Henri Hude

Lettre d'Amérique n° 17. Lire la presse française aux USA. Analyse quantitative du Tea Party

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Mise à jour le Lundi, 08 Novembre 2010 00:51 Écrit par Henri Hude

Quantification du phénomène


Une question sans réponse pour la plupart des lecteurs de la grande presse nationale française, c’est celle de la mesure quantitative du phénomène Tea-Party. Quelle est la grandeur, la mesure de ce mouvement ? Cette importante question est susceptible d’une réponse empirique sans équivoque.


C'est cette réponse empirique qui fournit le seul moyen de répondre sérieusement à d’autres questions plus difficiles, sur lesquelles on a trop tendance à se précipiter.

  
Par exemple : s’agit-il d’un frange extrémiste du parti républicain, en voie de marginalisation ? L’étiquette Tea-Party est-elle attractive ou fait-elle fuir les candidats Républicains ? Attire-t-elle ou fait-elle fuir les électeurs américains ?

  
Ce ne sont pas des questions auxquelles on trouve une réponse valable simplement en manipulant un concept vide, ni en consultant des sympathies ou antipathies.

  
Nous trouvons les éléments d’une réponse à ces questions, en prenant la mesure précise du phénomène, qu’on trouve dans l’excellent numéro du Washington Post, second cahier du 4 novembre 2010, pages 21 A – 34 A. Les faits quantifiés permettent d'établir au delà de tout doute raisonnable qu'il s'agit d’un mouvement de masse, représentant une importante proportion du parti républicain institutionnel et solidement enraciné dans la tradition de la démocratie américaine et la doctrine traditionnelle du parti républicain. Voici ces faits quantifiés.

  
Les faits quantifiés


Sur 424 candidats républicains à la députation à la House (la chambre basse), 187 ont été endossés par le Tea-Party, soit 44%. Cela suppose et veut dire qu’ils ont accepté d’une manière ou d’une autre cet endossement.

  
Sur 37 candidats Républicains ou indépendants au Sénat, 26 ont été endossés, soit 70%.

  
Il est donc certain que l’endossement et l’étiquette Tea-Party, surtout qu’ils ne sont pas exclusifs, ne font pas peur à la masse des candidats républicains.


Qu’en est-il des électeurs ? Sur l’ensemble des 239 candidats Républicains élus à la House (chambre basse), 120 avaient été endossés par le Tea-Party, soit 50%. Ces 50% d’élus se trouvent sur les 44% d’endossés et les autres 50% d’élus se trouvent sur les 56% de non endossés. Le taux de succès à la House des candidats endossés par le Tea-Party est supérieur d’environ 25% à celui des candidats non endossés.


Au Sénat, le taux de succès est au contraire légèrement inférieur, de 60% pour un taux d’endossement de 70%.


D’après le Washington Post, 60 des 83 nouveaux élus à la House sont des Tea-Party.


Les Républicains qui ont battu un député Démocrate sortant étaient à 85% des endossés par le Tea-Party. Les deux sénateurs-élus (Kirk et Toomey) qui ont battu des sénateurs démocrates sortants étaient des endossés Tea-Party.


Ainsi, 45% des candidats républicains, 50% de ses élus et surtout 72% de ses nouveaux élus (60/83) sont des endossés ou des proches du Tea-Party. Voilà l'ordre de grandeur du phénomène. Parler de frange marginale est donc une erreur grossière.

 

C’est aussi un fait que l’étiquette Tea-Party ne fait pas plus fuir la masse des électeurs américains qu’elle ne fait fuir ni les Républicains, ni les Indépendant, ni beaucoup de Démocrates. Bref, elle fait frémir les liberals, mais elle ne fait pas fuir le peuple américain.


Ceci n’est qu'un fait général, qui souffre des exceptions. C’est sans doute ici qu’intervient le phénomène Sarah Palin. Je me place ici dans un état de doute méthodique, face aux médias, et j'avoue aussi que je ne connais pas encore assez. Par contre, je peux fournir une simple analyse quantitative.


La mesure du facteur Palin

Sarah Palin a pris des initiatives personnelles. Elle a pris le risque d'endosser seule des candidats. Nous savons maintenant ce que cela a donné.

 

A la Chambre, le taux de succès des candidats qu’elle a endossés seule est de 16,6% (1/6). Le taux de succès des candidats à la House endossés à la fois par le mouvement Tea-Party ET par Sarah Palin est de 50%, soit la moyenne du taux de succès de cette catégorie.


L’effet Palin est donc imperceptible à la Chambre basse en cas de succès et il est très fort en cas d’échec.


Le résultat est meilleur au Sénat ; l’effet Palin n’y est ni nul, ni négatif, mais modéré. 

 

Sarah Palin a un vrai pouvoir de nuisance au cours des primaires. Elle peut faire écarter des Républicains candidats à l’investiture républicaine, et qui ne seraient pas assez favorables aux thèses du Tea-Party. Mais au-delà de ce pouvoir de veto, elle ne semble pas en mesure d’influer sur l’ensemble de l’électorat, ou du parti républicain, ou même du Tea Party. L'électorat dans son ensemble réagirait plutôt négativement à ses recommandations, si ce sont les seules, et il n’en tient pas grand compte, dans le cas contraire.


Sarah Palin n’a donc pas tant d'influence, pour le moment, et comme l’opinion en a conscience, les Démocrates ne peuvent guère espérer non plus s’en servir comme d’un épouvantail qui symboliserait l’ensemble des Républicains ou du Tea-Party, et permettrait de les stigmatiser en bloc.

  
L’échec de Christine O’ Donnell dans le Delaware est celui d’une candidate Tea-Party typique, qui aurait peut-être pu faire mieux, mais qui s’est identifiée trop fortement à la personnalité de Sarah Palin.


Il y a deux options 

 

1° l’ambition de Sarah Palin est déraisonnable, mais avec le concours des médias (elle attire le téléspectateur et gonflant l’audimat améliore la rentabilité), et sauf si elle parvient à retourner l’opinion, ellle est la plus grande chance des Démocrates dans les deux années à venir.   

 

2° Sarah Palin est une sorte de Reagan féminin, un extraordinaire caractère politique, qui, comme lui, après avoir été la bête noire des médias et la terreur d'une majorité, finira par séduire et s'imposer.

   
Le facteur Palin est ce qui accroît la difficulté de l’analyse du Tea-Party. Aux deux grandes organisations s’ajoute sa forte personnalité. Elle a des partisans inconditionnels, elle est extrêmement impopulaire au dehors du Tea-Party et assez populaire au-dedans (mais pas du tout la plus populaire des conservatrices).


Il n’est pas exclu que ses défauts puissent être utiles au mouvement et au parti, dans la mesure où elle n’en est ni le centre, ni le leader, mais seulement une star et une militante acharnée. Elle maintient une cohérence en terrifiant les Républicains tièdes, qui la craignent aux primaires et pensent à leurs jobs. Mais elle ne parvient pas pour l’instant à s’imposer à la tête du mouvement, qui trouve actuellement dans ses tout nouveaux élus de nouvelles têtes très convaincantes.
 
 
Sarah Palin et Nancy Pelosi


Si nous lisons la presse ou regardons la télévision, il s'en faut de beaucoup que Sarah Palin soit omniprésente. Elle l’est surtout dans le discours de ses adversaires. Elle voudrait jouer un rôle majeur, mais mon sentiment est que, malgré son talent, le rôle très important qu’elle semble avoir dans le développement des événements politiques est surévalué et a quelque chose de fantasmatique.


Elle est la bête noire des démocrates, la Nancy Pelosi républicaine, à la fois symbole du Mal, Folle du Logis, grande Tentatrice, etc.

