Lettre du Monde des Valeurs n°3. Ethique et valeurs

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Préambule au dialogue avec un internaute

 

Le commentaire suivant a été posté sur ce blog à la suite de la 1ère Lettre du Monde des Valeurs : « Si je vous comprends bien, on ne peut concevoir la valeur, en tant que norme, qu’immanente à la personne humaine. Dans ce cas, la valeur ne cesserait-elle pas de relever de l’ordre du devoir-être ? »

 

Je trouve que ce commentaire est intéressant et j’ai promis à son auteur de lui répondre. En même temps, je voudrais éviter tout dialogue de sourds. Et puis, je pense à ceux qui ont besoin d'introduction à ces matières - car c'est le service que je veux leur rendre. Enfin, avouons-le, il suffit d’écouter certains hommes, ou femmes, politiques, ou certains journalistes, pour que le thème des valeurs, ou même le mot, donnent une impression pénible de verbiage et de galvaudé.

 

C’est pourquoi, au risque de donner à l'auteur du commentaire l’impression que j’oublie sa question précise, je voudrais accomplir en préambule à notre dialogue un petit nombre de démarches qui nous installeront sans équivoque au bon niveau pour parler des valeurs et répondre comme il convient à une excellente question.

 

Définition de l’éthique

 

Avant donc d’y répondre, je voudrais dire comment je conçois l’éthique : comme l’art de prendre de bonnes décisions et d’acquérir la force de les mettre en œuvre. Cet art requiert des études. L’ensemble de ces études et recherches forme une discipline, qu’on appelle aussi l’éthique.

 

Bien entendu, parler de « bonnes décisions », c’est admettre qu’il y en a de mauvaises et que le mot de « bien » ne signifie pas tout ce qui nous plaît. Autrement, le seul contenu de l’éthique serait l’étalage de sa vacuité prétendue. Autant faire un autre métier, dira-t-on. Pas vraiment.

 

Le pseudo-scepticisme éthique

 

Car, si le « bien » signifiait réellement « rien de vrai, mais seulement ce qui plaît à chacun », il serait encore vrai que « bien » signifierait vraiment cela. Cette vérité sceptique serait en réalité pseudo-sceptique. Et cette « vérité au sujet du bien », si elle était plus qu’une polissonnerie sans profondeur, prendrait un sens sérieux sous condition de certaines hypothèses métaphysiques : par exemple, « nous sommes des dieux - donc nous créons le 'bien' ».

 

« Douter » vaguement du « bien », c’est ne pas douter qu’on est un dieu créateur de valeurs. Inversement, ne pas « douter » du bien de cette façon-là, c’est douter que Mr X ou Mme Y (qui « doutent » ainsi) soient des dieux. Mais Mr X et Mme Y ne s’en rendent pas compte. C’est pour cela qu’ils se croient critiques. S'ils s’en rendaient compte, ils se sauraient ridicules. J’ai expliqué ces choses en détail dans un livre intitulé Prolégomènes. Les choix humains, que je me permets de recommander aux étudiants qui débutent en philosophie. 

 

Questionner au sujet du bien

 

Maintenant, ne pas douter du « bien » en pseudo-sceptique, ou encore (ce qui revient au même) être athée de Mr X ou Mme Y, dieux, cela ne veut pas dire cesser de questionner au sujet du « bien ». Au contraire.

 

Nous avons à faire des choix. Faire de bons choix, c'est avoir fixé notre esprit sur les principes raisonnables, avoir connu sans erreur les faits ou les situations, et avoir appliqué correctement les principes aux faits. Dans ce qui vient d’être dit en moins de deux lignes et demie, il y a bien sûr presque autant de questions que de mots, et peut-être même plus. C’est pour cela que l’éthique existe : pour essayer de répondre à ces questions. Mais questionner sérieusement, c’est passer du « doute » à la Question.

 

Il y a des choses qu'on voudrait mettre entre parenthèses une fois pour toutes. On appelle cela "douter". Je dis que questionner, c'est mettre entre parenthèses la mise entre parenthèses, et chercher ce qu'il en résulte. 

 

L’éthique parle du bien. Le bien et les valeurs

 

Dans l’éthique, il est donc question principalement du bien, et toute question éthique serait close, s’il n’y avait rien à dire sur le bien. Mais nous savons déjà que s’il n’y avait rien à en dire, cela serait vrai : qu’il n’y aurait rien à en dire, et il faudrait dire bien des choses pour établir cela. Donc, pour que cela ne soit pas un bavardage et ait un sens profond, il faudrait affirmer beaucoup de choses, qui en fait détermineraient l’idée du bien. Et donc on aurait encore beaucoup à dire sur le bien et les biens. Donc celui qui prétend nous empêcher d’en dire quelque chose se moque du monde, ou ne sait pas ce qu’il dit, ou essaye de nous manipuler par un sophisme.  

