Big Sister (la Télévision), il n’a plus le droit de marcher ainsi.

 

Si nous étions enregistrés en permanence, nous ne pourrions plus jamais réfléchir à haute voix, essayer une hypothèse, prendre une idée, la casser, la recoller, la reprendre, et pour finir l’abandonner. En dix minutes de raisonnement intime de tout esprit intelligent, les médias trouveraient matière à cinq ou six procès en sorcellerie.

 

La seule chose certaine, c’est qu’un homme d’Etat responsable, aujourd’hui, ne doit pas s’exposer aux médias à tout bout de champ. En tout cas pas aux médias qui ne sont qu'un business reposant sur des jeux insignifiants. Que s’il agit ainsi, il ne peut plus traiter sérieusement les affaires d'Etat, et il s’impose à lui-même un niveau de contrainte déraisonnable. Il s’expose à de pénibles et absurdes mésaventures.

 

Le respect du secret de l’intimité et de la libre réflexion doit être assuré, protégé contre les intrusions. Une « information » qui met tout sur le même plan est une déformation de la vérité et un grossier formatage des esprits.

 

Les heures d’athéisme du pape Paul VI

 

Sans liberté et sécurité dans l’intimité, personne ne peut penser, questionner, trouver, se trouver soi-même. Par exemple, Paul VI s’entretenait avec Jean Guitton sur l’existence de Dieu. Et Jean Guitton me racontait que Paul VI jouait de préférence le rôle de l’athée.

 

Paul VI argumentait contre l’existence de Dieu. Et Guitton le réfutait. Et à la fin, Paul VI, avec humour, aurait même dit : « Guitton, vous m’avez convaincu. » Si Jean Guitton avait été un journaliste en mal de scoop, ou si un tel dialogue avait eu des témoins, le journaliste aurait gagné le gros lot, en révélant au monde que le pape passait par une période de crise ou de dépression, et ne croyait plus en Dieu. Des tonnes d’encre auraient coulé. Aujourd’hui, cela ferait des bons titres, pendant une bonne semaine. L’important, médiatiquement, c’est de vivre à la semaine.

 

La vérité, c’est que si le Pape avait pu redouter qu’un paparazzo à l’affut filme de tels entretiens, jamais il n’aurait osé s’exprimer aussi librement face à son ami philosophe. Mais comment alors, tel que son esprit était fait, Paul VI aurait-il pu comprendre à fond la pensée des penseurs existentialistes ? Comment aurait-il faire son métier de pape ? Comment aurait-il pu approfondir sa foi et questionner à fond dans sa raison ? L’indiscrétion généralisée fait plus que censurer les esprits, elle leur ôte même le droit au discours intérieur, qui forcément se murmure, ou se mime.

 

Les esprits, surtout s’ils sont grands, ont besoin de faire des expériences mentales et ceux qui se contenteraient de filmer du dehors leur comportement ou d’enregistrer leurs propos instantanés n’accèderaient que faiblement au sens de ce qu’ils verraient, ou plutôt de ce qu’ils croiraient voir. Ils croiraient voir du bizarre, ou du ridicule, ou de l’incohérent, partout où l’essentiel leur échapperait.

 

Le respect de l’intimité

 

Ainsi en va-t-il, quand le réel, c’est l’image ; quand la réaction au réel, c’est la réaction à l’image ; et quand l’action dans le réel, ce n'est plus que la gestion de l’image. – Le problème, c’est que si l’information et la communication descendent à ce niveau, la gestion sérieuse des affaires, la discussion sérieuse des problèmes, deviennent absolument impossibles.

 

Car le réel demeure. Et l’action qui réussit est quand même celle qui, à la fin, s’adapte au réel, étant fondée sur une pensée adéquate, qui saisit la vraie forme de la chose. Bien sûr, l’image fausse, ou faussée, elle aussi est une réalité, mais jamais qu’une faible part de toute la réalité. Et bien sûr, la bonne théorie de l’erreur, comme celle du contre-sens, c’est qu’une forme a priori a été plaquée sur la chose, faisant écran et empêchant l’esprit d’en appréhender la forme réelle.

 

L’intimité est faite pour n’être pas vue, non pas forcément par honte, mais souvent par pudeur, non pour se cacher au monde, mais pour ne se révéler que par prédilection et à des élus de notre cœur.

 

Une recherche intime est faite pour rester secrète, au moins durant longtemps, non pas dans quelque intention inavouable, mais par sens des responsabilités.