   
La promotion médiatique de ces deux femmes est due au désir qu’ont la presse et les médias (conservateurs ou libéraux, au sens américain de progressistes) de mettre en vedette une personnalité à fort pouvoir polarisateur au premier rang des adversaires, d’en faire leur vivant symbole et de pouvoir ainsi procéder à des amalgames aussi injustes qu’électoralement fructueux.


Les Républicains ont utilisé l'image de Pelosi pendant les dernières élections avec un indiscutable succès. Le nom d'Obama était très souvent couplé à celui de Pelosi. Il s’en faut que les Démocrates, dans ces dernières élections, aient tiré autant de profit de Sarah Palin. 

 

 

 

Lettre d'Amérique n° 16. Lire la presse française depuis les USA (2). Quand elle prend le thé pour de la camomille

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Mise à jour le Lundi, 08 Novembre 2010 00:35 Écrit par Henri Hude


Quand on lit la grande presse nationale française sur le sujet du mouvement Tea-Party, on a l’impression de dormir debout : l'impression d’être en présence d’une Idée philosophique, et non face à une réalité politique complexe ; l'impression, aussi, que ce mouvement serait une frange, extrémiste et marginale, du parti républicain. Heureusement, on trouve des informations plus sur des blogs la traduction d'articles informatifs parus Outre-Atlantique. Je vais essayer d'apporter ma contribution personnelle à cette réduction du déficit d'analyse et de quantification de ce phénomène. 


Analyse d’une réalité politique complexe

 

D’abord, ce qu’on appelle « Tea-Party movement » est un ensemble qui comporte deux sous-ensembles.


Le premier, c’est le mouvement Tea Party Express. Le second sous-ensemble, c’est le mouvement Freedom works.

  
L’ensemble formé par ces deux sous-ensembles porte dans le langage courant le nom d’un des deux sous-ensembles. Il faut donc distinguer le Tea-Party au sens large, et le Tea-Party Express au sens strict. Le vocabulaire ne facilite pas une claire analyse du phénomène. N'importe qui peut aller sur leurs sites et se faire personnellement une idée de ce qu'ils sont. Il existe de bons articles, notamment au sujet de Freedom Works, surtout sur les blogs. L'essentiel peut se résumer en peu de mots.


Réseaux sociaux, renouveau de la démocratie et puissance d’Internet

 
 
Ces deux organisations sont deux  réseaux sociaux, qui semblent être nés à peu près ensemble, indépendamment, mais sous la pression des mêmes besoins impérieux, dans une situation devenue intolérable, inspirés par les mêmes idéaux, réglés par les mêmes principes.

  
Ils ont des structures voisines, très décentralisées, et néanmoins une doctrine commune, renfermée en particulier dans un livre intitulé Give Us Liberty. A Tea-Party Manifesto.


Ces organisations aux structures légères sont animées par un élan puissant, qui s’est révélé irrésistible dans le dernier affrontement électoral. Ce sont des soulèvements populaires, enracinés dans la classe moyenne, composés de gens très remontés mais pacifiques et sûrs de leur bon droit, extraordinairement sûrs d’aller au succès et de remettre leur pays sur les rails. Si l'on veut avoir une idée précise de ce qu'est une révolution, il faut prêter attention à ce phénomène. Ce n'est pas un mouvement politique. C'est une révolution.


Non pas un mouvement, mais une révolution

  
Ce mouvement est une vraie révolution, en ce sens qu’il est né, à l’évidence, spontanément, au sens où il est un élan qui se dote d'une organisation et non une organisation qui fabrique un mouvement. Son ampleur phénoménale s'explique par la rencontre entre

1° la mentalité traditionnelle fondatrice de l’Amérique, qui s’y réaffirme avec puissance,

 

2° une situation jugée absolument intolérable et

 

3° l'innovation technologique d'Internet.

 

Internet et les blogs ont peu à peu réduit à néant dans le peuple l'autorité intellectuelle et morale des médias libéraux (au sens américain du mot). La culture authentique, recouverte par l'idéologie, a resurgi. Le réel, dissimulé par l'apparence infosphérique, s'est réimposé. Le sens commun est revenu. La crise a joué le rôle de déclencheur. Et maintenant, rien ne va plus et ça ne fait que commencer et je suis prêt à parier que rien ne sera plus comme avant. Ce qui est la vraie définition d'une révolution.

  
Sans leur action, pensent les militants Tea-Party, les USA vont à la perte de leur identité, à la faillite et au déclassement. Les citoyens ont pris conscience avec effarement de l’énormité de l’endettement du pays, au moment même où le Président Obama portait les déficits à des niveaux sans précédent. 


L’élection d’Obama ne paraît plus, rétrospectivement, que l’effet d’un malentendu et une erreur de casting.


Les militants forment des communautés de base autonomes. Ils restent en lien et agissent grâce à une activité Internet extraordinairement efficace, qui contourne la pression médiatique progressiste et l’annule.
Leur activité, leur percée Internet et les effets qu’elle produit, en particulier les manifestations de rue, les liaisons entre forces jusqu'alors isolées et étouffées, envoi de messages et de mots d’ordre d’une extraordinaire réactivité, qui deviennent les données fondamentales de l’actualité politique. Ils forcent ainsi les médias liberals à leur accorder  une couverture étendue, dont ils les auraient sans doute privés en grande partie, avant l’existence d’Internet.

   
Pour les militants de base, les grassroot activists, il s’agit de couper la dépense publique, de se libérer de l’endettement, de bloquer la monstrueuse croissance de l’Etat fédéral et son envahissement de la vie privée. La question de la loi sur l'assurance maladie, qui a mis le feu aux poudres, demanderait des explications précises.

  
La culture populaire fait sauter la chape de plomb de l’idéologie


Plus profondément, il s’agit aussi d’un combat culturel profond, mais qui, le plus souvent, reste comme incarné dans des sujets économiques concrets. On a pu avoir l’impression que, dans la campagne électorale, il n'était question que d’économie, mais c’est là l’occasion de réaliser à quel point la culture conditionne et structure l’économie.

  
Pour beaucoup, il s’agit aussi de mettre fin à l’avortement. Les sondages montrent que la majorité du peuple américain (entre 54% et 58%) est désormais stablement contre la décision Roe versus Wade (SC, 22 janvier 1973).

  
Ce mouvement populaire trouve des leaders de haut niveau, qui ne sont pas des inconnus, tels Dick Armey, qui fut le n° 2 de la Chambre basse il y a une quinzaine d’années, lors de la première révolution conservatrice. Il était alors le second de Newt Gingrich. Ce dernier pourrait être le compétiteur du Président Obama en 2012.

 

Rediscovering God in America

 

Newt Gingrich, dont chacun peut visiter le site www.newt.org a produit récemment une intéressante vidéo d’une heure environ, vendue dans le commerce, et qui s’intitule « Redécouvrir Dieu en Amérique », « Rediscovering God in America ». Après diverses péripéties personnelles, Gingrich s’est converti au catholicisme. Dans son film, il raconte l'histoire de la religion et de la liberté religieuse aux Etats-Unis, qui en ont fait One People Under God, et une société où Dieu et la Liberté travaillent ensemble. C'est tellement différent de nos traditions françaises, que nous avons beaucoup de mal à comprendre.

  
Les Américains semblent désormais conscients d’être un peuple de croyants (à au moins 95% avec au moins 85% de monothéistes) dominés par une classe dirigeante athée ou matérialiste, qui veut détruire leur foi et leur morale, par un dévoiement complet de l’idéal démocratique.

