Lettre d’Amérique n° 26. Faire de la philosophie en famille. Pour comprendre Jean-Jacques Rousseau (2) : entre France et Etats-Unis. Vu d’Amérique

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Révolution américaine versus Révolution française  

 

Les Américains ont été séduits un moment par la Révolution française, à cause de la ressemblance avec leur propre Révolution, puis s’en sont écartés, à cause de la différence entre les projets.  

 

On pourrait dire que la solution américaine au problème de la liberté de l’individu en société, commence par écarter la solution rousseauiste, parce qu’elle leur semble absolutiste. Au fond, les Français ont coupé la tête du Roi, mais ils sont devenus encore plus absolutistes et le mythe du Peuple Souverain comporte un potentiel tyrannique beaucoup plus important que des Bourbons fin de race.

 

République ou pas, il y a toujours un Despote, et d’autant plus absolu qu’il est censé n’être rien de plus que ma liberté devenue enfin absolue, par un tour de passe-passe philosophique.

 

Ce nouveau Despote va s’incarner dans toutes sortes de factieux, qui voudront me forcer à être libre.

 

La République du Contrat fournit une satisfaction intellectuelle à l’esprit de système, et une satisfaction morale à tous les ratés, égoïstes et marginaux incapables de se soumettre à une discipline sociale. Elle facilitera les violations des droits réels de l’individu au nom d’une souveraineté accaparée par des idéologues.    

  

L’Américain se méfie de tout ce qui sent la logique du contrat social   

 

Non, ses chefs ne sont pas lui, ils ne sont qu’une administration de sa société, que les autres et lui possèdent en commun.  

 

Non, les lois ne sont pas automatiquement l’expression de ses volontés. Elles le sont si peu que l'Américain a le droit de les attaquer en justice et de les faire annuler, si elles annulent ses droits naturels.  

 

S'il subit une oppression, que le gouvernement ne vienne pas lui dire qu’il est l’exécuteur de sa volonté et qu'il n'a pas à se plaindre puisqu'il doit rester cohérent avec sa volonté prétendue souveraine. Ce genre de délire logique rousseauiste ne marche pas de ce coté de l'Atlantique.

 

Ce que l’individu de sens commun exige de l’Etat, c’est que celui-ci respecte les droits des individus, et non pas qu’il essaye de leur prouver, par les sophismes d’un philosophe, qu’ils seraient beaucoup moins libres si un Etat ne violait pas leurs droits.     

 

Le Second Amendement   

 

Le symbole le plus puissant de cette volonté farouche d’être et de rester libres, en tant que groupe d’individus non identifiés à une Souveraineté, c’est le Second Amendement, le droit de posséder et porter des armes.

 

Il ne s’agit pas de chasser le canard, de collectionner les armes à feu, ou d’enrichir des industries. Il s’agit de laisser aux individus le moyen matériel de mettre en œuvre effectivement, s’il était besoin, le droit de résistance à l’oppression. Si les colons du XVIIIème avaient été désarmés, les Anglais leur auraient imposé leur pouvoir et il n’y aurait pas eu les Etats-Unis.   

 

Evidemment, ce républicanisme farouche pose des problèmes de sécurité publique et de criminalité, mais l'Américain suspecte d'intentions liberticides tout gouvernement qui prétend réglementer le commerce des armes. Le sénateur démocrate de West Virginia n'a sauvé son siège, in extremis, aux élections récentes, qu'en se faisant endosser par les pro-armes (et en ne soutenant pas Obama).

 

La peur du totalitarisme   

  

Le rêve américain, ou disons sa culture politique, c’est donc de constituer une société qui soit aussi peu que possible un Etat, au sens rousseauiste, ou hégélien. Peut-être faudrait-il dire : au sens totalitaire du mot.

 

Alors que Rousseau rêve d’une société qui ne soit qu’un Individu, auquel s’identifierait tout individu, on a l’impression que l’Américain rêve au contraire de constituer une société qui en soit aussi peu une que possible, une société où la liberté de tous les individus s’exprimerait d’abord par l’existence du libre marché (interaction des individus), et par la non-existence, ou l’existence minimale, de cet Individu rousseauiste unique, qu’on appelle l’Etat.  

 

Le lien social se situerait alors plutôt dans une communauté de culture : de cette culture politique.

 

Le contrat social, ici, a pour contenu de ne pas passer de pacte social et pour ne pas constituer d’Etat souverain censé incarner la liberté absolue.  

 

On ne saurait mieux rejeter la logique politique jacobine (rousseauiste), dont la logique socialiste est une extension, dans l’ordre économique.

 

Mais c’est encore un rêve individualiste et une pensée de pacte social, au sens large – un pacte social conscient des pathologies du pacte social, un pacte social qui a donc notamment pour objet de ne pas être le pacte social de Rousseau.  

 

Maintenant, il y a aussi dans cette culture politique un élément d’utopie. Le philosophe Richard Nozick a bien dégagé la structure d’une telle utopie américaine, mais sans en faire voir le fond culturel profond, qui seul la rend fonctionnelle. Le rêve serait de maintenir la société comme à la limite de l’anarchie et de considérer l’Etat comme une simple agence privée au service d’une association libre et contingente d’individus. Et le problème de cette pensée, ce sont tous ces pauvres gens qui n'ont tout simplement pas la force de courir à cette vitesse...  

 

La culture politique américaine et le rejet de la loi sur l’assurance maladie  

 

Et maintenant concluons sur l’Obamacare.

 

Cette culture politique américaine si originale est la raison profonde, pour laquelle l’Obamacare est si généralement rejeté. Elle est aussi la raison pour laquelle la gauche américaine y tient tant.

 

Si donc on ne sait pas penser en dehors de la logique rousseauiste, comme c’est si souvent le cas en France, on est forcé de ne rien comprendre à ce qui se passe aux Etats-Unis, ou au reste du monde, et l'universalité française est réduite à une myopie philosophique.

 

L’assurance maladie est en elle-même une question sérieuse, mais elle fournit à la Gauche américaine  l’emballage d’un projet qui vise à changer radicalement la culture politique de l’Amérique. Et inversement, ceux qui résistent à ce projet, notamment le Tea Party Movement, le font pour que la culture traditionnelle de l’Amérique ne soit pas ramenée à la culture traditionnelle de l’Europe (ou à ce qui est perçu comme tel).

 

En effet, l’Amérique a précisément voulu rompre avec l’absolutisme politique, dont la logique du contrat social n’est qu’une transposition.

 

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