Vie de famille... Lettre à Nicomaque, 1

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Voici le texte d'une chronique parue il y a quinze jours dans le mensuel La Nef. La famille est un lieu d'éducation irremplaçable et une condition très importante du bonheur. Mais elle ne fonctionne pas en toute hypothèse, quoi que fassent les individus. Ils peuvent la détraquer, se rendre insupportables et rendre les autres malheureux. On fait du tort au principe familial quand on idéalise la famille trop naïvement, sans avoir conscience des vices qui peuvent la gâter, et que chacun doit travailler à réformer dans sa conduite. 

 

 

On a beaucoup parlé ces temps-ci de politique familiale. Je voudrais en dire ici un mot, mais à ma façon. Voyez-vous, quand il manque l’amour, c’est en famille qu’on apprend le mieux la politique et ses misères.

Je crois que la mission de la famille est de faire faire à l’être humain, avant qu’il ne soit jeté dans la société,  l’expérience d’un monde qui ne fonctionne pas comme fonctionne d’ordinaire la politique. Et le véritable idéal politique, c’est, peut-être, d’injecter dans la cité un peu du véritable esprit familial. 

 

 

 

Diviser pour régner. Avoir peur de manquer. Avoir pour avoir. Exercer son petit pouvoir pour ne pas penser à la mort

 

Vous serez sans doute surpris si je vous avoue que c’est en observant les vies de famille, que j’ai compris le mieux certains classiques de la pensée politique. Par exemple, l’extraordinaire étude par Aristote de la tyrannie, de la façon dont elle assoie et maintient son pouvoir, je crois ne jamais l’avoir comprise à fond, avant d’avoir observé de mes yeux les façons d’une mère ou belle-mère qui règne en divisant ses filles, gendres ou belles-filles.

Je crois ne pas avoir été sensible aux injustices dont souffre le peuple pauvre, avant d’avoir observé dans des familles comment certains anciens, par amour du confort et par peur de manquer, n’aident pas leurs enfants, gardant tout pour eux, s’étalant parfois dans des pompeuses solitudes, tandis que leurs descendants s’entassent dans des espaces exigus. D’autres font un peu, et pensent faire beaucoup. D’autres encore ne font qu’en introduisant des différences choquantes entre leurs façons de traiter les uns et les autres. 

J’avais pu lire plusieurs livres d’histoire sur le personnage d’Hitler, en ayant à la fin le sentiment de n’avoir rien pu comprendre à fond. Et ce, jusqu’au jour où, au cours de mes pérégrinations, j’ai rencontré dans une famille un petit Hitler. Oh ! Une personne qui ne tuera jamais personne, et qui ne manquera pas la messe du dimanche, mais qui empêchera tout le monde de vivre autour d’elle aussi longtemps qu’elle vivra – à moins qu’elle ne se convertisse. C’est à cette occasion que j’ai formé le concept d’« acteur hitlérien ». Et ce concept a illuminé ensuite ma lecture de l’histoire et de la pensée politique. 

Peut-être cette expression est-elle exagérée ? C’est possible, mais l’hyperbole fait comprendre.

 

 

 

Qu'est-ce qu'un "acteur hitlérien" ?

 

Si je vous explique ce qu’est un personnage hitlérien, vous allez pousser des hauts cris. Vous direz que je ne suis pas charitable, et que l’hyperbole est passablement scandaleuse. Vous ajouterez que Dieu nous demande de patienter avec les autres comme il patiente avec nous ; de leur pardonner comme il nous pardonne ; et de savoir reconnaître aussi nos fautes. Mais, il ne nous a jamais interdit d’ouvrir les yeux et de comprendre à qui nous avons affaire. Un homme qui ne « juge pas » n’est pas un homme sans jugement. 

Ce que je présente ici, c’est un concept pur, un type idéal, un caractère essentiel, pas une description réelle. Mais les concepts purs bien formés sont très précieux pour comprendre les situations réelles.

Un « acteur hitlérien » est un être malheureux. La vie est pour lui une guerre. Les autres sont ses ennemis. Il faut les dominer, ou ils vous domineront. Il ne peut vivre que dans le conflit et la domination. Sa relation à autrui commence par un dressage, il faut prendre l’ascendant, le garder, et l’accentuer, jusqu’à installer l’habitude de soumission à son despotisme. Il ne sait pas donner. La morale est au service de son confort. Si on la viole, il s’indigne. Ce qui le dérange n’est « pas raisonnable », et il vous le refuse. Mais son caprice est toujours raisonnable et vous êtes coupable si vous le lui refusez. Il vous aime, si vous êtes utile et agréable, et surtout docile, mais il ne fera jamais rien pour vous, sauf si cela lui profite d’abord, à lui. Il ne sait pas s’engager, sauf avec des gens qu’il maîtrise. S’il ne maîtrise pas absolument, il a peur. Car c’est la peur qui le domine. Toute contradiction est un péché mortel, et si on a fauté contre son égoïsme sacré, il n’y a ni pardon, ni retour. Vous êtes blacklisté à vie, et vous serez puni jusqu’à votre mort, si vous lui avez résisté une seule fois. Voulant garder à tout prix sa liberté d’action, il ne dit rien sur ses intentions, garde le plus longtemps possible les autres en suspens, impose ses projets, sans jamais se plier à ceux des autres. Sa règle est : tout pour lui, rien pour les autres. En face de la bonté, il croit voir de la faiblesse, et il écrase. Qui voudrait l’aimer et être aimé de lui, il essaye de le manipuler par cet amour et de le placer en sa dépendance.

Bien sûr, ce n’est là qu’un concept pur. Mais parfois, nous n’en sommes pas si loin dans la réalité. Un acteur hitlérien suffit à mettre en l’air toute une famille. On le croirait créé et mis au monde pour empoisonner trois, voire quatre générations.

Il est installé dans une famille comme une araignée vorace au milieu de sa toile. Ce peut être une femme aussi bien qu’un homme. Il fait prendre en horreur à ses enfants d’abord, et à tout le monde ensuite, la famille, la morale et la religion. Ses enfants et petits-enfants explosent. S’ils n’explosent pas, ils sont trop soumis, et il leur faut du temps pour se redéployer. Longtemps, ils n’osent pas « juger » la personne qu’ils veulent aimer et respecter, bien qu’elle ne sache faire ni l’un, ni l’autre. Et quant à l’agressivité que leur inspire inconsciemment l’acteur hitlérien, ils la transfèrent sur d’autres, qui leur servent de tête de Turc, et qui souvent sont des êtres bons.  

 

 

 

Ne jamais perdre l'espérance

 

La gravité de ces problèmes ne doit être ni sous-estimée, ni surestimée, en famille. Les individus sont aux prises avec les complications presque inextricables de leurs peurs et de leurs orgueils, dans un contexte culturel qui obscurcit tout. Mais l'amour peut défaire bien des nœuds. Plus fait ici douceur que violence. 

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