Lettre d’Amérique n° 25. Faire de la philosophie en famille. Culture politique. Pour comprendre Jean-Jacques Rousseau (1) : entre France et Etats-Unis. Vu de France

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Jean-Jacques Rousseau, Contrat social et Obamacare  

 

Le seul livre que tous les lycéens de France auront feuilleté un jour en classe de philo, c’est le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau.

 

Il est indispensable que les parents puissent l’expliquer à leurs jeunes et leur fournir à son sujet des éléments de critique.  

 

Plutôt que d’en fournir ici une explication toute sèche, je préfère continuer mes réflexions sur la division politique aux Etats-Unis (House Divided). Mais comme je veux aussi donner moyen aux parents de maîtriser le Contrat social, je leur suggère de le faire comprendre à leurs jeunes in concreto, à l’occasion d’une intéressante conversation en famille, au sujet du désaccord, entre Américains, sur la loi d’assurance maladie (ce qu’on appelle ici l’Obamacare).   

 

Le désaccord de surface sur l’économie et le désaccord de fond sur la culture et sur l’idée de la démocratie   

  

A ne regarder que la surface des choses, on a l’impression aux Etats-Unis que la discussion publique est centrée sur l’économie et tout ce qui s’y rattache : emploi, impôts, dette, sécurité sociale, assurance maladie.  

 

A y regarder plus profondément, on comprend que le désaccord porte en réalité sur les causes et sur les effets politiques profonds de ces décisions, c'est-à-dire sur l’identité et la culture américaines, ainsi que sur la structure de la démocratie.  

 

Tocqueville reste toujours aussi éclairant pour comprendre ce grand pays et la grande presse nationale française est toujours aussi hopeless and pathetic, sur ce sujet.    

 

Contrat social contre individu indépendant : deux cultures politiques    

 

Etats-Unis, France : deux cultures politiques à prétention universaliste. Ces deux cultures politiques ont en commun de faire un rêve : assurer le règne de l’individu. (Ce n’est pas là toute la culture politique française, ni toute notre histoire, mais c’en est tout un pan et qui se voudrait hégémonique.)  

 

Les deux cultures partent d’un certain sentiment d’oppression et d’un espoir de libération. Comme l’écrit Rousseau : « L’homme est né libre et partout il est dans les fers. » Mais à partir de là, on diverge : les deux rêves sont très différents.  

 

Les parents doivent bien comprendre le sens de la célèbre formule de Rousseau, plutôt que de hausser les épaules. Elle est fondamentale. Autrement, qu’ils ne se fassent pas d’illusion : un intello les fera passer pour des demeurés aux yeux de leurs enfants et il leur tournera la cervelle à l’envers, pour leur plus grand dommage. Ce démago les mènera en bateau en leur promettant la "liberté", prenant pour argument la nullité des parents et leur inaptitude à la réflexion critique. Les parents auront le chagrin de perdre leur autorité, la confiance de leurs enfants et d’échouer dans la transmission des valeurs.  

 

Si l’on saisit bien ce que Rousseau a dans l’esprit, le sens de sa formule est clair et on comprend aussi comment elle peut sembler d’une vérité évidente. En effet, l’individu est bien forcé de vivre en société, donc d’obéir à des chefs et des lois. Par conséquent, si « être libre » signifie « ne pas avoir à obéir à quelqu’un d’autre », l’homme ne peut pas être libre en société, par définition. Or c’est comme ça que Rousseau entend la liberté.

 

A partir d’un tel commencement, il continue en essayant d’imaginer une société dans laquelle on serait malgré tout libre, par définition. Le Contrat social est censé donner la règle de construction d’une telle société.    

 

Si l’on est fidèle à la doctrine de Rousseau, le « contrat social » fournit (au moins en théorie) la solution du problème de la liberté de l’individu en société.

 

Par le contrat social, nous sommes tous censés devenir le Roi à égalité, constituer un monarque collectif, un Souverain à la liberté absolue. Ce Souverain est appelé, selon le point de vue, Etat, Peuple ou Nation.

 

Par suite, puisque je suis le Souverain, je commande, et personne ne me commande, en tant que je suis Souverain. Je suis donc aussi libre dans la République du contrat social que si j’étais un sauvage solitaire n’obéissant qu’à lui-même, ou comme si j'étais un Dieu sans souci de rien. Même si j’obéis à des chefs et à des lois, ces chefs sont censés se contenter d’exécuter des lois que moi, le Souverain, ai faites. Mes chefs sont donc mes ministres, les lois sont mes volontés et quand j’obéis aux autres, je n’obéis qu’à moi-même.  

 

Tel est le fond du contrat social de Rousseau. Bien sûr, je dois aussi obéir, en tant que simple sujet, aux lois que je suis censé avoir faites, et aux chefs que je suis censé avoir institués, voire que j’ai contribué à élire. Mais la théorie me console, en m’assurant que même si j’ai l’impression d’obéir, ce n’est qu’une impression et que maintenant, pour de bon, je n’obéis à personne.  

 

L’intérêt de la culture américaine, pour un lycéen français, c’est de relativiser ces sornettes.  

 

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