   
Ce soir, sur C-Span, une dame disait au téléphone qu’elle avait voté démocrate pendant plus de 40 ans et que maintenant elle avait voté républicain pour la première fois, parce qu’elle était tellement outrée ("so upset"), parce que non seulement le Président n’avait pas de religion, mais encore c'était un hypocrite qui faisait semblant d’en avoir une. C'est le genre d'intervention qui fait mourir de rire le liberal américain de base. Mais c'est cette totale liberté d'expression, retrouvée par les 85%, qui a cloué mardi le cercueil des Démocrates - et, bien que nul ne puisse prévoir l'avenir avec certitude, en tant que philosophe, ma conjecture est qu'ils ne sont pas près d'en sortir.

 

Et je me demande même si quelque chose de tel ne pourrait pas, d'une autre façon, se produire aussi en Europe, et, peut-être même, en France.

 

   

Lettre d'Amérique n° 15. Lire la presse française depuis les USA (1)

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Mise à jour le Samedi, 06 Novembre 2010 22:50 Écrit par Henri Hude

Annapolis, Maryland, 4 novembre 2010. Je viens de lire en ligne à 09h sur les sites de grands journaux français plusieurs articles consacrés ce matin aux résultats des élections américaines. Ma première réaction a été de me frotter les yeux.  

 

Au secours ! Vite, RealClearPolitics.com !  

 

Je rendrai service à tout Français lisant l’anglais, et à certains journalistes, en les renvoyant au site d’information RealClearPolitics.com . Là se trouve un ensemble de faits politiques, sans omission – des faits chirurgicalement précis, mesurés avec exactitude, agrégés en totalités significatives et mis en perspective. On y trouve également un grand nombre de commentaires variés et complémentaires, qui partent des faits, non de fictions, pour éclairer l'actualité américaine et non pour raconter des histoires.  

 

On observe avec satisfaction que le meilleur de ces dossiers de presse en français se trouve dans les commentaires des lecteurs, qui en savent plus que les journalistes, ou osent dire ce qu’ils savent, ou ont meilleur jugement.  Si les choses continuent à aller dans le même sens, l’essentiel de l’information utile sur les USA (en France, ou plutôt à Paris) finira par se concentrer dans les blogs, et dans les agrégats de blogs, tels que Contrepoints, ou Décryptage, ou autres.  

Comme d'habitude quand il s'agit de près ou de loin du Président Obama, la presse française vit dans un curieux déni de réalité. Veut-on un exemple de ce qu’écrit la presse américaine ? Dans le Washington Post, (4 novembre 2010, A 31), nous lisons que la majorité électorale qui avait porté Obama au pouvoir a éclaté. « Il y a peu de vraisemblance qu’il puisse recréer l’ambiance magique de 2008 et de son extraordinaire campagne. (…)  Ceux qui dès le départ avaient douté de lui sont désormais le noyau dur de son opposition. Beaucoup de ceux que sa candidature avait enthousiasmés sont, pour dire le moins, abattus. Ceux qui étaient simplement pleins d’espoir, n’espèrent plus. »  

Il n'y a que la France qui continue de rêver.   

 

La corde et la vache    

 

Un  premier article français, que je vais commenter dans cette lettre, et qui donne le ton, s’intitule : « La chambre aux Républicains mais pas le Sénat ». Commençons par le titre.  

 

Ce titre est matériellement exact. Mais il induit en erreur. Il efface le fait objectif de la débâcle électorale du parti démocrate. Il masque le fait objectif de la désaffection des Américains pour le Président Obama. Voici pourquoi il manque gravement de sérieux professionnel, et pas seulement dans son titre :

 

D’abord, la majorité utile pour obtenir une décision au Sénat américain n’est pas de 51, comme ce serait le cas en France, mais de 60. C’est uniquement s’il a 60 sièges à lui tout seul (ce qui se produit rarement) que le parti au pouvoir peut imposer ses vues sans avoir à rechercher un compromis. Le nombre 51 n’a donc pas beaucoup de signification pour la fonction législative, il ne détermine que l'élection du président de l'assemblée et la répartition des fonctions dans les commissions. En outre, même avec 60 voix, il est recommandé au parti au pouvoir de ne pas passer en force, sans débat et sans concession. C’est le conseil que n’a pas suivi Barack Obama et c’est une des raisons pour lesquelles il est si sévèrement sanctionné. Ronald Reagan avait coutume de dire : « Quand j’obtiens 70% de ce que je voulais, je suis content. »  

 

La suite de l’article se contente d’énumérer plusieurs gains républicains et plusieurs belles résistances des Démocrates, épinglant quelques faits importants, mais sans rien mettre en perspective. Il donne l’impression que les Démocrates, quoique sévèrement étrillés, ont sauvé les meubles. Il donne surtout l’impression d’avoir été fait à la va-vite.  

 

Pour l’ensemble de la presse américaine, toutes tendances confondues, la débâcle électorale des Démocrates est un fait de première grandeur. Le sens de cette débâcle, par contre, doit faire l’objet d’une soigneuse interprétation (« Election results are open to (careful) interpretation », The Washington Post, 4 novembre 2010, A 1 et A 31). 

 

Comme le notent quand même ces journaux français, notamment l’article qui m’a fait prendre la plume, le tiers du Sénat américain, non l’ensemble, soit 37 postes, était renouvelable. Mais cette dernière information est si peu complète qu'elle manque de pertinence. Le fait important, celle qu'un vrai professionnel n'aurait pas laissé passer, c'est que sur ces 37 sièges à pourvoir, il y avait deux fois plus de sièges républicains à renouveler (soit 23) que de sièges démocrates renouvelables (12). Les Démocrates ont donc perdu au moins 6 sièges sur 12, et peut-être 7, donc au moins 50%. Et il s’en est fallu d’un cheveu qu’ils n’en perdent neuf. Et plusieurs sièges ne sont pas encore attribués, pour diverses raisons. Si donc le Sénat avait été intégralement renouvelable, avec 59 sièges démocrates, il y aurait eu, en faveur des Républicains, et toutes choses égales par ailleurs, une majorité sans précédent. Ceci est parfaitement clair dans les pages A 22 et A 23 du Washington Post du 4 novembre 2010.  

 

L'information intéressante, le fait significatif, c'est donc que le parti démocrate a perdu beaucoup plus au Sénat qu’à la chambre basse, où il n’a perdu « que » le tiers de ses sièges, tout comme il n’a perdu « que » le tiers de ses postes de gouverneurs. La déroute à la Chambre est donc accompagnée d’un vrai désastre au Sénat. Les articles français disent ainsi très exactement le contraire de ce qui est : est-ce là ce qu'en France on appelle l'information ? Quand donc aurons-nous dans ce pays un peu plus d’éthique médiatique ? Ce reproche, notons-le, ne vaut pas pour tous les journaux.   

 

Comme l’écrit Dennis Cauchon (USA Today, 4 novembre 2010, 9A), “ce serait un sous-évaluation profonde que de décrire ce qui vient de se passer comme une vague républicaine." ("To describe this as a Republicain wave would be a vast understatement.") Bref, la presse française suit l’exemple célèbre du maraudeur : celui-ci avoue avoir volé une corde. Et c’est la vérité, sauf qu'il oublie de dire qu’il y avait une vache au bout.   

 

Le glissement des législatures locales 

  

Ce dont la presse française (ou du moins ce que j’en ai vu on line) ne dit presque rien, et ce qui est encore plus important, c’est le glissement historique des législatures locales ("historic shift in state capitols", USA Today, 4 novembre 2010, 9A).  

 

Comme on sait, chacun des 50 Etats possède non seulement un exécutif (le gouverneur), mais un mini congrès avec deux chambres, plus une haute cour de justice, exactement comme la fédération des Etats-Unis. Les prérogatives des assemblées d’Etat sont considérables, par exemple en relève tout ce qui a trait à l’éducation.  

