Henri Hude

Lettre d'Amérique n° 26. La Chine et les USA. Economie

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Mise à jour le Lundi, 27 Décembre 2010 16:56 Écrit par Henri Hude

De retour en France. Le Monde de ce lundi 27 décembre titre sur l'inflation en Chine. Je ne veux pas ici le commenter. Il me donne l'idée de publier une lettre d'Amérique que j'avais gardée inédite, synthétisant mes lectures de la presse américaine ces derniers mois, sur le sujet des relations économiques entre la Chine et les Etats-Unis.
 
La Gauche radicale et le protectionnisme

 

La Gauche des Démocrates proteste contre le patronat qui délocalise (en Chine), mais elle trouve peu d’échos dans les médias. Il faut parler avec les gens, ou écouter certains débats au Congrès sur des chaînes TV spécialisées, pour constater l’existence de courants protectionnistes aux Etats-Unis. Mais on ne trouve pas dans les grands journaux d’écho très sonore, ni de mesure précise de la grandeur de ces tendances.

 

Quand le mécontentement devant la crise s’exprime dans l’opinion américaine, il ne prend pas d’abord la forme d’une demande de protectionnisme. L’Américain typique continue à s’estimer assez fort pour pouvoir entrer en concurrence profitable avec qui que ce soit. Il verrait dans le recours au protectionnisme un manque de confiance en soi, aussi désagréable que périlleux. C’est pourquoi, son mécontentement prend plutôt la forme d’une protestation contre toutes les concurrences déloyales, qui empêchent le capitalisme de fonctionner convenablement.

 

 

Le dumping monétaire

 

 

C’est ainsi qu’en septembre 2010, les Représentants américains ont voté un texte permettant à l’exécutif US de prendre des sanctions contre la Chine, si elle continue à sous-évaluer sa monnaie (Washington Times, 17 septembre 2010, A 1 et A 6). Le secrétaire au Trésor du Président Obama, Tim Geithner, a accueilli aussi froidement ce texte que les Chinois ont poussé des cris d’orfraie. L’administration Obama ne veut pas d’une guerre commerciale avec la Chine.

 

Le Wall Street Journal, le 7 octobre 2010, A 10, cite le Secrétaire américain au Trésor, Tim Geithner : « Quand de grandes économies maintiennent des taux de changes sous-évalués et agissent pour empêcher leurs monnaies de s’apprécier, cela encourage les autres pays à faire de même… Cela met en marche une dynamique dangereuse. » Mais le même journal cite aussi le Premier Ministre chinois, Wen Jibao : « Si notre monnaie ne reste pas stable, cela n’apportera qu’un désastre à la Chine et au monde. Si nous augmentons de 20 ou 40% sa valeur, beaucoup de nos usines vont fermer et la société sera dans le chaos. »

 

Les USA veulent garder le libre-échange mondial, qui fait corps avec leur leadership, mais ils tiennent à regagner de la compétitivité, pour ne pas se ruiner au jeu du libre-échange et y perdre tous leurs jobs. Pour opérer un tel rééquilibrage, ils sont aussi tentés que les Chinois par la manipulation des monnaies, sous couleur de rétablir l’équité de la concurrence, comme les Allemands le leur ont fait remarquer.

 


Prospérité économique et leadership politique

 

La question de la compétitivité US fait corps avec celle de leur sécurité nationale, car elle détermine leur aptitude à financer leur effort de recherche militaire et de « défense impériale ». Réciproquement, si les US ne restaient pas les leaders politiques du monde, appuyés sur une force militaire incomparable, le dollar ne saurait probablement pas conserver sa position unique et il serait bien plus difficile aux US de conclure une infinité de contrats avantageux. Ne voit-on pas, par exemple, que la Corée, sous la haute pression Nord-Coréenne, vient d’accepter de signer avec les Etats-Unis le traité de commerce bilatéral, si avantageux pour Ford, qu’elle avait refusé de signer quelques semaines plus tôt, quand elle se croyait en plus grande sécurité ? Et ils  disposeraient moins, au besoin, de l'option inflationniste.

 

 

Les impôts et les jobs

 

 

La Gauche proteste contre les réductions d’impôts de Président Bush, qui viennent d’être  reconduites suite à un compromis entre la majorité républicaine et le Président Obama. La Gauche est furieuse, car elle ne croit pas que cette épargne sera investie dans la création d’emplois aux Etats-Unis. « Cela fait dix ans qu’on mène cette politique, me disait hier un entrepreneur avec lequel je dînais, et il ne s’est jamais produit un tel désinvestissement industriel dans toute notre histoire. » Selon lui, les riches auxquels on fait ces « cadeaux » continueront à rechercher avant tout des placements financiers et un certain patronat continuera à délocaliser, « to ship the jobs oversea ». La même Gauche critique Wallmart, la grande chaîne de supermarchés et le plus grand importateur américain de produits chinois.

 

 

Les dilemmes économiques des Etats-Unis

 

 

Les Américains sont très ennuyés. Car la classe moyenne a besoin  de jobs, que leur prend la Chine, mais elle ne peut pas supporter de payer des prix plus élevés à la consommation, en se privant des importations chinoises. Ils ressemblent un peu en cela aux Français, qui semblent si souvent vouloir à la fois une production socialiste et une consommation libérale.  

 

Le petit business aux Etats-Unis et ses salariés en général ont besoin que le renminbi monte, mais le gros business qui opère en Chine a les mêmes intérêts que les salariés chinois et des intérêts immédiats contraires à ceux des salariés américains qui n’exportent pas en Chine. Inversement, en Chine, les salariés ont intérêt à ce que le ren reste bas, et les consommateurs de produits importés ont l’intérêt opposé.

 

De là les protestations du Wall Street Journal contre le protectionnisme (1er octobre 2010, A 10): « Si, soudain, nous ne pouvons plus exporter en Chine, à cause d’une guerre douanière,  ce ne sera pas bon pour Caterpillar ou pour ses employés aux US. ». En outre, « la majorité des exportations de la Chine sont aujourd’hui produites par des sociétés possédées par des non Chinois ». La plupart des produits d’Apple Inc, par exemple, y compris iPhone et iPad sont fabriqués en Chine » (ibidem). Analyses analogues de la situation dans le New York Times, 29 septembre 2010, B3 et dans le Washington Post du 16 Septembre 2010.

 

Une contestation des principes du capitalisme individualiste universel

 

 

On le voit, la « Gauche » américaine n’est ni contre la propriété privée, ni contre le principe général du capitalisme, mais elle estime que la sécurité sociale est une nécessité morale et politique. Cela requiert la prise en compte de la nation comme espace économique (et donc des formes de protection de la cohésion nationale contre certains effets paupérisateurs du marché) ; c’est seulement au niveau de la nation que la solidarité (social-démocrate) peut pratiquement fonctionner.  

 

C’est ainsi que la Gauche radicale remet en cause les principes aujourd’hui incontestés qui gouvernent tous les débats.

1° la forme de capitalisme ne connaissant que l’individu et le marché global forme la condition première de toute prospérité et de toute liberté politique ;

2° la globalisation économique et culturelle individualiste est un fait absolument irréversible ;

3° le libre-échange mondial est une valeur intangible ;

4° ce capitalisme global individualiste est un système en soi optimal et en équilibre stable ;

5° quand un pays est en difficulté, les seuls remèdes envisageables doivent être en cohérence avec ces principes ;

6° il est exclu qu’il puisse y avoir quelque chose de faux ou d’injuste dans les principes précédents.  

 

Si ce système de principes est présenté comme un ensemble de vérités absolues, c’est qu’il faut tenir compte de l’interdépendance entre le maintient du leadership américain et celui de la prospérité et solvabilité américaines. Or les US n’ont pas, pour le moment, de solution de rechange et la Gauche, très logiquement, plus la partie de la Droite qui représente le small business, sans adopter le protectionnisme, penchent cependant aussi vers le renoncement à l’empire, la déglobalisation politico-culturelle et l’isolationnisme.   

 

 

Quand l’Europe pousse des cris d’orfraie

 

 

C’est dans ces conditions que le Wall Street Journal propose habilement une pédagogie indirecte, dans son édition du 6 octobre 2010, A 15. « L’Europe pousse des cris d’orfraie à l’encontre de la technologie chinoise » (‘Europe Raises Cry Over Chinese Technology’).