 

Bergson n’aimait pas s’exprimer avant d’être sûr. Ce n’était pas cachotterie. Simplement, il ne voulait livrer ses pensées qu'une fois qu'il en était satisfait. Quand j’ai édité ses Cours, je me suis demandé si j’en avais le droit, pas seulement légal, mais moral.

 

L’intimité qu’on révèle acquiert un caractère nouveau, meilleur ou pire, au moment même où elle sort de son secret. 

 

 

 

   

Portrait d’un leader. Abraham Lincoln

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Lundi, 24 Mai 2010 13:22 Écrit par Administrator

Homme d’Etat et politicien

 

Abraham Lincoln était à la fois un homme d’Etat et un politicien habile.  

 

Il est vrai, un homme d’Etat est bien plus qu’un politicien qui a réussi. Trop de politiciens au pouvoir ne sont pas des hommes d’Etat. Ils sont d’ailleurs, en fait, sans réel pouvoir. Tel haut fonctionnaire, tel patron, tel simple citoyen, peuvent avoir une âme d’homme d’Etat, qui fera défaut au politicien chanceux, qui se prend pour ce qu’il n’est pas.

 

L’apparence et l’être

 

Beaucoup ont méprisé Lincoln parce qu’il était, comme on dit, sans apparence. En fait, il n’avait que de l’être.

 

Il était d’origine modeste et sans réseau familial. Il aimait ses enfants et avait tendance à les gâter.

                                     Abraham Lincoln et son fils Tad

 

C’était aussi un autodidacte. Un de ses premiers patrons, frappé par l’intelligence de ce modeste employé, lui donna un jour, sans mot dire, un paquet de livres de droit. Il les lut. Il devint un des meilleurs avocats de son pays et de son temps.

 

Abe Lincoln avait énormément étudié, dans une grande variété de domaines, et il est certainement le meilleur écrivain parmi tous les présidents des Etats-Unis, Jefferson compris. Il fut aussi l’une des têtes les mieux organisées de son temps – on ne pourrait le comparer qu’à Bismarck, ou à Gladstone.

 

Grand et dégingandé, il ne savait pas bien s’habiller. Il donnait l’impression de manquer de classe, tant qu’on ne voyait pas ses yeux, tant qu’on ne l’entendait pas parler. Son caractère était enjoué en surface, mélancolique en sa profondeur. Il eut des périodes de dépression. Son esprit se faisait remarquer d’emblée par son extraordinaire élévation. 

 

Lincoln était très ambitieux, mais il avait le droit et le devoir de l’être. Son pays aurait besoin de Pouvoir, pour surmonter sa crise majeure, qui approchait. Or, un tel Pouvoir n’appartient qu’aux grands caractères. Lincoln ne voulait pas le pouvoir pour en jouer, ou en jouir, mais pour pouvoir faire et faire. Le reste ne l’intéressait pas.

 

L’homme de caractère

 

Dans sa carrière politique, menée toujours en parallèle de sa pratique professionnelle, il connut beaucoup d’échecs. A cinquante ans, il pensait que sa carrière politique était terminée. Il reparut sur la scène publique, outré par les tentatives d’étendre l’esclavage à tout le territoire des Etats-Unis d’Amérique – vote du Kansas-Nebraska Act (1855), Arrêt Dred Scott de la Cour Suprême (1857). Mais deux ans avant d’être élu président, il fut encore battu, en 1858, pour l’élection au Sénat, par son adversaire de toujours, le brillant sénateur Douglas.

 

Lincoln, au désespoir de ses conseillers politiques, prit ses décisions les plus énergiques, limitant les libertés civiles, deux mois avant les élections de mi-parcours, en 1862 (il y perdit d’ailleurs moins qu’on ne le craignait). Six mois avant d’être réélu, face à une démagogie pacifiste débordante, tout le monde le donnait battu, mais il ne diminua en rien l’énergie qu’il mettait à vaincre la rébellion. Il avait trop d’ambition pour céder à l’opinion, ou subir des chantages à la réélection. Sa force d’âme prévalut. Il fut réélu avec plus de 55% des suffrages. Sa réélection brisa le moral du Sud.

 

Un leader ne suit pas, il précède. Lincoln savait guider, sans manipuler, s’opposer à l’opinion publique pour manifester, plus profond que celle-ci et que tous ses accidents, la volonté générale dans la substance du peuple. Il savait imposer le respect au peuple qu’il servait et respectait. Il savait rejoindre le meilleur du fond du peuple et, à la fin, emporter son choix, contre toute attente, sans encourir son mépris. Il acquit ainsi cette autorité qui seule permet d’avoir le Pouvoir, en Démocratie.