 

Or les Républicains, sans presque rien perdre de leurs positions propres, ont conquis sur les Démocrates 19 (sur 50) de la totalité (soit les 2 chambres) de ces assemblées d’Etats. Ils en ont à moitié conquis plusieurs autres. Cela représente pour les démocrates une perte située entre 50 et 60% de leurs positions locales. Selon le même article d'USA Today, 650 postes de sénateurs d'Etat et de représentants d'Etat ont été pris aux Démocrates par les Républicains, qui retrouvent ainsi leur niveau historique de … 1928. L’assemblée de la Caroline du Nord, tout comme celle de l’Alabama, ont été gagnées par le parti Républicain ; elles étaient démocrates sans la moindre discontinuité depuis 1870.  

 

Ces élections de 2010 étaient particulièrement cruciales, car ce sont les "State Capitols" qui sont chargés d’effectuer le découpage électoral. Or le prochain, qui suivra la publication du recensement de 2010, déterminera les résultats de 2012. En outre, la politique des Républicains va sans doute être de renforcer les pouvoirs des Etats et, peut-être, de transférer aux Etats une bonne partie la gestion de la politique de santé et de sécurité sociale.    

 

« J’ai pris une raclée la nuit dernière » (B. Obama)     

 

A ces faits généraux s’ajoutent des faits particulièrement significatifs. Contentons-nous d’en relever quatre : 

 

Le successeur de  Barack Obama dans son fief électoral de l'Illinois, son poulain sénateur, désigné par lui pour occuper son siège, Alexi Gianoullias, est battu, malgré une campagne en sa faveur, brillante, dynamique, acharnée, à laquelle a puissamment participé le Président en personne.  

 

Le sénateur Russ Feinglod, principal représentant des purs progressistes américains, version 68, est battu par Ron Johnson, chaleureusement endossé par  le mouvement pro-life. Raymond Arroyo, sur la chaîne catholique EWTN, disait hier au soir que la majorité du Congrès étaient maintenant pro-life et que plus de quarante défenseurs ardents du respect de la vie venaient d’entrer au Congrès.  

 

La Pennsylvanie, bastion symbolique des démocrates, visitée plusieurs fois ces dernières semaines par un président enflammé, a été malgré tout conquise par Pat Toomey . Ce dernier est un Tea-Party consciencieux et sympathique, d’une sincérité ravageuse, au visage naïf et aux oreilles décollées (un peu moins sur les photos officielles), et que peu de gens auraient cru éligible. "Le type du gars qui ne ressemble pas aux gars dont les gens ne veulent plus."

 

Harry Reid, chef du Parti démocrate, le plus puissant des politiciens démocrates de ce pays, après le président Obama, sauve son siège de justesse et au finish, après avoir été mené durant la plus grande partie de la campagne par Sharron Angle, une inconnue par comparaison avec lui. Chose étonnante, lors de leur débat télévisé, le poids lourd s’est embrouillé dans ses fiches et n’a pas été capable d’articuler correctement sa déclaration finale (« closing statement »). En outre, ce n’est peut-être pas fini, car l’avocat de Mme Angle porte plainte contre Harry Reid, pour tentative d’intimidation des électeurs (c’est une sombre histoire d’employés des casinos de Las Vegas, qui auraient été forcés d’aller voter sous la pression conjointe des directeurs et des responsables syndicaux, alledgedly à l’instigation des subordonnés de Reid).  

 

Bref, si l’on tient compte de tout cela, on a l’ensemble de l’image : un référendum contre le président Obama, qui s'est engagé à fond dans la  campagne ; une punition de son "mensonge" : comportement jugé idéologique et partisan depuis qu'il est à la Maison Blanche, faisant suite à une campagne présidentielle en 2008, qui avait séduit par son aspect centriste et bipartisan ; une motion de méfiance à l’égard de ses principales politiques ; enfin, une déroute électorale de ses partisans, parmi les plus sévères de toute l’histoire de la démocratie américaine.  

 

Le Président Obama a lui-même parlé de « raclée », dans une conférence de presse hier, avec une belle franchise. Cela, ce sont les faits. Leur interprétation est délicate. Cela ne veut pas dire que le Président Obama ne sera pas réélu. Cela ne veut pas dire que le peuple américain aurait endossé le programme républicain, ou qu’il s'identifierait au parti républicain, ou au mouvement Tea Party.  

 

Mais cela veut certainement dire que ce pays est demandeur de quelque chose de nouveau, à la fois traditionnel et innovant, qui lui rende l’unité et le sorte de ses contradictions par « une nouvelle naissance dans la liberté ». Et ce qu’il demande n’a rien à voir avec la social-démocratie ou avec un remake de mentalité 68. 

 

   

Lettre d'Amérique n°14 (A). Les catholiques et les élections américaines

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Mise à jour le Dimanche, 31 Octobre 2010 09:46 Écrit par Henri Hude

Je relis les notes prises dimanche 10 octobre, après une conversation avec l’aumônier catholique de l’USNA.   

 

Ethique, politique et amitié (philia)  

 

Apprenant que j’étais philosophe, et pour quelque mois au centre d’éthique de l’USNA, le padre me demanda, non sans humour, quel était selon moi le centre de l’éthique – le principal concept en ce domaine. Je lui répondis sans hésitation : l’amitié, au sens large, ce que les Grecs anciens appelaient philia.   

 

Le padre me pria de développer. Je me référai à Aristote. Ce penseur consacre à l’amitié 20% de son grand livre de morale, l’Ethique à Nicomaque. Au début du livre VIII, il écrit que dans une nation, « s’il y a de l’amitié, la justice va presque de soi, mais s’il n’y en a pas, il est très difficile d’établir une certaine justice. » Et c’est pourquoi, selon lui, les vrais hommes d’Etat ont raison « d’attacher plus d’importance encore à la philia qu’à la justice ».  

 

Le padre sursauta et me dit que rien n’était plus actuel, pour les Etats-Unis, aujourd’hui, que ces propos d’Aristote. L’amitié civique, dit-il, voilà ce qui commence à manquer le plus.   

 

Esprit partisan, lutte des factions et paralysie des institutions  

  

Le padre se désole de l’esprit partisan, comme le président Carter, il y a peu, et comme, si l’on en croit les enquêtes d’opinion, plus de la moitié des Américains.  

 

Cet esprit partisan se manifeste par le blocage systématique des projets de loi au Congrès, qui n’arrive plus à décider. Les citoyens éprouvent péniblement le sentiment de cette paralysie et de cette impuissance. 75% blâment la conduite des Républicains au Congrès, et 65% celle des Démocrates.  

 

Les institutions américaines sont faites pour fonctionner sur la base d’une union des citoyens sur l’essentiel. Celle-ci doit permettre une large confiance et conduire à rechercher des compromis raisonnables, acceptables aux autres, à partir du moment où le principe du raisonnement est d’essayer aussi de se mettre à la place des autres.    

 

Le Congrès, sauf majorité de soixante voix sur cent au Sénat, ne peut rien décider. Il faut donc le plus souvent trouver un compromis entre les partis. Et même ce que le Sénat aura décidé pourra encore être bloqué par le veto présidentiel, ou par la censure de la Cour suprême. En Amérique, la minorité est donc pratiquement assurée de ne jamais être opprimée. L’inconvénient, c’est que si n’existe plus cette union sur l’essentiel, les institutions de compromis deviennent des institutions de paralysie.  

 

Le problème des Etats-Unis n’est pas simplement un blocage du fonctionnement institutionnel. Aujourd’hui, c’est qu’une telle union a en partie disparu, et que les institutions ne reposent plus sur la culture qui allait avec. 