 

L’article nous apprend qu’Option, société belge, vend à 40 Euros pour gagner 10%, et que les Chinois vendent à 20 Euros. Cela ne peut pas marcher ainsi indéfiniment. Ericson, Siemens et Alcatel-Lucent sont condamnés, comme toutes nos industries. Les syndicats européens et les entreprises européennes protestent, explique le WSJ, parce que les Chinois s’emparent du marché des télécommunications, par des pratiques de concurrence déloyales (réductions d’impôts, prêts subventionnés, bourses de recherche).

 

Que répond le WSJ ? Il cite le porte-parole de Siemens, Ben Roome: « Nous sommes, déclare ce dernier, autant une société chinoise ou une société indienne qu’une société occidentale. En tant qu’authentique société globale, nous cherchons à faire en sorte que la concurrence soit loyale dans tous les pays où nous opérons. »

 

Cette réponse ne prend pas en compte les relations politiques internationales. Si Siemens, société occidentale ou non, n’opérait pas dans un monde où les US restent militairement et politiquement dominants, mais dans un monde soumis au leadership chinois, Siemens serait avant tout une société chinoise, soumise au pouvoir du parti communiste chinois, et aucun gérant ou actionnaire de Siemens n’aurait le moindre pouvoir pour tenir ce genre de propos.  

 

 

Le commerce comme guerre froide

 

 

En fait, les entreprises chinoises sont au service du parti communiste chinois, et, qu’elles le veuillent ou non, elles sont bien forcées de faire la guerre, sous le nom de commerce, quand c’est là ce que le parti veut. Tout indique que son but premier est de maintenir le pouvoir de l’oligarchie et de faire croître le pouvoir mondial de la Chine. Pour cela, il lui faut stabiliser la société en assurant une forte croissance, mais sans vraiment développer de classe moyenne et sans vraiment sortir massivement de la pauvreté – car tout cela tendrait à la démocratie et déstabiliserait ce régime spartiate.

 

Le régime chinois ne peut maintenir une croissance frénétique qu’en pratiquant une politique de concurrence équivalant à une guerre. Comme ceci ne peut durer sans réaction de l’étranger, il se dote d’une force armée lui permettant de dissuader tout agresseur ou réformateur et de se soustraire à toute pression. La volonté de puissance nationaliste est utile à l’oligarchie car elle flatte l’opinion publique d’un pays encore en grande partie rural. Si la guerre douanière éclate (pour l’instant, seule la guerre monétaire semble possible), un militarisme fascisant risque de prendre le pouvoir en Chine, comme dans le Japon des années 30 étranglé par la fermeture de ses débouchés occidentaux.

 

La politique « économique » de la Chine est d’abord une politique d’Etat. Elle vise à stabiliser la société chinoise, à maintenir le régime de l’oligarchie et à secouer le joug de l’hégémonie globale US. Le régime chinois ne fait pas du commerce, il fait de la politique. Montesquieu est retourné : le commerce est devenu la première forme d’une « guerre hors limites ».

 

Quelle solution offrir à la Chine ? La démocratie à l’occidentale serait sans doute un régime trop faible, qui la livrerait au pouvoir des puissances étrangères, comme dans les années 30. On peut même estimer qu’elle serait divisée, et que le Sin-Kiang et le Tibet redeviendraient autonomes ou indépendants. 

 

Du côté des Européens, Bruxelles ou Nations, les politiques sont tétanisés face au problème chinois. Ils sont inhibés face à toute idée de protection. En effet, il faudrait penser la guerre. Or c’est ce qu’ils ne veulent pas penser. La simple pensée de la vraisemblance de la guerre mondiale ferait exploser l’idéologie de l’individualisme universel nihiliste-pacifiste. Elle manifesterait que le leadership européen est politiquement impuissant et incapable de faire face à une véritable menace. Et les médias, qui partagent ce pouvoir d’impuissance, perdraient aussi de leur légitimité. C’est pourquoi médias et leadership politique pratiquent ensemble un déni de réalité pour sauver leur pouvoir, fût-ce en perdant leurs pays. Et pourtant, si l’on pensait la guerre, on pourrait l’éviter, en faisant l’Europe.
 

Lettre d’Amérique n° 25. Faire de la philosophie en famille. Culture politique. Pour comprendre Jean-Jacques Rousseau (1) : entre France et Etats-Unis. Vu de France

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Mise à jour le Mercredi, 08 Décembre 2010 08:51 Écrit par Henri Hude

Jean-Jacques Rousseau, Contrat social et Obamacare  

 

Le seul livre que tous les lycéens de France auront feuilleté un jour en classe de philo, c’est le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau.

 

Il est indispensable que les parents puissent l’expliquer à leurs jeunes et leur fournir à son sujet des éléments de critique.  

 

Plutôt que d’en fournir ici une explication toute sèche, je préfère continuer mes réflexions sur la division politique aux Etats-Unis (House Divided). Mais comme je veux aussi donner moyen aux parents de maîtriser le Contrat social, je leur suggère de le faire comprendre à leurs jeunes in concreto, à l’occasion d’une intéressante conversation en famille, au sujet du désaccord, entre Américains, sur la loi d’assurance maladie (ce qu’on appelle ici l’Obamacare).   

 

Le désaccord de surface sur l’économie et le désaccord de fond sur la culture et sur l’idée de la démocratie   

  

A ne regarder que la surface des choses, on a l’impression aux Etats-Unis que la discussion publique est centrée sur l’économie et tout ce qui s’y rattache : emploi, impôts, dette, sécurité sociale, assurance maladie.  

 

A y regarder plus profondément, on comprend que le désaccord porte en réalité sur les causes et sur les effets politiques profonds de ces décisions, c'est-à-dire sur l’identité et la culture américaines, ainsi que sur la structure de la démocratie.  

 

Tocqueville reste toujours aussi éclairant pour comprendre ce grand pays et la grande presse nationale française est toujours aussi hopeless and pathetic, sur ce sujet.    

 

Contrat social contre individu indépendant : deux cultures politiques    

 

Etats-Unis, France : deux cultures politiques à prétention universaliste. Ces deux cultures politiques ont en commun de faire un rêve : assurer le règne de l’individu. (Ce n’est pas là toute la culture politique française, ni toute notre histoire, mais c’en est tout un pan et qui se voudrait hégémonique.)  

 

Les deux cultures partent d’un certain sentiment d’oppression et d’un espoir de libération. Comme l’écrit Rousseau : « L’homme est né libre et partout il est dans les fers. » Mais à partir de là, on diverge : les deux rêves sont très différents.  

 

Les parents doivent bien comprendre le sens de la célèbre formule de Rousseau, plutôt que de hausser les épaules. Elle est fondamentale. Autrement, qu’ils ne se fassent pas d’illusion : un intello les fera passer pour des demeurés aux yeux de leurs enfants et il leur tournera la cervelle à l’envers, pour leur plus grand dommage. Ce démago les mènera en bateau en leur promettant la "liberté", prenant pour argument la nullité des parents et leur inaptitude à la réflexion critique. Les parents auront le chagrin de perdre leur autorité, la confiance de leurs enfants et d’échouer dans la transmission des valeurs.  

 

Si l’on saisit bien ce que Rousseau a dans l’esprit, le sens de sa formule est clair et on comprend aussi comment elle peut sembler d’une vérité évidente. En effet, l’individu est bien forcé de vivre en société, donc d’obéir à des chefs et des lois. Par conséquent, si « être libre » signifie « ne pas avoir à obéir à quelqu’un d’autre », l’homme ne peut pas être libre en société, par définition. Or c’est comme ça que Rousseau entend la liberté.

 

A partir d’un tel commencement, il continue en essayant d’imaginer une société dans laquelle on serait malgré tout libre, par définition. Le Contrat social est censé donner la règle de construction d’une telle société.    

 

Si l’on est fidèle à la doctrine de Rousseau, le « contrat social » fournit (au moins en théorie) la solution du problème de la liberté de l’individu en société.

 

Par le contrat social, nous sommes tous censés devenir le Roi à égalité, constituer un monarque collectif, un Souverain à la liberté absolue. Ce Souverain est appelé, selon le point de vue, Etat, Peuple ou Nation.

 

Par suite, puisque je suis le Souverain, je commande, et personne ne me commande, en tant que je suis Souverain. Je suis donc aussi libre dans la République du contrat social que si j’étais un sauvage solitaire n’obéissant qu’à lui-même, ou comme si j'étais un Dieu sans souci de rien. Même si j’obéis à des chefs et à des lois, ces chefs sont censés se contenter d’exécuter des lois que moi, le Souverain, ai faites. Mes chefs sont donc mes ministres, les lois sont mes volontés et quand j’obéis aux autres, je n’obéis qu’à moi-même.  