 

Ce qu’on entend par la valeur, c’est exactement ceci : le bien. Et ce qu’on entend par les valeurs, c’est exactement ceci : les biens. Quelle différence y a-t-il donc entre les biens et les valeurs ? Deux.

 

Celle-ci d’abord : on parle des biens et du bien avant de tomber dans le « doute » (cartésien), ou dans le « soupçon » (nietzschéen, marxiste, etc.). On parle des valeurs quand on est tombé dans le « doute », ou le « soupçon ». On continue à parler des valeurs, quand on est ressorti du « doute », mais sans s’interdire alors de parler à nouveau des biens.

 

Les valeurs, c’est ainsi le nom que l’on donne aux biens dans une époque où l’on en discute beaucoup et où on en « doute » souvent – en « douter » signifiant concrètement « douter » de certaines valeurs, ou alors en affirmer d'autres, ou les mêmes, mais à partir du « doute ». C’est aussi, parfois, ne pas douter de certaines anti-valeurs, qui en réalité sont des vices, sans se rendre compte que ce sont des vices, ni réaliser qu'on n'en doute pas, alors qu'on prétend « douter » de toutes...  

 

La seconde différence entre « les biens » et « les valeurs », c’est qu’on parle des « valeurs » non seulement dans le cadre d’une culture critique (ou pseudocritique), mais aussi dans une civilisation mathématicienne, où l’on aime tout mesurer, compter et quantifier, et enfin dans une société marchande, où toute chose est susceptible de s’échanger à un certain prix, qui mesure la « valeur marchande ».

 

Parler simplement de « biens », dans un tel cadre, semblerait 1° trop naïf (pas assez critique, ou questionneur), 2° pas assez mathématique et 3° trop éloigné d'un robuste sens  commercial. Le mot valeur a donc un sens riche et précis. Il mérite d'être conservé. Mais il y a aussi un intérêt à garder le vieux mot de « bien », justement à cause de sa capacité à nous faire relativiser le cadre de notre civilisation hypercritique, quantitative et commerciale.

 

Commentaires 

 
0 # Louis-Marie Gérard 2011-02-01 13:36 Un professeur parle de valeur comme d'un concept fluctuant (à propos des valeurs marchandes, indices de valeurs…) et que du coup parler de valeurs chrétiennes, françaises ou autre est un non-sens. QU'en penser ? Répondre | Répondre en citant | Citer
 
 
0 # Henri Paul HUDE 2011-02-01 14:05 Les valeurs économiques sont une catégorie particulière de valeurs. Ce qui caractérise cette espèce particulière de valeurs (par exemple ici : être fluctuante sur un marché) ne vaut donc pas forcément pour toute espèce de valeur.
L\'argument ne prouve donc rien, aussi longtemps qu\'il n\'a pas été prouvé que les valeurs économiques seraient les seules. Ce qui est peut-être l\'opinion du professeur en question, mais c\'est une opinion erronée. Même parmi les choses matérielles, certaines ne sont pas à vendre (une maison de famille, par exemple, ou la montre en or que portait votre mère, etc.).
Par exemple, hier au soir, j\'écoutais parlé notre grand stratégiste Hervé Coutau-Bégarie. Il expliquait que le Qatar et Abu Dabi se disputaient depuis longtemps la possession d\'une île microscopique. Chacun revendique la maîtrise et la propriété de l\'île, et propose à l\'autre le même deal : en échange de la reconnaissance de son \"pouvoir légitime\" sur l\'île, il lui laisse 90% des bénéfices de l\'exploitation du pétrole qui serait extrait autour de cette île. Il est évident, dans cet exemple, que le \"pouvoir\", la \"reconnaissance\", ou la \"légitimité\" ou encore l\'\"honneur\" sont considérés comme des valeurs à la fois non-économiques et supérieures aux valeurs économiques. L\'honneur n\'a pas de prix.
On peut, bien sûr, essayer de réintégrer un cas aussi paradoxal dans une théorie économique générale, comme si l\'économie était la science universelle de l\'homme et de tout l\'homme, mais comme alors dans le mot de \"prix\" se trouve de fait réintégré le sens de \"valeur qui n\'a pas de prix\", je crains que ce ne soit une entreprise décevante, un jeu d\'esprit, un produit de l\'esprit de système.
qu\'en dites-vous ? HH
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