 

Mon intuition est que les catholiques nord-américains ont, dans cette situation, un grand rôle à jouer. Imprégnés de la plénitude de la culture américaine, ayant partagé depuis les débuts l’histoire des Etats-Unis, mais rattachés à une tradition plus antique et universelle, ils ont en mains un ensemble plus adéquat de principes, pouvant leur permettre d’élaborer des solutions nouvelles à des problèmes qui dépassent la simple culture « indigène », et majoritairement protestante, des Etats-Unis. 

 

 

   

Lettre d'Amérique n°14 (B). Les catholiques et les élections américaines

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Mise à jour le Dimanche, 31 Octobre 2010 09:40 Écrit par Henri Hude

Le respect de la vie et le positionnement politique des catholiques  

 

Les Catholiques, me disait le padre, ce dimanche d’octobre, avaient coutume de voter majoritairement Démocrate et ils n’arrivent plus à se reconnaître dans ces derniers, sans parvenir non plus à s’identifier aux Républicains. Mais de quoi s’agit-il ?   

 

Si vous regardez les deux débats pour l’élection au poste de sénateur en Pennsylvanie : vous verrez ce qui arrive aujourd’hui : « Extreme conservative », dit Joe Setak de son opposant républicain, « Extreme liberal », répond Pat Toomey de Joe Sestak. S’ils se qualifient ainsi, à les entendre, c’est cause de leurs positions sur la fiscalité, la dépense publique, ou l’assurance maladie. Mais on ne peut se défendre de l’idée que le dissentiment est plus profond.  

 

Traditionnellement, me répète le padre, les catholiques votaient plutôt démocrate. Mais il y a eu l’arrêt de la Cour suprême légalisant l’avortement, et depuis sur bien d’autres sujets, la loi américaine s’est écartée de la morale chrétienne.

 

Les Démocrates ont pris parti pour ce mouvement de déchristianisation de la loi et des mœurs américaines. Même les Démocrates personnellement catholiques, comme le vice-président Joe Biden, ou le speaker de la chambre des Représentants, Mme Nancy Pelosi, bête noire des Républicains, n’oseraient ou ne voudraient rien dire en public contre l’avortement. Inversement, les Républicains sont en général pro life.   

  

L’Eglise et l’action pro life  

 

Les catholiques et les évêques américains n’ont pas peur de dire clairement ce qu’ils pensent à ce sujet. L’action pro life est très importante dans l’Eglise catholique aux USA. Elle fait partie de la vie quotidienne et des structures normales des paroisses, des intentions des prières universelles et des thèmes de prédication dominicales. Les catholiques prennent une part importante à cette action et les résultats obtenus sont loin d’être négligeables. 

 

L’Eglise n’hésite pas à mettre parfois le doigt sur des sujets particulièrement scabreux. L’évêque auxiliaire de Chicago, Joseph N. Perry, qui est un Afro-Américain, a ainsi mis en garde sa communauté ethnique contre le fait que l’industrie de l’avortement visait de préférence les femmes noires (« Abortion and its Impact on the Black Community »).

 

Ainsi, progressivement, les catholiques soucieux du respect de la vie, se sont mis à voter Républicain. 

 

Le capitalisme  libertarien et la doctrine sociale de l’Eglise  

  

Cependant les catholiques sont loin d’approuver inconditionnellement les options économiques et sociales des Républicains. Ils sont loin de se rallier inconditionnellement à « la formule qui marche ». Celle-ci, en effet, heurte leurs sentiments plus communautaires. 

 

Les protestants évangéliques ne sont pas non plus, en général, libertariens en économie, comme le note Michaël Gerson, dans un article éclairant intitulé "Le remord des croyants" ("Believers' remorse", Washington Post, 5 octobre, A15). L’Etat doit prendre soin de ceux qui sont dans le besoin (« to care the needy »). En même temps, forte est la méfiance envers lui. Il est vu comme un facteur de sécularisation, source à la fois « de régulation bureaucratique et de dérégulation morale ».  

 

Les catholiques américains, issus d’ancêtres qui n’étaient pas tous des Lords Baltimore, mais plutôt en majorité des pauvres, Irlandais, Italiens ou Polonais, ont un vrai souci du pauvre et de la solidarité. Il n’est pas équitable, aux yeux de beaucoup d’entre eux, d’imposer à tous une règle de concurrence que beaucoup sont incapables de supporter sans s’effondrer.  

 

Les catholiques sont attachés à la liberté économique et à la propriété privée, sans lesquelles il ne peut y avoir de société libre, mais ils ne se satisfont pas de l’esprit individualiste de l’économique libertarienne des Républicains.  Leur culture profonde inclut, comme celle des protestants, une connexion nécessaire entre la foi religieuse, la rigueur morale, la propriété privée, l’esprit de famille, et même l’esprit de self-government. Mais ils n’ont pas la même méfiance instinctive envers l’autorité, qui conduit les Protestants américains au durcissement de l’indépendance individuelle et de la propriété privée.  Ils ne vont pas non plus jusqu’au refus de l’autorité de l’Etat et de l’impôt, dès que l’Etat veut s’occuper d’autre chose que de sécurité publique et de l’application de lois essentiellement permissives.  

 

Les protestants américains trouvent naturel d’être permissifs dans le domaine de l’économie (non sans respecter bien entendu les indispensables régulations) et non permissifs dans le domaine de la famille. Les catholiques, eux, n’ont pas dans leur culture cette structure mentale si particulière, qui permet si facilement de faire émerger le libéralisme économico-politique le plus radical à partir d’une soumission inconditionnelle à l’autorité de la Bible. Ils voient qu’il s’agit là d’une forme culturelle inséparable d’une histoire très particulière, très paradoxale, et non reproductible à volonté en tout temps et en tout lieu.

 

   

Lettre d'Amérique n°14 (C). Les catholiques et les élections américaines

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Mise à jour le Dimanche, 31 Octobre 2010 09:43 Écrit par Henri Hude

Catholiques et protestants  

 

Certains protestants verraient volontiers l’évangélisation de type « évangéliste », comme le préalable au capitalisme libertaire et à la diffusion mondiale de la démocratie à la Républicaine. Les catholiques n’y croient pas, ou pas autant.  Ils seront aussi plus sceptiques, sur la possibilité de ressusciter l’Amérique par un simple retour à « la formule qui marche ». Ils sont plus interventionnistes, ils élargissent plus volontiers la sphère de l’Etat et du bien commun. Ils reconnaissent le bien-fondé partiel de « la formule qui marche », mais ils sont secrètement en attente de ce qu’on pourrait appeler un capitalisme plus communautaire. 

 

Ainsi ont-ils le sentiment que, s’ils votent pour les démocrates, ils commettent une grave injustice envers les enfants à naître, mais qu’en votant républicains, ils ne seront pas justes envers les pauvres – en outre, la moitié des catholiques sont des Latinos, rarement riches – et perpétueront une formule en partie injuste, qui marche de moins en moins bien, et qui sent fortement l’individualisme protestant, et son moralisme. 

 

Les Catholiques et le Tea-Party   

 

Le padre m’a dit que certains de ses amis catholiques avaient posé deux principes : 1° « sortir » les sortants pour renouveler le personnel ; 2° éviter les candidats Tea Party.

 

Le Tea Party, c’est le capitalisme libertarien de « la formule qui marche », passionnément antisocialiste, attaché à la tradition de la démocratie américaine et à la Constitution, le plus souvent pro life, appuyé sur la force des valeurs familiales et se référant volontiers à la religion chrétienne, avec tonalité fortement protestante. Et tout cela fait un bloc de tradition, qui n’a rien de nouveau. Ce qui est nouveau, c’est que le bloc s’impose à nouveau, en balayant une classe politique qui, dans l’ensemble, avait estimé pouvoir faire comme si le bloc n’existait pas.  