 

Tel est le fond du contrat social de Rousseau. Bien sûr, je dois aussi obéir, en tant que simple sujet, aux lois que je suis censé avoir faites, et aux chefs que je suis censé avoir institués, voire que j’ai contribué à élire. Mais la théorie me console, en m’assurant que même si j’ai l’impression d’obéir, ce n’est qu’une impression et que maintenant, pour de bon, je n’obéis à personne.  

 

L’intérêt de la culture américaine, pour un lycéen français, c’est de relativiser ces sornettes.  

 

   

Lettre d’Amérique n° 26. Faire de la philosophie en famille. Pour comprendre Jean-Jacques Rousseau (2) : entre France et Etats-Unis. Vu d’Amérique

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Mise à jour le Mercredi, 08 Décembre 2010 09:09 Écrit par Henri Hude

Révolution américaine versus Révolution française  

 

Les Américains ont été séduits un moment par la Révolution française, à cause de la ressemblance avec leur propre Révolution, puis s’en sont écartés, à cause de la différence entre les projets.  

 

On pourrait dire que la solution américaine au problème de la liberté de l’individu en société, commence par écarter la solution rousseauiste, parce qu’elle leur semble absolutiste. Au fond, les Français ont coupé la tête du Roi, mais ils sont devenus encore plus absolutistes et le mythe du Peuple Souverain comporte un potentiel tyrannique beaucoup plus important que des Bourbons fin de race.

 

République ou pas, il y a toujours un Despote, et d’autant plus absolu qu’il est censé n’être rien de plus que ma liberté devenue enfin absolue, par un tour de passe-passe philosophique.

 

Ce nouveau Despote va s’incarner dans toutes sortes de factieux, qui voudront me forcer à être libre.

 

La République du Contrat fournit une satisfaction intellectuelle à l’esprit de système, et une satisfaction morale à tous les ratés, égoïstes et marginaux incapables de se soumettre à une discipline sociale. Elle facilitera les violations des droits réels de l’individu au nom d’une souveraineté accaparée par des idéologues.    

  

L’Américain se méfie de tout ce qui sent la logique du contrat social   

 

Non, ses chefs ne sont pas lui, ils ne sont qu’une administration de sa société, que les autres et lui possèdent en commun.  

 

Non, les lois ne sont pas automatiquement l’expression de ses volontés. Elles le sont si peu que l'Américain a le droit de les attaquer en justice et de les faire annuler, si elles annulent ses droits naturels.  

 

S'il subit une oppression, que le gouvernement ne vienne pas lui dire qu’il est l’exécuteur de sa volonté et qu'il n'a pas à se plaindre puisqu'il doit rester cohérent avec sa volonté prétendue souveraine. Ce genre de délire logique rousseauiste ne marche pas de ce coté de l'Atlantique.

 

Ce que l’individu de sens commun exige de l’Etat, c’est que celui-ci respecte les droits des individus, et non pas qu’il essaye de leur prouver, par les sophismes d’un philosophe, qu’ils seraient beaucoup moins libres si un Etat ne violait pas leurs droits.     

 

Le Second Amendement   

 

Le symbole le plus puissant de cette volonté farouche d’être et de rester libres, en tant que groupe d’individus non identifiés à une Souveraineté, c’est le Second Amendement, le droit de posséder et porter des armes.

 

Il ne s’agit pas de chasser le canard, de collectionner les armes à feu, ou d’enrichir des industries. Il s’agit de laisser aux individus le moyen matériel de mettre en œuvre effectivement, s’il était besoin, le droit de résistance à l’oppression. Si les colons du XVIIIème avaient été désarmés, les Anglais leur auraient imposé leur pouvoir et il n’y aurait pas eu les Etats-Unis.   

 

Evidemment, ce républicanisme farouche pose des problèmes de sécurité publique et de criminalité, mais l'Américain suspecte d'intentions liberticides tout gouvernement qui prétend réglementer le commerce des armes. Le sénateur démocrate de West Virginia n'a sauvé son siège, in extremis, aux élections récentes, qu'en se faisant endosser par les pro-armes (et en ne soutenant pas Obama).

 

La peur du totalitarisme   

  

Le rêve américain, ou disons sa culture politique, c’est donc de constituer une société qui soit aussi peu que possible un Etat, au sens rousseauiste, ou hégélien. Peut-être faudrait-il dire : au sens totalitaire du mot.

 

Alors que Rousseau rêve d’une société qui ne soit qu’un Individu, auquel s’identifierait tout individu, on a l’impression que l’Américain rêve au contraire de constituer une société qui en soit aussi peu une que possible, une société où la liberté de tous les individus s’exprimerait d’abord par l’existence du libre marché (interaction des individus), et par la non-existence, ou l’existence minimale, de cet Individu rousseauiste unique, qu’on appelle l’Etat.  

 

Le lien social se situerait alors plutôt dans une communauté de culture : de cette culture politique.

 

Le contrat social, ici, a pour contenu de ne pas passer de pacte social et pour ne pas constituer d’Etat souverain censé incarner la liberté absolue.  

 

On ne saurait mieux rejeter la logique politique jacobine (rousseauiste), dont la logique socialiste est une extension, dans l’ordre économique.

 

Mais c’est encore un rêve individualiste et une pensée de pacte social, au sens large – un pacte social conscient des pathologies du pacte social, un pacte social qui a donc notamment pour objet de ne pas être le pacte social de Rousseau.  

 

Maintenant, il y a aussi dans cette culture politique un élément d’utopie. Le philosophe Richard Nozick a bien dégagé la structure d’une telle utopie américaine, mais sans en faire voir le fond culturel profond, qui seul la rend fonctionnelle. Le rêve serait de maintenir la société comme à la limite de l’anarchie et de considérer l’Etat comme une simple agence privée au service d’une association libre et contingente d’individus. Et le problème de cette pensée, ce sont tous ces pauvres gens qui n'ont tout simplement pas la force de courir à cette vitesse...  

 

La culture politique américaine et le rejet de la loi sur l’assurance maladie  

 

Et maintenant concluons sur l’Obamacare.

 

Cette culture politique américaine si originale est la raison profonde, pour laquelle l’Obamacare est si généralement rejeté. Elle est aussi la raison pour laquelle la gauche américaine y tient tant.

 

Si donc on ne sait pas penser en dehors de la logique rousseauiste, comme c’est si souvent le cas en France, on est forcé de ne rien comprendre à ce qui se passe aux Etats-Unis, ou au reste du monde, et l'universalité française est réduite à une myopie philosophique.

 

L’assurance maladie est en elle-même une question sérieuse, mais elle fournit à la Gauche américaine  l’emballage d’un projet qui vise à changer radicalement la culture politique de l’Amérique. Et inversement, ceux qui résistent à ce projet, notamment le Tea Party Movement, le font pour que la culture traditionnelle de l’Amérique ne soit pas ramenée à la culture traditionnelle de l’Europe (ou à ce qui est perçu comme tel).

 

En effet, l’Amérique a précisément voulu rompre avec l’absolutisme politique, dont la logique du contrat social n’est qu’une transposition.

 

   

Lettre n° 27. Politique politicienne et grande politique

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Mise à jour le Mercredi, 08 Décembre 2010 09:28 Écrit par Henri Hude

« Apprenons donc à bien penser » (Blaise Pascal)  

 

L’intelligence politique consiste à garder toujours présentes à l’esprit, simultanément, la grande et la petite politique – je dirais même : la très grande, la grande, la petite et la minuscule – et à savoir se mouvoir de chacun de ces plans aux autres, sans jamais en perdre de vue un seul, ni aucune de leurs interactions.  

 

Je veux donc, dans cette lettre, tout en faisant une chronique de la vie politique américaine, faire un exercice de pensée, partir de la petite politique et m’élever à la grande, sans perdre de vue la petite.    

 

Le scénario de référence tenu pour plus probable   

 

Si je lis la presse française, et dans une certaine mesure la presse américaine, quelle est l’idée que je tends à me faire de la politique américaine (je veux dire : de la petite politique = politics, voire politiking) ?  

 

1° Le Tea Party cause le plus grand souci aux dirigeants républicains. Il faut prévoir la division du parti républicain en 2012.  

 

2° La rigidité idéologique des « extrémistes de Droite » (toujours le Tea Party) les conduira à paralyser la machine du gouvernement et cette situation, inquiétant et mécontentant l’opinion, fera basculer à nouveau les Indépendants du côté d’un Obama recentré, à l’image sociale, réaliste et conciliante.  