 

Lincoln savait de quel bois était fait chacun de ses interlocuteurs et il savait prendre les moyens, sans aller jusqu’au cynisme. La façon dont il obtint, en très grande partie par son action personnelle, la majorité au Congrès pour le vote du 13ème Amendement, qui abolissait l’esclavage, en mars 1865, est un pur modèle du genre.    

 

Chef républicain et commandant en chef

 

Lincoln, chef républicain et commandant en chef, présente le type complet du chef républicain, connaissant l’entière logique du Pouvoir, sa gamme complète allant des fins les plus élevées aux moyens les plus prosaïques, unissant aussi la logique de paix à la logique de guerre. Il est un grand modèle de culture du Pouvoir en Démocratie.

 

Pour retrouver une culture du Pouvoir, il faut savoir penser la guerre, aussi bien que la paix. Dans la paix, le dirigeant politique est comme un syndic de copropriété. L’autorité fondamentale réside évidement dans l’assemblée générale des copropriétaires, dont il exécute les volontés, non sans exercer en plénitude la prérogative exécutive, comme il en a le devoir. La tête, ici, n’existe que par le corps. Le chef n’est que l’émanation d’une communauté qui existe sans lui et lui délègue temporairement des pouvoirs.

 

Dans la guerre, c’est tout différent. Même si le chef est aussi un politicien élu, et même si le peuple reste théoriquement souverain, dans les faits, la logique se trouve inversée : au combat, en guerre, le peuple fait corps derrière le leader placé à sa tête, et, d’une certaine façon, le corps n’existe que par sa tête et se dissout sans elle. Or une cité libre doit être capable de se défendre. Aussi ses chefs doivent-ils savoir unir, dans leur pratique, ces deux logiques du pouvoir, ces deux légitimités, dont l’une est ascendante, et l’autre descendante.   

 

Si la crise qu’affronta Lincoln n’avait pas été surmontée, le monde serait aujourd’hui si différent ! Non seulement il n’y aurait pas les Etats-Unis, mais, en conséquence, la démocratie n’aurait pas duré dans le monde. Sans l’exceptionnel leadership de Lincoln, la crise n’eût probablement pas été surmontée.

 

Il est certain – autant qu’une telle certitude soit accessible en histoire – que la Guerre de Sécession n’eût jamais été gagnée par l’Union, ni l’esclavage aboli, ni les Etats-Unis réunis et refondés dans une liberté nouvelle, sans l’énergie de Lincoln.

 

Sa rigueur juridique était rassurante. Il savait agir en situation d’exception, quoique toujours avec mesure. Confronté à une subversion redoutable, il n’hésita pas à prendre les mesures qui s’imposaient, suspendant l’application du Bill of Rights, interdisant certains journaux, faisant procéder à certaines arrestations arbitraires. « Faudrait-il, demande-t-il au congrès le 4 juillet 1861, qu’une seule loi soit inconditionnellement respectée, si au prix de cet inconditionnel respect, c’était tout le système des lois et l’édifice entier de la constitution qui se voyait condamné à l’effondrement ? »

 

Toute son énergie combative n’eût jamais obtenu de tels résultats, si elle n’avait été associée à une grande prudence politique. Ardent à poursuivre un idéal, Lincoln était raisonnable. Il n’était pas perfectionniste, il n’avançait que pas à pas, avec tact, patience, acceptant les compromis, respectant la durée, le sentiment profond du peuple dont il servait les destinées. Ennemi de la violence, il ne fut pas élu sur un programme maximaliste, il temporisa le plus longtemps qu’il put, il ne fut pas l’auteur du casus belli. Il admettait les faits, écoutait les bons conseils et, surtout, il acceptait de les suivre et s’en trouvait bien. Sa farouche résolution de gagner s’unissait à une généreuse clémence envers les vaincus. Sa puissance de persuasion, son ardeur à persuader, sans hâte, sans sophisme, sans brusquer, tel était, semble-t-il, son caractère le plus remarquable.

 

La conclusion qu’impose une étude de son caractère et de sa vie, c’est que facteur essentiel, pour la traversée victorieuse des grandes crises historiques, ce sont les leaders.

   

Page 34 de 37

<< Début < Préc 31 32 33 34 35 36 37 Suivant > Fin >>

Nouveauté


La force de la liberté
La force de la liberté
€18.00

Evénements

Aucun événement

Restez au courant !

Nom:
Mail:

Sites partenaires

Bannière