 

Le président Obama, malgré une campagne électorale étourdissante, n’a pas réussi à renverser la tendance. Sa loi sur l’assurance maladie et l’augmentation énorme de la dette et de la dépense publique ont polarisé non pas l’opposition parlementaire, mais l’opposition de la société, qui ne veut tout simplement pas d’une social-démocratie à l’européenne. En outre, Washington est à peu près aussi aimé, aux Etats-Unis, que l’est Bruxelles en France ou en Angleterre. Il faut imaginer un doublement de la « Sécu » et son transfert à Bruxelles pour avoir une idée des hurlements de fureur aux Etats-Unis. Les articles du Figaro que j’ai lus sur le sujet récemment ne m’ont pas paru éclairants.   

 

En fait, les Américains voudraient sortir de la crise, renouer avec leur tradition tout en la rénovant, retrouver un consensus et une amitié, un régime de compromis qui fonctionne. Mais veulent-ils payer le prix pour y parvenir ? Quand c’est le fond moral et religieux qui est atteint, suffit-il pour ramener le pays à sa tradition de renvoyer dans leurs foyers quelques milliers de politiciens ?   

 

La réticence de ces catholiques au Tea-Party n'est pas une simple réaction d'intellectuels libéraux, qui se bouchent le nez chaque fois que le peuple a une place en démocratie. Elle est plus profonde et plus sérieuse. Le padre voit là des personnes respectables, attachées à la tradition américaine, c’est certain, mais il sent aussi que cette tradition se dessèche un peu dans l’éloge et l’invocation qu’on en fait.

 

On n’a pas l’impression que la sérénité du bon sens, l’optimisme renversant, le réalisme robuste habite ce retour à la tradition. On a plutôt l’impression que la dénonciation d’une dérive vers la banalité socialisante européenne se fait avec une aigreur assez européenne. On a l’impression que l’éloge du « bon sens » comme opposé à l’idéologie, est devenu souvent, paradoxalement, un thème idéologique.  

 

Une tradition vivante est comme la présence d’une continuité de vie, une libération qui perdure, un renouveau qui se perpétue. La réaffirmation volontariste d’une tradition moins sûre d’elle, dans un contexte culturel rationaliste, prend aisément la forme paradoxale d’une idéologie anti-idéologique.  

 

Le Tea-Party est culturellement et politiquement complexe. Il serait parfaitement simpliste de l’enfermer sous un seul concept, ou sous un seul slogan. Ses éléments principaux me semblent être :

-      un centrisme d’intention,

-      un esprit « conservateur », entendu comme traditionalisme de la liberté américaine classique,

-      un renouveau de la démocratie effective, avec une prise du pouvoir par des bases locales fortes et un renouvellement important du personnel politique,

-      un rejet de la social-démocratie périmée ou paralysante,

-      certains accents désespérés.  

 

La « formule qui marche » ne tient pas compte, en effet, de facteurs internationaux et nationaux importants, nouveaux et durables, qui forcent probablement à imaginer une mise à jour radicale.  Elle ne tient pas compte d’une concurrence extérieure insoutenable dans bien des domaines, d’une Chine en pleine affirmation de sa puissance, d’une immigration plus fragile et moins rentable, d’une pauvreté nouvelle, non soluble par le seul travail, d’une dégradation des bases morales et religieuses de la grande République, du vieillissement et de l’infécondité relative des groupes qui incarnaient le plus ces traditions américaines protestantes. Si tout cela n’est pas traité et pris en compte, la « formule qui marche », en sa version protestante classique, ne donnera sans doute que des résultats décevants.  

 

De là, encore une fois, l’importance du rôle des catholiques en cette période si décisive de l’histoire des Etats-Unis.

 

 

   

Lettre d'Amérique n° 13. Regarder au-delà de l'actualité décevante

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Mise à jour le Dimanche, 07 Novembre 2010 23:54 Écrit par Henri Hude

Au-delà des actualités décevantes : une fenêtre historique de liberté
 
 
Ne nous laissons pas tromper par les apparences. Nous sommes entrés, pour peut-être une décennie, dans une fenêtre historique de liberté.


 
J’appelle ainsi un temps où les grandes adaptations structurelles, en matière politique, économique et culturelle, deviennent possibles. Chacun sait les difficultés de la situation présente. Mais justement, la raison paradoxale qui rend les grandes réformes possibles, c’est cette impression intolérable qu’elles sont impossibles et que le Pouvoir est impuissant.


 
Louis XVI a essayé trois fois de réformer la fiscalité et de résoudre le problème de la dette de l’Etat. Trois fois, il a échoué. L'Ancien Régime s'est retrouvé un jour face au mur des privilèges et des droits qu'il avait accordés. Et il n'a pas su y faire face. Bien sûr l’économie n’explique pas tout, mais le fait est que le Roi n’a jamais eu la puissance ou le courage de réformer. L’Etat s’est trouvé en faillite. De là la convocation des Etats Généraux, et la suite.


 
C’est parce que les choses vont mal que la situation historique est très ouverte et que le pessimisme est mauvais conseiller : rien n’est joué. On n’imagine pas la puissance de l’effet de souffle que porte en elle une banqueroute menaçante. Le pire n'est pas forcément sûr. Mais pour comprendre combien l’histoire est aujourd’hui ouverte, et pour imaginer un avenir qui soit autre chose que le retour au passé, qui une fois passé ne revient jamais, il faut élargir nos horizons historiques et géographiques. Et pour gagner, il faut manœuvrer.


 
La manœuvre, c’est ce qui permet de l’emporter, même quand les rapports de forces paraissent très défavorables. Car pour l’emporter, avec des énergies potentielles très inférieures, il suffit que sur tous les points où l’on accepte le contact, les énergies mobilisées par le plus faible soient ponctuellement supérieures à celles mobilisées par le plus fort. Et il faut se dérober sur les autres points, sans trahir. A l’évidence, pour manœuvrer, il faut de la souplesse. Je ne dis pas : de la fourberie, ni de la dissimulation, et encore moins de la trahison, car seul peut l’emporter ce qui est solide et cohérent. Mais je dis : de la fluidité, de la mobilité, donc choix du terrain, liberté d’action, présence d’esprit, coup d’œil et décision.


 
Faisons donc un exercice d’assouplissement intellectuel. Aujourd’hui : politique et religion aux Etats-Unis.


 
 
Politique et religion aux Etats-Unis


 
 
Aux USA, nous avons, au départ, une société d'individus très religieux, en grande majorité dissidents de la religion d’Etat anglicane. Presbytériens, puritains, quakers, et catholiques, ils avaient tous subi tracasseries ou persécutions de la part de l’Etat anglais. Le motif principal de l’émigration anglaise en Amérique du Nord était la liberté religieuse – et aussi l’authenticité religieuse. En effet, dans cette monarchie anglaise à religion d’Etat, les leaders politiques s’intéressaient surtout à la religion pour la contrôler et s’en servir comme d’un instrument de leur puissance. 

 
 
Ainsi, dans la tradition américaine, l'Etat que nous dirions laïque, et qu’ils appellent "secular", ne fut pas un Etat irréligieux, antichrétien et sectaire, mais il fut d’abord un moyen d'organiser la coexistence pacifique entre les diverses confessions chrétiennes réfugiées outre-Atlantique, auxquelles s’ajoutèrent des franges de libres-penseurs et de Juifs. Cette organisation n’implique absolument pas que chacun renonce à son droit de chercher la vérité absolue, et d’en parler, au contraire ! Autrement, si tout se valait, pourquoi traverser l’Atlantique, et non pas plutôt se plier avec indifférence aux décrets du Parlement en matière religieuse ? Cette organisation fut aussi une réaction de gens authentiquement religieux, mais écœurés par l’hypocrisie de politiciens, souvent immoraux et irréligieux, qui instrumentalisaient la religion.