 

3° La durée de la crise et l’aggravation de la pauvreté devrait jouer dans le sens d’une demande de protection et de sécurité, qui a priori avantagera plutôt les socio-démocrates.  Ces trois éléments permettent d’escompter la réélection du Président Obama en 2012. Tel est ce que j’appelle ici le « scénario de référence ».  

 

Ce même scénario suppose aussi que les électeurs des primaires républicaines cèderont à la tentation de Sarah Palin – un choix tenu pour suicidaire.  

 

Mme Palin est d’ailleurs candidate, comme le montre son activité débordante, la parution d’un second livre et la  réalisation de son grand reportage sur TLC (annoncé dans le New York Times, C1 et C 17, le 12 novembre 2010 ; vous pouvez trouver une « preview » de « Sarah Palin’s Alaska sur www.nytimes.com/television ). Mais, pour l’instant, Sarah Palin reste le challenger. La plupart des gens avec lesquels je m’entretiens parlent plus volontiers de Mat Romney, de Huckabee, ou de Newt Gingrich.  

 

Le « scénario de référence » ne semble pas être pas un scénario absurde. Tous les événements indiqués sont susceptibles de se produire. Il faudrait être prophète pour exclure aujourd’hui la réélection d’Obama en 2012 (aussi bien que pour la prédire avec assurance). Par exemple, s’il y avait la guerre, en Iran ou ailleurs, ou si une nouvelle crise financière générale se déclenchait, la face des choses serait  changée.  

 

Tout ce qu’on sait, pour l’heure, et selon les sondages, c’est que si l’élection avait lieu aujourd’hui, Obama serait battu par Huckabee ou par Romney, et même, en cas de primaires démocrates, distancé par Hillary Clinton.  

 

Maintenant, en présence du « scénario de référence », ma réaction est plutôt de penser que la passion politique aveugle, hallucine et rétrécit l’esprit.

 

La 4ème règle de Descartes est de ne pas faire des dénombrements partiels.

 

A omettre des données, on rend la pensée inadéquate au réel et l’action inefficace. C’est pourquoi les journaux nous apprennent si souvent plus sur les espoirs de leurs rédacteurs que sur la probabilité des événements.  – Voyons donc successivement les trois éléments du « scénario de référence ».  

 

1° La scission dans les partis ?   

 

Concernant la scission entre GOP et Tea Party, on dit ici qu’elle n’est pas impossible, mais qu’elle est pour l’instant moins probable que le contraire. Une telle scission remettrait Obama en selle et peu de politiciens ont un goût prononcé pour le suicide politique. Tout montre que le Tea Party veut conquérir et digérer le GOP pour le renouveler, non le tuer par une scission qui redonnerait toutes ses chances à Obama. Tout semble indiquer en outre que l’éviction d’Obama est pour tous ses opposants une priorité absolue.  

 

La doctrine du Tea Party n’est rien d’autre que la pure doctrine républicaine. Les désaccords au sein du GOP portent donc plus sur des choix d’opportunité que sur des questions de principe. Ils portent aussi sur la détermination du degré tolérable d’intervention publique, tous étant d’accord pour la confiner au maximum. Ils portent sur la façon de concilier les intérêts du big business (plutôt soutenus par l’establishment républicain) et ceux du small business (plutôt soutenus par le Tea Party). Ils portent enfin sur le dosage nécessaire entre la confrontation et le compromis avec l’autre camp. Tout cela relève plutôt du pragmatisme.

 

Les journaux ajoutent ici que la scission n’est pas impossible non plus chez les Démocrates. Les Démocrates les plus progressistes sont outrés du recentrage probable d’un Obama déjà critiqué pour sa timidité durant les deux premières années de son mandat. Ils menacent à mi-voix de présenter en 2012 un challenger Démocrate contre lui. Si la perte de confiance dans Obama s’accélère, des primaires ne sont pas impossibles. Voyez par exemple l’article de Roger Simon : « Can Dean challenge Obama ? »    

 

2° Une opposition rigide et un pays paralysé ?  

 

La presse française prête aux conservateurs américains l’intention de paralyser le gouvernement d’Obama. L’intention des conservateurs est de gagner les élections présidentielles en 2012, car la réforme conservatrice n’est possible que si la présidence et le sénat sont reconquis en même temps. Les conservateurs feront donc sans doute le nécessaire pour y parvenir, en paralysant le gouvernement, ou non, selon qu’il leur semblera opportun. Il est certain que l’agenda d’Obama est de toute façon caduc pour les deux ans à venir.  

 

Inversement, le Président Obama veut sans doute paralyser autant que possible l’action des législateurs républicains. La Constitution lui en donne de nombreux moyens. Mais lui non plus ne cherchera pas de façon passionnelle la paralysie de ses adversaires politiques.

 

En outre, la situation mondiale est sérieuse et les uns comme les autres ont quand même, ne serait-ce que par intérêt bien compris, le sens de leurs responsabilités.   

 

Il existe une dissymétrie : les Républicains sont moins enclins au compromis que les Démocrates.

 

Mais ce que les uns et les autres ont dans l’esprit, pour l’éviter ou pour la reproduire en 2010/2012, c’est la fameuse séquence 1994/1996 (conquête du Congrès par les Républicains/réélection de Bill Clinton).  

 

Interrogé sur le principal objectif des Républicains pour les deux ans à venir, le sénateur O’Connell, leader de la minorité républicaine au Sénat, a déclaré de façon abrupte que « la première réalisation des Républicains doit être que le Président Obama ne serve qu’un seul mandat. »  

 

Chez les Démocrates, les « libéraux » (c'est-à-dire, ici, la Gauche) sont revenus plus puissants après des élections qui ont laminé les « blue dogs » (= les Démocrates conservateurs enclins au compromis). Or les Démocrates progressistes sont aussi enflammés à l’idée de réduire les dépenses publiques et les budgets sociaux que les Républicains Tea Party à l’idée d’augmenter les impôts.  

 

Dans l’article de Simon cité plus haut, je lis ceci au sujet de Howard Dean, auquel on prête l’intention de se présenter à gauche contre Obama : une fois connu le résultat des élections, « le président Barack Obama se montra humble, presque doux, dans sa conférence de presse : ‘Aucun parti, dit-il, ne sera capable de dicter la direction où nous devons aller. Nous devons trouver un terrain commun’. Par contre, son opposant démocrate, Howard Dean usa d’un tout autre ton, quand ce même jour il m’a parlé au téléphone : ‘Si les Républicains pensent que nous allons ralentir la croissance de Medicare ou de Medicaid et accepter des réductions d’impôts à ceux qui gagnent un million de dollars par an, eh bien ! nous allons leur serrer cela autour du cou et les foutre dehors en 2012’. »     

 

3° Une demande de protection favorisant la social-démocratie ?   

 

Le scénario de référence suppose que les USA en dépression demanderont plutôt de la protection. La presse française, en faisant de telles anticipations, raisonne comme si la politique américaine était une affaire de riches versus pauvres. Elle oublie que l’Amérique est en majorité une immense classe moyenne possessionnée, et qui prend de l’âge.    

 

Mais l’idée que les Démocrates seraient la Gauche et que la Gauche serait le parti du peuple se heurte à de très fortes objections, aux USA, et même en France. Les journaux de gauche sont toujours financés par le big business. La taxation des riches profite surtout au big business, auquel elle procure un avantage concurrentiel décisif, en privant le small business de ses seuls moyens d’investissement. Et il en va de même de la plupart des régulations étatiques, que la gauche fait adopter pour de plausibles motifs d’intérêt général, mais qui ont surtout pour effet de distordre la concurrence au bénéfice des plus grosses entreprises.  

 

Si la division entre les partis recouvre des différences de classes, cette différence est plutôt entre deux groupes dont chacun est complexe :

 

-        Le premier regroupe  pêle-mêle une bonne partie du big business, la gauche idéologique, les syndicats, l’administration, les services publics, la culture postmoderne, le gros des médias, et aussi les plus pauvres, les plus malheureux et les plus marginalisés.

 

-        Le second groupe rassemble les adeptes d’une culture de travail et de concurrence traditionnelle en Amérique, qu’ils soient patrons, indépendants ou salariés.  

 

Une foule d’électeurs démocrates ou indépendants ne se rattachent pas à la culture de gauche, et beaucoup de Républicains ne se reconnaissent pas non plus dans la culture traditionnelle de l'Amérique, interprétée en termes très libertariens.

 

L’établissement républicain, et sans doute beaucoup d’électeurs, républicains ou indépendants, par routine et par culture du compromis, mais aussi par souci de l’unité nationale, restent réticents face à l’enthousiasme révolutionnaire du Tea Party.  

 

Par conséquent, le « scénario de référence » est trop rustique. La Dépression peut avoir pour effet de pousser les électeurs dans un sens, ou dans l’autre.   

 

En fait, une grande majorité de ce peuple polarisé, mais à culture de compromis, aspire à retrouver une unité, dans un mixte de tradition et de nouveau projet. Mais cela supposerait un nouveau compromis historique, une invention, dont les contours n’apparaissent pas encore, et qui ne s’affirmera, s’il s’affirme, qu’à travers la grande crise à venir.

 

   

Lettre n° 28. Un pays divisé. Jusqu’à quel point ? (1)

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Mise à jour le Mercredi, 08 Décembre 2010 13:15 Écrit par Henri Hude

Insignifiance de la petite politique 

 

Si nous nous placions au point de vue de la petite politique, que dirions-nous ? Que les deux partis institutionnels sont opposés entre eux sur les sujets les plus pressants et que chacun d’entre eux est intérieurement divisé entre des durs et des modérés. Rien que de parfaitement banal, en somme.

 

Plus spécifiquement, nous ajouterions que le problème central est celui de la dette et que l’idée d’un plan de réduction de cette dette coupe en deux chacun des deux partis (New York Times, 12 Novembre 2010, A1 et A17, « Debt-Reduction Plan Splits Both Parties »). Nous en avons parlé il y a peu : les uns ne veulent pas entendre parler d’une augmentation des impôts et les autres refusent une réduction des dépenses. D’autres encore disent qu’il faut bien se mettre d’accord sur un compromis minimal. Là encore, rien que de très ordinaire.

 

Au point de vue de la petite politique, la compétition des partis n’est qu’une sorte de jeu, ou de sport, comme le football ou les courses de chevaux. Et c'est tellement toujours la même chose qu'on se demande comment il y a encore des gens que ca intéresse.   

 

Ce qui est nouveau et plus grave, c'est que la situation paraît bloquée comme jamais. Il est probable que les partis se mettront d’accord pour faire le minimum leur permettant de donner l’impression qu’ils font quelque chose et que c’est l’autre qui est responsable du blocage. Les vraies décisions se prendront en 2013, si les élections de 2012 ont produit un résultat assez clair. Autrement, ce pays s’enfoncera dans la paralysie politique et les conflits risqueront de tourner à l’aigre. A moins qu’une grande crise ne se déclenche avant même cette date.   

 

Une prise de conscience de l’ordre de grandeur des problèmes   

  

La différence entre la France et les USA, c’est que les Américains ont généralement conscience de l’ampleur des problèmes, parce que l’information y est tout de même meilleure que chez nous, et que les citoyens votent en propriétaires et en fonction d’intérêts économiques réels.

 

Les dernières élections ont récompensé le réalisme et la volonté de faire face énergiquement aux problèmes. Mais la volonté, pour l’instant, n’a pas le pouvoir.  

 

En France, le déficit annuel de l’Etat est de 8% du PIB, ce qui veut dire environ 40% du revenu annuel de l’Etat. C’est bien entendu insoutenable et le pouvoir en place n’a pas l'autorité suffisante pour appliquer les médecines de cheval, qui seraient seules adaptées à la gravité de la situation, et dont on n’est même pas sûr qu’elles donneraient un résultat satisfaisant. Le Président Sarkozy n’a peut-être pas fait le vingtième de ce qui eût été nécessaire et il y a déjà perdu une partie de sa popularité.

 

La situation de la dette des Etats-Unis est à peu près la même, sauf que le FED peut fabriquer si elle le veut des dollars presque à volonté. Et sauf que l'US Navy garantit que le coffre-fort est gardé, et donc que le dollar vaudra toujours quelque chose. C'est pourquoi l'Amérique, qui croit au hard power, peut faire de l'inflation, alors que l'Europe, qui n'y croit pas, est dans l'impasse totale.

 

L’Allemagne se veut la plus raisonnable, et elle l’est dans une certaine mesure, mais comme toutes ses banques ont à leur bilan les dettes souveraines des autres Etats, si ces derniers font faillite, ses banques sauteront aussi.

 

Parmi tous les pays d’Europe, c’est la France qui est la plus irréformable. Le caractère des Français s’attache aux privilèges avec obstination et refuse les réformes graduelles. Il ne supporte les réformes qu’en masse, aux époques de révolutions. Nous allons donc vers une crise majeure et générale, et il n’est pas impossible que la France en soit le détonateur.    

 

House Divided   

  

Au moment où il faudrait de l’autorité et de l’unité, nous avons aux Etats-Unis la division et l’impuissance.

 

Les Etats-Unis sont dans une situation où deux cultures politiques s’opposent, incompatibles entre elles, chacune visant à l’hégémonie, et leur coexistence devenant de plus en plus impossible.  « House divided », comme aurait dit Abraham Lincoln.

 

La référence s’impose, car les Etats-Unis n’ont pas connu de situation semblable depuis les temps précédant la guerre civile de 1861-1865. Personne ne pense que le conflit sera sanglant, mais il va être extrêmement dur.

 

   

Lettre n° 29. Un pays divisé. Jusqu’à quel point ? (2)

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Mise à jour le Mercredi, 08 Décembre 2010 09:44 Écrit par Henri Hude

 Prendre la mesure de la division des Etats-Unis   

 

Si on veut vraiment savoir ce que pensent les conservateurs, et mesurer exactement le degré de polarisation aux Etats-Unis, on peut naturellement écouter les discours enflammés de Sarah Palin, mais mieux vaut lire ce qu’a écrit Newt Gingrich dans son livre To Save America (Regnery Publishing Inc., Washington, DC, 2010, p.4).  

 

Ancien speaker de la Chambre basse sous Bill Clinton, un des artisans de la victoire républicaine de 1994, Newt Gingrich est encore aujourd’hui, avec Mat Romney, Sarah Palin, et quelques autres, l’un des possibles compétiteurs du candidat Démocrate en 2012.  

 

Cet homme très intelligent et beaucoup plus cultivé que la moyenne des politiciens, historien de formation et de profession avant d’entrer en politique, écrit dans To Save América, en pesant ses mots comme peut les peser un futur candidat, que la Gauche laïciste-socialiste, qu’il nomme « the secular-socialist machine » représente « une aussi grande menace pour l’Amérique, que l’ont été dans le passé L’Allemagne nazie ou l’Union soviétique » (les italiques gras sont de moi).   

 

L’argument de Newt Gingrich se développe ainsi : « Les différences fondamentales entre les idéaux historiques de l’Amérique et ceux de la Gauche laïciste-socialiste peuvent être résumées en une liste de dix conflits de valeurs :

1.     Le travail contre le vol

2.     La productivité contre le travail réglementé syndiqué et la bureaucratie

3.     Les représentants élus contre les bureaucrates et les juges

4.     Honnêteté contre corruption

5.     Impôts faibles et Etat limité contre impôts élevés et administration tentaculaire

6.     Propriété privée contre pouvoir administratif

7.     Le local contre le contrôle de Washington

8.     L’énergie américaine contre l’extrémisme environnementaliste

9.     Résolution des conflits contre impasses judiciaires

10.   Croyance religieuse contre oppression laïciste 

 

« Chacune de ces oppositions, continue Newt Gingrich,  représente un conflit de valeurs au niveau le plus fondamental. Prises toutes ensemble, elles indiquent deux visions du monde irréconciliables qui, sur le long terme, ne peuvent pas coexister dans le système américain. A la fin, l’une des deux devra défaire l’autre et la remplacer – et le moment de ce remplacement est plus ou moins proche. Si nous perdons ce combat, l’Amérique de nos pères et de nos ancêtres sera perdue pour toujours, laissant la place à une machine laïciste-socialiste qui ne cèdera jamais le pouvoir de son propre gré. »   

 

Socialisme et esclavage  

 

Chez Newt Gingrich, la référence transparente à Abraham Lincoln est elle-même d’une signification transparente. La référence au Tea Party va dans le même sens. L’Amérique n’admettra pas l’attentat contre ses libertés et sa culture de liberté individuelle. Elle n’a pas admis l’esclavage et le socialisme n’est rien d’autre, pour la tradition américaine, que la forme moderne de l’esclavage.

 

L’Amérique s’est constitué contre le gouvernement absolutiste et bureaucratique « à l’Européenne » et elle ne l’admettra pas davantage aujourd’hui. Le despotisme administratif empêche l’individu d’exister. La mentalité idéologique, détruisant le sens commun, est la matrice de tous les totalitarismes.  