 
 
Liberté religieuse et small government 


 
 
"Laissez tranquille la religion !", c’est à mon avis la forme germinale du rejet du Big Government en Amérique. Le pouvoir corrompt. "La vigilance est la seule garantie de la liberté" (Jefferson).  Si le Pouvoir devenait trop puissant, il recommencerait à opprimer les consciences. Il ne doit donc avoir ni trop de prérogatives, ni trop de personnel, ni trop d’argent à dépenser et à distribuer.


   
Certains fondamentaux n’ont pas tant changé. 95% des Américains croient en Dieu et, avec des inflexions diverses, une énorme majorité de 85% croit en Dieu personnel, transcendant et au jugement post-mortem.


 
Ainsi, traditionnellement, nous avons dans ce pays un Etat laïque et une société religieuse. Et c’est précisément parce que la société est très religieuse, que l’Etat est laïque. Il faut en général un effort important à un Français, qu’il soit religieux ou laïque, pour comprendre que ses distinctions et associations d’idées habituelles ne s’appliquent pas aux Etats-Unis, et qu’il doit s’assouplir l’esprit s’il veut espérer y comprendre quelque chose.


 
 
Le cube et la cathédrale


 
 
La philosophie des Lumières a joué un rôle important dans la naissance des Etats-Unis et depuis. Une alliance stratégique s’est nouée entre les philosophes et les dissidents de l’Eglise anglicane (catholiques compris) contre l’Eglise établie (anglicane), le pouvoir de la métropole et la monarchie anglaise – de même qu’en France les Protestants se sont souvent alliés contre l’Eglise catholique monarchiste aux libres penseurs républicains opportunistes ou radicaux. Mais les mêmes Protestants étaient monarchistes en Europe, là où les monarques étaient Protestants. Bref, aux Etats-Unis, les philosophes ont la satisfaction de se dire qu’ils ont permis la coexistence pacifique des sectes religieuses toujours prêtes à en découdre, tandis que les confessions et dénominations considèrent réciproquement les philosophes comme une secte métaphysique non dépourvue d’utilité pour une société massivement religieuse.


 
Bien sûr, les USA ont toujours eu aussi leurs laïcistes « à l’européenne », voire à la française, agissants et puissants, mais en petit nombre et assez en dehors du mainstream social. On a quelquefois pu dire que les Etats-Unis étaient un pays de gens qui vont à l’église, dirigés par des gens qui n’y vont pas. Se le rappeler est important, pour se garder d’erreurs ou d’hostilités mal venues, à l’égard des Etats-Unis. Qu’on s’informe, par exemple, sur la chaîne de télévision EWTN, et qu’on cherche l’équivalent en Europe.


 
En outre, pendant longtemps, les philosophes n’avaient pas une morale très différente de celle des croyants. Dans les classes éduquées, tout le monde avait lu les mêmes classiques et la même Bible. Cela rendait évidemment le consensus plus facile. Ce n’est plus le cas, d’où les problèmes et, jusqu’à un certain point, la banalisation, des Etats-Unis.


 
Je conseillerais volontiers les livres de George Weigel, en particulier, sur les rapports entre l’Europe et l’Amérique, son livre intitulé (je traduis littéralement) Le cube et la cathédrale. Europe, Amérique et politiques sans Dieu (traduit et publié en français sous un titre politiquement moins incorrect).

 

 

 

   

Lettre d’Amérique n° 12 (a). Le marché politique et les médias

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Mise à jour le Dimanche, 17 Octobre 2010 23:54 Écrit par Henri Hude


Un grand nombre de démissions –un exercice de décryptage
 
Au cours des dernières semaines, le président Obama a enregistré les démissions, ou le futur départ, de plusieurs grands collaborateurs, notamment : Rahm Emanuel, son chef d’état-major ; Jim Messina, chef d’état-major adjoint ; David Axelrod, senior adviser, membre du tout premier cercle ; Lawrence Summers, son principal conseiller économique. Et plus récemment, James Jones, le chef du Conseil de sécurité nationale.


On m’a demandé ce que je pensais de ces démissions. Mais que répondre ? Car il faut dire la vérité, et pour parler vrai, il faut à la fois dire des choses vraies et parler selon ce qu’on est. Or je ne suis pas un politologue, juste un philosophe, un homme de culture et un citoyen.


Pour moi, la philosophie est philosophie politique, et cette affirmation a un sens profond, que j’aimerais expliquer, dans une autre Lettre. La mission du philosophe politique, c’est d’aider à cultiver la vertu de prudence, c'est-à-dire : non pas l’esprit de précaution, mais l’excellence de la raison pratique. Bien juger une situation, c’est en particulier ne pas faire d’erreur au sujet des personnages principaux de la pièce, par exemple, le président Obama. Le problème (politique et philosophique) est ici : comment connaître un être humain ? C’est en cela que réside tout l’art de bien voter.

 

Mais comment savoir si on connaît vraiment une personne ? 


Sait-on même parfois si elle se connaît seulement elle-même ? Ce n’est pas un simple problème de discernement politique. Je me demande si certains individus ne passent toute leur vie sans se demander une seule fois : « Que suis-je ? Qui suis-je ? ». Peut-être que des couples passent toute une vie ensemble, sans parvenir à se connaître.


Rien n’est plus utile que la vérité vraie. Autrement, l’action échoue, inadaptée au réel. La vérité n’est pas seulement utile, mais belle et bonne. Aimer quelqu’un, c’est pour commencer chercher à connaître la vérité de cet être, y être attentif, la respecter, respecter la réalité de son être, ne pas la fausser, la falsifier. C’est chercher aussi ce que cet être a de bien, la vérité de son bien, la façon dont il ou elle y adhère et, quand il n’y a pas là de mensonge intime, y croire.
 

Quand la connaissance d’autrui est difficile, obscure, douteuse, on peut toujours partir de ce qui au moins est certain, au moment où on le sent : à savoir, qu’elle est obscure et incertaine. Socrate disait : « je sais que je ne sais pas ». C’est la bonne voie pour savoir. En réfléchissant sur la difficulté de savoir, on apprend avec une certitude croissante une infinité de choses qu’on n’aurait pas cru être connaissables et, d’abord, en nous-mêmes, un certain rapport essentiel entre la sagesse, le regard attentif et l’humilité.

 

Le théâtre du monde et le baroque de la vie
 

J’ai à ma disposition par Internet cinquante discours et apparitions variées du président Obama. En un sens, j’ai plus de moyens de juger qu’aucune génération dans le passé. Mais qui est celui que je vois ? Une personne, un personnage, un acteur ? Et qui me le montre ? Quel metteur en scène ?

  
Si j’ai vu tous les films de Gérard Depardieu, est-ce que je sais qui est Gérard Depardieu ? Le problème est subtil, car fait aussi partie de la vérité de l’homme, le fait d’être et de vivre en partie comme sur un théâtre – c’est ce qu’on pourrait appeler son caractère baroque.


Il y a une part de littérature dans la vraie vie, dans la liberté. Vivre, c’est comme écrire sa vie au jour le jour, inventer un personnage qui est vraiment le déploiement de notre personne, et d’autant plus authentique qu’il est souvent imprévisible à nous-mêmes, qui sommes à la fois l’auteur et la trouvaille et l’étonné lecteur. C’est là la pensée, si je comprends bien, de Mc Intyre dans son beau livre Après la vertu. Elle me semble vraie. Qui donc est Obama ? 