 

Une telle révolte n’est pas un extrémisme de droite, c’est la réaction naturelle et traditionnelle en Amérique. Thomas Jefferson, rappelle Newt Gingrich, estimait même qu’il fallait une révolution à chaque génération pour empêcher le remplacement du self-government par des oligarchies étouffantes. De même, le protestantisme évangélique ne survit que par de perpétuels revivals.

 

Le mouvement Tea Party n’est, aux yeux de Newt Gingrich, qu’une de ces révolutions épisodiques, qui viennent restaurer, face aux bureaucrates mortifères et aux démagogues, à la grosse propriété et aux prolétaires, le pouvoir de la classe moyenne, sa capacité politique unique et le nécessaire respect de la petite et moyenne propriété en démocratie.  

 

Le parti radical en France avait de telles idées, fort classiques, sur l'excellence politique des classes moyennes, mais il était laïciste et parlait de progrès. Le Tea Party est un parti radical (sociologiquement parlant) qui a un fond religieux et pour lequel le respect de la tradition est la condition du progrès. C’est une autre combinaison politique. Il y a là ce qu’en France, du point de vue sociologique, on pourrait appeler un radicalisme conservateur.  

 

Pour Gingrich, c’est la seconde fois dans l’histoire des Etats-Unis, que ces derniers sont confrontés  une entreprise intérieure visant à l’extension de l’esclavage, à la différence que cette extension ne vise plus seulement les Noirs, comme en 1860, mais la totalité des citoyens de toutes races. Il n’est plus temps pour un compromis. Cette entreprise mauvaise doit être combattue et défaite. Avec l’esclavage, il n’y a aucun compromis possible.   

 

Une sortie par le haut ?   

 

La position de Newt Gingrich est particulièrement ferme, comme jadis celle d’Abraham Lincoln. Mais il n’échappe à personne que le salut de l’Amérique, ainsi entendu, passe par un période de très haute tension, dont la gestion serait des plus délicates.  

 

En même temps, pour Gingrich, faute d’une telle clarification, les USA continueraient à s’endormir dans le mensonge volontaire d’un monde imaginaire, avant de se réveiller dans un monde privé de sens, où les idéologues auraient détruit la démocratie et où la dictature chinoise dicterait au monde ses lois. 

 

   

Lettre n° 30. Un pays divisé. Jusqu’à quel point ? (3)

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Mise à jour le Mercredi, 08 Décembre 2010 09:54 Écrit par Henri Hude

 Les modérés. Que sont-ils ?   

 

Chacun des deux partis des Etats-Unis a ses « durs », qui s’accusent mutuellement d’idéologie, et ses « modérés », qui sont en fait des unionistes, auxquels se rajoutent les Indépendants, qui sont demandeurs de quelque chose de neuf. Cela fait cinq morceaux.  

 

Les modérés sont soucieux d’unité nationale, ils redoutent que l’affrontement des partis ne produise l’éclatement de l’Union et ils cherchent à imaginer des compromis. Les modérés ne sont pas forcément des opportunistes, des tièdes ou des carriéristes. Ce sont souvent des politiciens de profession, au double sens de ce mot : de métier et de conviction – car l’art politique est aussi un métier requérant expérience et compétence. Ils pensent que les nouveaux élus doivent montrer de la prudence et se méfier de leur inexpérience.

 

Le Wall Street Journal (1er Octobre 2010, A 19) se plaît à louer des gens moins flamboyants ou moins excitants pour l’opinion que certains autres, mais solides et patriotes, comme John Boehner, de l’Ohio, le nouveau président de la House, ou Jeb Hensarling, du Texas. Ce sont des gens qui d’instinct se méfient de ce qui sent l’excitation, l’amateurisme ou le fanatisme.

 

Les modérés ne croient pas que les Démocrates libéraux soient synonymes de tyrannie ou d’antiaméricanisme (Wall Street Journal, 4 novembre, P 1). On peut citer, par exemple, le Représentant Paul Ryan, du Wisconsin (New York Times, 4 novembre 2010, P 1). Peu enclin aux épanchements passionnés, Paul Ryan est le futur président de la commission du budget à la Chambre basse. Il n’a pas perdu le contact avec les Démocrates. Peu porté sur les idées générales, il met l’appartenance à une même nation avant l’adhésion à des principes spécifiques. L’Amérique a besoin d’être gouvernée. Il faut impérativement essayer, en dépit des oppositions de principes, de faire ensemble le maximum du travail possible. D’une compétence reconnue, il est l’auteur d’un plan très austère et très technique pour réduire les déficits.    

 

Mettre en perspective historique   

 

Un modéré, c’est aussi quelqu’un qui, Démocrate ou Républicain, grâce à des comparaisons historiques, relativise les émotions et passions des esprits plus conservateurs.  

 

Par exemple, quand les conservateurs parlent de « socialisme », les modérés assurent qu’il y a dans un tel discours beaucoup d’exagération.  La violence de la rhétorique et de la mentalité anti-business qu’on reproche à Obama, était bien plus forte il y a soixante quinze ans, sous Franklin Delano Roosevelt. Le Wall Street Journal (1er octobre 2010, A 19), cite Churchill dans Great Contemporaries (1939) : « La disposition à chasser les riches comme s’ils étaient une espèce d’animaux nuisibles paraît être un sport extrêmement attractif. ».

 

Les administrations de Kennedy ou de Lyndon B. Johnson correspondaient bien davantage que celle d’Obama à la définition d’une politique « socialiste », avec une plus lourde fiscalité, des administrations plus dirigistes, etc. La révolution néo-libérale de Reagan est passée par là et l’élan de la mondialisation libérale crée une ambiance intellectuelle dans laquelle on ne peut pas vraiment parler de socialisme.

 

En outre, des observateurs des inégalités sociales pourront prétendre que la distribution de la richesse et du pouvoir, aujourd’hui, rappellerait plutôt la situation de la République américaine avant Roosevelt.  

 

Ces observations des modérés ont leur pertinence. Toutefois, elles « manquent le point », comme on dit ici.

 

La question n’est pas celle du triomphe du capitalisme multinational ; c’est celle de la survie d’un capitalisme à base de petites et moyennes entreprises ; c’est celle de la survie d’un peuple centré sur une puissante classe moyenne, ayant la liberté de constituer sa propriété privée et d’en user à sa guise. Car ce sont là les conditions indispensables à l’existence d’une démocratie puissante, non démagogique, gouvernable car raisonnable, capable d’imposer le respect et, avec son leadership, la prédominance de la Liberté dans le monde.     

 

Eviter les langages politiques inadéquats    

 

Ainsi, la distinction des modérés et des durs, ou des extrêmes, ne sert pas à décrire correctement la situation. Il s’agit de la lutte d’une classe moyenne qui manœuvre en position centrale contre l’alliance « toxique » et « menteuse » du haut et du bas.

 

C’est la lutte d’une classe moyenne très particulière, massive mais ayant le sentiment de sa dignité, individualiste et conservatrice, tolérante et religieuse, propriétaire et généreuse, farouchement indépendante et disciplinée. Celle-ci constitue une sorte d’immense aristocratie démocratique, qui rugit de colère contre l’alliance liberticide des bureaucrates et des idéologues qui voudraient la prolétariser et la réglementer comme si elle ne savait pas se gouverner elle-même – les prolétaires représentant seulement une masse de manœuvre manipulée par la démagogie et la volonté de puissance des oligarques. 

 

On peut encore se demander pourquoi cette classe moyenne a l’impression d’être menacée à ce point dans ses libertés et réagit aussi vivement. Un collègue, Démocrate libéral, avec qui je déjeunais ce midi, me disait que les écrits de Newt Gingrinch lui rappelaient beaucoup moins la pensée souveraine de Lincoln résolu à repousser l’esclavage, que la paranoïa des Sudistes, dont la peur maladive d’être dominés et de perdre leur identité a causé la guerre de Sécession.  

 

Le propos de mon savant collègue a sans doute sa pertinence. Mais tient-il assez compte du caractère très traditionnel de la doctrine républicaine actuelle et de la démarche d’insurrection aux Etats-Unis :

 

- précédent de la lutte pour l’Indépendance, inaugurée par la Boston Tea Party (16 décembre 1773),

 - précédent de la révolution de Jefferson (1800) balayant l’élitisme aristocratique de John Adams,

 - précédent de la révolution démocratique d’Andrew Jackson (1824), etc.

 

Newt Gingrich a sans doute raison d’inscrire dans cette histoire, la révolution de Lincoln, qui fonde parti républicain en 1858, le mène au succès et refonde les Etats-Unis dans la liberté en acceptant la plus dure épreuve de force de toute leur histoire.   

 

Anxiété apocalyptique  

 

La révolution présente, pour traditionnelle qu’elle soit, comporte une aigreur et un fond d’anxiété peut-être inhabituels dans l’histoire américaine. C’est en cela que la critique de mon collègue touche quelque chose de réel.

 

L’élite des Démocrates libéraux explique ce caractère angoissé par la conscience qu’auraient les conservateurs du caractère absurde et désespéré de leur tentative, ou par leur inculture. Cette critique n’explique pas tout et on n'a jamais avantage a expliquer la position de nos opposants par leur idiotie.  

 

-   Ce peuple religieux et biblique a une conscience profonde du caractère étrangement apocalyptique de la technique et de ses effets.

-  Ce peuple de tradition et de sens commun, chez qui les philosophes sont forcés de se déclarer pragmatiques, flaire de loin un parfum nouveau d’idéologie et c’est ce qu’il vomit avec violence.

-    Ce peuple patriote, habitué à être l’arsenal de la démocratie, la grande nation servant l’empire de la Liberté, sent pour la première fois dans son histoire, dans la montée de la Chine gouvernée par un parti communiste, une menace vraiment mortelle et un vrai risque, à terme, d’une victoire du totalitarisme.  

 

Ce sont ces trois facteurs qui expliquent l’extraordinaire véhémence de la révolution présente.   

 

   

Lettre d'Amerique n 31. Evangile et capitalisme aux Etats-Unis (1)

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Mise à jour le Mercredi, 08 Décembre 2010 10:06 Écrit par Henri Hude

Je ne prétends être ni théologien, ni exégète, mais sans une méditation sur la Bible, il est difficile d’entrer dans l’esprit de l’Amérique, et de comprendre sa culture politique et économique. Comme j’ai moi-même médité la Bible depuis mon enfance, j’ai pensé à écrire une lettre sur les rapports entre le capitalisme et l’Evangile en Amérique.      

 

Religion et richesse  

 

Et tout d’abord, deux faits sont incontestables :

 

1° Les Etats-Unis sont un pays religieux et la religion principale de ce pays est le christianisme.

2° Les Etats-Unis sont un pays extrêmement riche et où l’argent est quelque chose de très important.  

 

Ces deux faits sont-ils cohérents ?

 

Ce qui est sûr, c’est que, dans l’esprit de l’Américain, qu’il soit protestant ou catholique, ces deux faits ne sont pas incohérents.  Par exemple, le premier évêque de Baltimore, John Carroll, était le cousin de Charles Carroll III, dit Carroll de Carrollton, seul catholique signataire de la Déclaration d’Indépendance. Les Carroll étaient de très loin au XVIIIème siècle la première fortune du Maryland. Comme tous les catholiques d’Angleterre et des colonies anglaises, ils étaient, depuis 1718, exclus de toute fonction publique par la loi anglaise.  

 

Si l’on visite à Annapolis la Carroll House, on constate combien se trouve valorisée la bonne gestion permettant la constitution d’une fortune familiale, qui dure encore, sur trois générations de Carroll.

 

La fortune n’est qu’un facteur de la puissance ; et la puissance est la base d’une liberté qui ne vaut que si elle impose le respect par la dignité de son acquisition et la noblesse des finalités auxquelles on la fait servir. Dans le cas des Carroll, l’indépendance des Etats-Unis et la liberté religieuse du catholicisme en Amérique.  

 

L’Ancien Testament, dans le livre des Proverbes, déclare que « la justice élève les nations, l’injustice les abaisse ». Cela ne veut pas dire que les pays pauvres et les faibles seraient des coupables ou des maudits. Cela ne veut pas dire non plus que les riches auraient forcément toutes les qualités, ni que leur richesse serait un signe de prédestination. Sinon l'Evangile ne parlerait pas de "mauvais riche". Et s'ils étaient tous mauvais par définition, il n'y aurait pas besoin de le préciser.   

 

Mais cela veut dire qu’on ne s’élève pas aux premiers rangs sans des qualités intellectuelles et morales, ni sans solides vertus collectivement pratiquées, ni sans une sagesse politique supérieure. Les patrons qui créent des jobs décents et permettent ainsi l'existence digne des familles valent bien les intellectuels névrosés qui culpabilisent la propriété privée.   

 

La justice élève les nations  

 

Contrairement à ce que pensent les cyniques, les Américains ne croient pas, dans leur ensemble, qu’un peuple puisse s’élever et se maintenir au sommet sans s’astreindre collectivement à la pratique des vertus morales. Ils n’admettent pas que leurs dirigeants mentent et soient pourris. Ils veulent punir les tricheurs et les malhonnêtes, qui réussissent parfois plus vite que les autres, mais qui n’ont qu’un statut de parasites, dans une prospérité générale à base d’honnêteté et de dur travail.  

 

Ils savent surtout que la morale ne se suffit pas, et les « leçons de morale » sont impuissantes sans un mobile plus profond. Le mobile de l’intérêt ou de la puissance, s’il est seul, peut produire aussi bien la tyrannie ou le pillage que l’ordre dans la liberté.

 

La liberté sans la morale n’est qu’un arbitraire égoïste, anarchique et tyrannique à la fois. Cette liberté basse est le vice caractérisé des despotes.

 

Mais la morale est un fardeau trop lourd sans l’élan de la religion, dont elle est une retombée, comme disait Bergson. La liberté vaut donc par la vertu de justice, qui est une retombée de la vertu de religion, si le Dieu de la religion est un Dieu moral et qui aime la liberté, comme c’est le cas du Dieu de la Bible, tout au moins aux Etats-Unis.

 

Il n’y a donc pas de liberté et de démocratie durable sans la liberté religieuse, qui est d’abord une liberté de la religion de justice et de liberté. La loi est venue par Moïse, et la grâce par Jésus-Christ (Jn, 1, 17). « Où est l’Esprit de Dieu, là est la liberté. »   

 

L’économie politique est une science morale    

 

Le problème de l’économie values-free, c’est que ce n’est pas une science.

 

La part de réalisme machiavélien que comporte le capitalisme démocratique ne peut pas le faire marcher à elle toute seule, car elle n’est que la moitié d’une culture dont l’autre moitié se trouve dans l’idéalisme profond d’une foi religieuse, inspirant la liberté religieuse, suscitant l’ascèse, nourrissant les vertus.

 

Si cela ne se réalise pas dans chacun des individus, il faut quand même que, collectivement, le mélange se produise pour que le capitalisme soit fonctionnel. Et la science amorale et sécularisée n’est qu’un parasite de cette culture, un parasite inconscient de son statut parasitaire et un produit intellectuel prétentieux, inconscient de son défaut de scientificité adéquate.    

 

Il est évident que la pratique de la Loi assure la justice et pose ainsi les bases de la confiance sociale. La liberté chrétienne et l’esprit d’amour inspirent à l’intérieur d’un ordre assez austère un dynamisme unique de liberté créatrice et y suscitent une générosité de don qui transforme l’économie : il y fait toute la différence entre la rigueur du calcul et l’avarice sordide.

 

Cette confiance, ce dynamisme et cette ouverture sur des valeurs de gratuité permettent seuls de faire fonctionner et subsister l’économie libre.  

 

Il en va de même pour la politique de liberté. Plus la régulation intime est puissante et moins il y a besoin de coercition et de contrôle a priori. L’immoralité fabrique de l’insécurité qui multiplie les contrôles et annule à la fois la confiance et la liberté.

 

La société libre est une société morale et la société morale est une société libre. Et une société libre et morale, avec son économie libre sous un gouvernement tempéré, est de fait une société où devient possible sans contradiction une croissance continue. Par conséquent, il est normal qu’une société chrétienne tende à devenir une société prospère.  

 

C’est ce que confirme toute l’histoire de l’Europe, et pas seulement à partir du XVIème siècle.

 

L’histoire de l’Italie, de la Flandre ou de la Hanse au Moyen-âge sont une réfutation des thèses trop unilatérales de Max Weber.  Toute la question, c’est de savoir si la prospérité ne fait pas perdre la tête, oublier les conditions profondes dont elle est issue, renier les racines de la culture.    

 

Les vertus morales et les facteurs de la croissance   

 

Les vrais facteurs de la croissance, ce sont des vertus morales. Quand l’expérience ne confirme pas cette règle, c’est que les sociétés spirituelles manquent à pratiquer certaines vertus humaines ou chrétiennes.   