 

   

Lettre d’Amérique n° 12 (b). Le marché politique et les médias. Obamaphobie

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Mise à jour le Vendredi, 15 Octobre 2010 09:23 Écrit par Henri Hude


Les faits en résumé ?

Revenons à ces démissions. Tributaire de mes sources, je rassemblerai d’abord ce que j’ai lu dans la presse des dernières semaines. Je ferai part de mes perplexités.


De tels départs après un demi-mandat se produisent sous toutes les présidences et en toute configuration politique. Mais la presse affirme implicitement qu’ils sont plus importants que d’habitude et y voit un signe de l’érosion du pouvoir et du crédit du président Obama. Les démissionnaires sont au nombre des collaborateurs les plus importants. C’est le premier cercle autour du président qui se disloque et disparaît presque tout entier.


Obama travaillait, nous dit le Washington Post cité plus haut, avec un tout petit nombre de personnes, un « premier cercle », et ne faisait vraiment confiance à personne d'autre. « Il n’aimait pas les têtes nouvelles. » Ces gens étaient ceux qu'il avait connus « avant », ceux dont il était sûr. Ce régime a été vivement critiqué. Et ce sont ces gens qui s'en vont. Si les faits sont ainsi correctement présentés, l’image d’Obama qui s’en dégage est très claire : il serait désormais un homme seul.

Déjà l’image d’un lame duck 


Il doit changer tout son mode de fonctionnement. Il va devoir trouver des têtes nouvelles, sur lesquelles il n'aura ni le même ascendant, ni le même contrôle. Pourra-t-il continuer à se passer des politiciens professionnels, et du monde des affaires, qu’il avait tenus à l’écart ?


Obama est un homme nouveau, imposé par l'électeur des primaires à l’establishment démocrate en 2008, comme les candidats Tea Party sont des novices en politique, imposés à l’establishment républicain en 2010. La moitié de ses anciens électeurs, notamment de ceux qui étaient enthousiastes, a désormais mauvaise opinion de lui. Parmi les démocrates, Hillary Clinton serait aujourd’hui mieux placée que le président pour lui succéder.


Les médias ne lui font plus aucun cadeau. Est-ce parce qu’ils font, eux, partie de l’establishment ? Ils se rendent compte que, sans Obama, homme nouveau et anti-establishment au départ, quels qu’aient été les ralliements progressifs dont il a bénéficié ensuite, il n’y aurait jamais eu le Tea Party.


Ce dernier mouvement, qu’on dit très à droite, et qui sans doute est très à droite, très conservateur, est pourtant, substantiellement, plus démocratique, quand il revendique le pouvoir dans un pays comptant désormais 56% de conservateurs, que les 18% de liberals qui voudraient monopoliser à perpétuité la démocratie et diaboliser les conservateurs.


En tout cas, les médias libéraux subissent à la fois Obama et le Tea Party, luttent contre eux, et préparent la place à Hillary Clinton, ou à quelque autre candidat dont l’élection marquerait un retour à la normalité consensuelle et « libérale ». Quand ils donnent l’impression qu’Obama n’aura bientôt plus que l’ombre de son pouvoir, on se demande ce qu’il faut précisément entendre par là.


Mais encore une fois, je pratique le doute méthodique, relativement à toutes ces impressions. Avec le réel, ce serait une erreur grave, mais avec les images médiatiques, c’est une méthode indispensable.


Cela ne veut pas dire qu’elles n’ont rien de vrai, mais que j’ai du mal à savoir ce qu’elles ont de vrai. Je ne veux pas me faire une idée fausse, je ne veux pas être injuste envers un homme, ni naïf par peur d’être injuste ou par excès de bonté. La Rochefoucauld disait : « Je n’appellerai jamais bon celui qui n’a pas même assez de force d’âme pour être méchant. » 

L’image d’un radical isolé, obstiné, indécis


Je reviens aux démissionnaires. La presse prétend que, sur le fond, ils étaient plutôt modérés, par rapport au président. Ainsi L. Summers, le principal conseiller économique repart-il à Harvard, déçu de n’avoir pas été entendu, et les "liberals" ultra-keynésiens et socialisants, amis de la relance et de la dépense publique, applaudissent. Rahm Emanuel, le chef d'état major, ne voulait pas, paraît-il, d'une réforme si audacieuse de l'assurance maladie.


Comment savoir ? Ce qui est sûr, c’est que l'Américain moyen est complètement révulsé par l’idée de cette énorme tutelle fédérale sur tous les individus, et qu’il n’y a pas beaucoup de volontaires aujourd’hui pour assumer devant l’opinion une responsabilité dans la décision. La victoire, dit-on, a beaucoup de pères, et la défaite est toujours née toute seule. Il y a bien des gens qui savent. Mais les témoignages sont contradictoires. Comment savoir qui est celui qui sait ? « A Qui se fier ? » Voilà la bonne question.


Ce qu’il y a de sûr, c’est que la presse donne d’Obama l’image d’un radical seul et déraisonnable, abandonné même par les plus fidèles de ses amis et des gens raisonnables qui l’avaient suivi. Mais est-ce vrai ?


L’image d’un leader faible 


Sur l'Afghanistan, c’est encore une autre histoire. Emanuel, avec lequel il vivait, paraît-il, comme en symbiose, était plus pour une solution minimale. Le président Obama est présenté, à la suite du livre de Bob Woodward, largement médiatisé (Washington Post, 27.10.2010), non seulement comme inexpérimenté en ce domaine, mais comme dénué d’imagination (« Give me options ! You give me no options ! »). On le montre indécis, faible puis tranchant, avec la maladroite dureté des faibles.


Apparemment sûr de lui, mais hésitant, et décevant pour ses meilleurs amis, il aurait fini par écouter les militaires et le secrétaire à la défense, Robert Gates, surtout par peur de se tromper, tout en les mécontentant au moins autant que son chef d’état-major. Il naviguerait entre la peur des responsabilités, s’il décidait contre l’avis des experts, et la peur du qu’en dira-t-on médiatique, s’il ne pouvait gaver les médias d’annonces intéressantes et de belles histoires. En face d’une opposition de trois grands militaires, il choisit de limoger le plus petit des trois, tout en gardant les deux plus grands, et en pliant devant leur volonté. Ce portrait chargé dessine un caractère plausible. Mais est-ce le vrai ?


Bob Woodward est bien renseigné, en ce sens qu’il connaît tout le monde à Washington, et que tout le monde tient à lui parler. Mais que sait-il vraiment ? Quand la presse fait et défait les réputations, tout le monde, par prudence, donne sa version, celle qui lui est utile, peut-être celle à laquelle il croit.
 
 
L’image d’un politicien machiavélique

A cette modération qu’on lui prête sur le fond, le chef d’état-major de la Maison Blanche, Emanuel, joignait un style incisif et partisan. Cette double facette de son adjoint aurait permis au Président de jouer un double jeu politique. Bien qu’il fût en réalité plus social-démocrate qu’Emanuel, il se serait servi du style agressif de ce dernier, pour donner à l’opposition l’impression du contraire. En même temps, il se servait aussi de lui pour se donner parmi les démocrates radicaux l'image du réformateur audacieux paralysé par des conseillers trop timides. Quant à la presse, qui nous montre un président prince de l’ambiguïté, manipulant ses plus fidèles serviteurs, elle se montre elle-même, sans bruit, comme celle qui démasque le fourbe et le prive de ses stratagèmes. Mais est-ce vrai ?   

 

 

   

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