 

La charité suscite la solidarité. Comme l’amitié, dont elle est la plus haute forme, elle forme le terreau de la justice et le lien de la paix civile.  

 

La justice respecte l’autorité légitime, se soumet à la loi et s’intègre dans l’ordre, tient ses promesses, dit la vérité, exécute les contrats, respecte la propriété.  

 

Le respect du Père est le fondement du respect de l’autorité, mais d’une autorité respectueuse de l’égalité, et qui, entre frères, ne saurait signifier tyrannie.  

 

Le goût de la simplicité et de l’ascèse éliminent le luxe inutile et poussent à l’épargne.  

 

Le courage travaille dur ; il assure la sécurité et le règne de la loi, il défend la liberté, la vérité, et prend des risques.  

 

L’espérance et la foi sont un principe d’invention, d’innovation et d’investissement.  

 

La croissance est une bénédiction, comme la multiplication. Les sociétés libres et prospères, quand elles se corrompent, ont peur de la croissance et par instinct de sécurité détruisent à la fois leur prospérité et leur liberté.   

 

La tempérance et la chasteté assurent la stabilité des mariages, leur fécondité et donc la croissance, si d'autres conditions sont remplies. Elles assurent le renouvellement des générations, la cohésion des familles et la qualité de l’éducation. Sans elle disparaissent l’autorité des parents et des maîtres, le sérieux de l’étude et la transmission des valeurs.  

 

Il y a donc une certaine rétribution de la justice ici-bas. C’est aussi ce que dit l’Evangile : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice et tout le reste vous sera donné par surcroît. »

 

 

   

Lettre n 32. Evangile et capitalisme aux etat-Unis et ailleurs (2)

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Mise à jour le Mercredi, 08 Décembre 2010 10:11 Écrit par Henri Hude

On n’irait pas au fond des difficultés présentes des Etats-Unis, si l’on ne parlait pas de la question des pauvres et du rapport de cette question avec celle de la religion. Une telle discussion est aussi très éclairante sur la situation de la religion chrétienne dans les pays développés.    

 

Le capitalisme et les pauvres    

 

Il est incontestable que la culture politique et économique des Etats-Unis possède une remarquable aptitude à produire de la liberté dans l’ordre et de la prospérité dans la vertu.

 

Toutefois, le caractère extrême de l’individualisme (même compensé par l’esprit familial de la religion) et l’allergie libertarienne à l’Etat, imposent à tous une norme de concurrence et de compétitivité extrêmement exigeante.

 

Or l’expérience montre qu’il y a dans le monde un bon tiers d’Etats, et dans chaque société entre un quart et un tiers d’individus, qui tout simplement n’y arrivent pas. Et peut-être n'y arrivent-ils pas, parce qu'ils ont besoin de situer leur action dans un cadre social plus communautaire. A quoi les Américains répondent en général que la vie communautaire est très forte aux Etats-Unis.

 

Que faire par conséquent des pauvres et de la pauvreté ? Quelle place peuvent-ils avoir, s’ils peuvent en avoir une, dans la culture politique des Etats-Unis ?     

 

Capitalisme et christianisme   

 

Les Etats-Unis sont-ils authentiquement chrétiens, ou sont-ils désespérément mal à l’aise pour vivre la pauvreté chrétienne, ou pour concevoir la présence de la notion de pauvreté au cœur même de la tradition chrétienne ?

 

Au début de l’enseignement du Christ, il y a les béatitudes et voici la première d’entre elles : « Bienheureux les pauvres ! » Saint Paul écrit : « La racine de tous les maux, c’est l’amour de l’argent. » Et Jésus déclare tout aussi catégoriquement : « Vous ne pouvez servir à la fois Dieu et l’argent. »  

 

Ce n’est pas un problème seulement pour les Etats-Unis. C’est un problème général des pays chrétiens et c’est un paradoxe de l’existence sociale et historique du christianisme. Il est le facteur fondamental de la croissance durable et il paraît réticent en face des effets de cette croissance. Comment comprendre cela ?    

 

« Bienheureux les pauvres ! »    

 

Quand j’étais adolescent, le marxisme régnait. La religion chrétienne, alors, était censée, en faisant l’éloge de la pauvreté, faire tenir tranquille les prolétaires, en leur bourrant le crâne avec des fables au lieu de les appeler à la lutte pour la libération et la justice. 

 

Trente ou quarante ans ont passé. Le marxisme a disparu, lui qu’on disait immortel, et le christianisme, en faisant l’éloge de la pauvreté, est désormais censé empêcher le capitalisme de développer les pays pauvres et d’y apporter la prospérité. Je crois que cet autre reproche est tout aussi superficiel.

 

J’ai lu, dans ma jeunesse, le livre d’un père dominicain, Pie-Raymond Régamey, sur la pauvreté chrétienne. Je n’ai pas ce volume sous la main, mais si ma mémoire est fidèle, l’auteur commence par noter qu’il y a deux versions de la première béatitude. En saint Matthieu, le Christ dit : « Bienheureux les pauvres de cœur (ou les pauvres en esprit), le Royaume des cieux est à eux » En saint Luc (6, 20), il dit : « Bienheureux êtes-vous, vous les pauvres, le Royaume de Dieu est à vous. »  

 

Les deux versions, explique le Père Régamey, se complètent. La pauvreté dans l’Evangile n’est pas une simple situation économique, c’est une humilité religieuse profonde qui prolonge celle des anawim de l’Ancien Testament. Et ceux-ci ne demandent à Dieu ni la grande richesse, ni la grande pauvreté, mais plutôt une situation intermédiaire. « Si les richesses affluent dans ta maison, n'y attache pas ton coeur. »

 

Et toutefois, continue Régamey, la pauvreté évangélique n’est sûrement pas non plus une simple disposition spirituelle. Ce qui le prouve, c’est le réalisme très clair de la parabole dite "de Lazare et du mauvais riche" (Lc, 16, 19-31). Lazare est un pauvre au sens économique du mot ; c’est même un misérable. Or le pauvre Lazare meurt et va au Paradis, le mauvais riche meurt et va en enfer.

 

Dans un autre passage, Jésus demande au « jeune homme riche », lui qui est un vrai riche au sens économique du mot, de laisser ses richesses et ce dernier « s’en alla tout triste, parce qu’il avait de grands biens » (il avait des terres, des maisons, des biens économiques que l’on peut « vendre »). C’est alors que Jésus déclare qu’« il est plus difficile à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux, qu’à un chameau de passer par le trou d’une aiguille ».  

 

Même si l’interprétation des textes ouvre souvent sur des questions qu’on ne peut trancher sans autorité habilitée pour ce faire (autorité à laquelle je défère donc, pour les raisons que donnait Newman), il y a quand même des limites aux sens que des textes, lus honnêtement et en cohérence les uns avec les autres, sont susceptibles de recevoir.

 

La pauvreté chrétienne de ces pauvres qui font l’objet de la grande bénédiction inaugurale de Jésus-Christ, est donc bien une pauvreté comportant un élément concret de dépouillement matériel. Et il n'y a pas de bonheur profond sans une participation a cette pauvreté. S'il y a une chose de sure, c'est que Jésus n'est pas démagogue.  

 

La morale chrétienne permet la croissance et la prospérité, et elle met en garde contre leurs effets corrupteurs. Il n’y a pas là de vraie contradiction, quand on a bien compris qu’il n’y a pas de prospérité sans vertu, ni de vertu sans ascèse, ni d’ascèse sans quelque privation méthodique, sans dénuement volontaire.

 

La jouissance des biens que procure la prospérité n’a de valeur et même de douceur ou de dignité que sur fond d’une jouissance plus austère, qui cultive la liberté profonde par rapport à toutes ces choses dans lesquelles on peut s’engluer.  

 

Le sens de la propriété, disait déjà magnifiquement Aristote, c’est de donner. Comme on ne peut donner que ce qu’on a, si l’on n’a rien, on ne peut rien donner. C'est pour cela que le communisme enlève a l'être humain toute moralité. Et c'est aussi pourquoi les riches ont la responsabilité de permettre a d'autres d'avoir, eux aussi, pour pouvoir, eux aussi, donner.

 

Il y a des "jeunes hommes riches" qui n'ont plus rien, parce qu'ils ont tout donné, mais c’est là une situation qui, dans l’Evangile, a deux aspects : elle fonctionne à la fois comme un cas concret réel mais exceptionnel (ce jeune homme riche), et comme un conseil universel, où se révèle la nature même et la vraie fonction d’une propriété, si elle est dignement possédée. 

 

   

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