Parler du pouvoir en famille (4). Démocratie et religion. Lettre d'Amérique, n°9

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Un ami m’a écrit pour me demander si je n’exagérais pas l’importance de la question religieuse dans le débat et l’esprit publics américains – et peut-être, aussi, l’importance du mouvement de retour des esprits à la tradition religieuse.  Le mieux est de donner la parole aux Américains eux-mêmes, et pas à n’importe lequel. Je traduis donc le New York Times, page A 17, du mercredi 29 septembre 2010. 

 

« Nous sommes pleins de péchés (…) et n’obtenons le salut que par la grâce de Dieu » (Barack Obama, Albuquerque, 28.9.2010)  

 

Le Président Obama était avant-hier en visite et en campagne électorale de mi-mandat. Il a rencontré les étudiants de l’Université du Wisconsin-Madison, mais auparavant, il s’était adressé à d’autres auditoires, à Albuquerque, Nouveau Mexique. C’est là que, écrit le NYT :  

 

« Une femme lui demanda pourquoi il était chrétien. Il sembla accueillir la question avec plaisir, à un moment où les pontes conservateurs mettent en question la foi de Mr Obama, et à un moment aussi où les sondages montrent que beaucoup, à tort, pensent qu’il est musulman.  

 

NOTE : les « pontes conservateurs » ne sont pas les seuls ; les sondages menés pour le Pew Rearch Centre montrent que 34% des Américains pensent qu’Obama est chrétien et 18% musulman – USA Today, 7A, 29 septembre 2010). 

 

« B. Obama répondit par un long discours (j’en conserve, comme le NYT, le style parlé) : « Je suis chrétien par choix, a dit le Président. Ma famille, franchement, ce n’était pas ce genre de gens qui vont à l’église tous les dimanches. Ma mère… c’était une des personnes les plus spirituelles que j’ai connues, mais elle ne m’a pas élevé dans l’église.  « Ainsi, je suis venu à ma vie chrétienne plus tard dans ma vie, et parce que les préceptes de Jésus me disaient quelque chose (« spoke to me ») au sujet du genre de vie que je voulais mener : en me souciant activement de mes frères et sœurs, en traitant les autres comme je voudrais qu’ils me traitent. Et je pense, aussi, en comprenant que Jésus-Christ mourant pour mes péchés a parlé de l’humilité que nous devons tous avoir en tant qu’êtres humains. Que nous sommes pleins de péchés, que nous faisons des fautes et des erreurs, et que nous n’obtenons le salut que par la grâce de Dieu. »  

 

La religion dans la vie publique  

 

Cela, ce sont les faits. Maintenant, raisonnons. Le Président Obama a tenu ces propos. Le New York Times est un journal qu’on ne peut suspecter ni de falsification, ni d’excès de dévotion.  

 

On avouera que la réponse présidentielle va au-delà de la réponse passe-partout et bien ficelée qu’il aurait aisément pu faire. Elle va aussi sensiblement au-delà de ce qu’il dit sur le même sujet dans son livre The Audacity of Hope, au chapitre « Faith », « foi ». Or donc c’est de deux choses l’une. Ou bien le Président croit ce qu’il dit, ou bien il ne le croit pas. Mais dans les deux cas, il le dit.  

 

S’il croit ce qu’il dit, ce qu’on n’a a priori aucune raison de nier, alors c’est un fait que le chef de l’Etat et du gouvernement américains, au-delà de son seul intérêt politique, trouve normal de faire part à ses concitoyens de ses croyances personnelles en matière de religion. Il trouve injuste qu’on le fasse passer faussement pour musulman ou pour non chrétien. Il tient à rétablir la vérité sur un point important de sa personnalité. Il ne voit pas de raison pour ne pas le faire, y compris au cours d’une campagne électorale.   

 

Il trouve normal de le faire assez longuement, et aussi avec une certaine précision. Il ne nous fait pas part, comme pourrait faire le politicien lambda, de son attachement ému à la spiritualité en général, ou à ses souvenirs d’enfance, à une vague transcendance, ni aux valeurs judéo-chrétiennes qui ont inspiré le développement de la démocratie, etc. Il ne nous fait pas confidence de ses états d’âme, mais il « confesse », au sens de la confession de foi, sa foi en des objets de foi, tels que le péché, le salut, la valeur rédemptrice de la mort du Christ, etc. C’est un fait que cette question est un point important dans la campagne électorale en cours. S’il en est ainsi, c’est bien parce que la religion du leader est un facteur de la confiance que met en lui le public.  

 

Et si le Président Obama ne croyait pas ce qu’il dit, il le dirait au moins parce qu’il penserait que ce serait son intérêt de le dire. C’est donc bien l’intérêt d’un homme d’Etat américain, aujourd’hui, que de confesser publiquement la foi chrétienne, en des termes incluant plus et l’engageant beaucoup plus que des généralités « spirituelles » et moralisantes. C’est un fait que cette confession n’est pas de nature à lui faire du tort, politiquement, ni même à le mettre en porte à faux avec la laïcité américaine. On peut ajouter qu’interrogé sur l’avortement, Obama déclare qu’il le veut « sûr, légal et rare » (USA Today, 29.9.2010, 7A).     

 

Une démocratie religieuse  

 

La tradition américaine est celle d’une démocratie religieuse. Tocqueville l’avait déjà noté avec précision. L'homme étant un animal religieux, c’est certainement là la première raison de son exceptionnel succès historique. En fait, la laïcité américaine consiste surtout, au départ, dans l’organisation d’une coexistence pacifique entre les diverses confessions chrétiennes et les multiples « dénominations » protestantes. Les catholiques, présents aux futurs Etats-Unis depuis 1634, en furent partie prenante dès le début. Le premier évêque de Baltimore, le Jésuite John Carroll, était le cousin de Charles Carroll of Carrolton, un des signataires de la Déclation d'Indépendance américaine.

 

Bien sûr, il y avait des philosophes déistes, comme Thomas Jefferson, l’auteur de la Déclaration d’Indépendance américaine, dont les conceptions étaient plus radicales et laïcistes. (Son texte fut d'ailleurs amendé par ses collègues et quarante ans après, il ne s'en était toujours pas remis.). Mais la plupart des philosophes incroyants américains pensaient que la religion (chrétienne), assortie du non-establishment des Eglises, était politiquement utile et nécessaire à une société libre. Si vous visitez Monticello, la propriété de Jefferson, vous observerez que l’encrier du célèbre homme d’Etat est un morceau d’ivoire taillé en forme de tête de Voltaire. Mais à Mount Vernon, les tombes de George Washington et de sa femme Martha sont surmontées d’une inscription biblique éloquente : « Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra. »   

 

Le Léviathan médiatique  

 

J’ai pu regarder en différé la scène racontée par le New York Times, sur Fox News. La présentation par Fox permet de mesurer avec précision le maximum de férocité possible dans le débat public américain, en ce moment – férocité que déplore l’ancien président Carter (USA Today, 11A, 29.9.2010).  

 

Bill O’Reilly, le présentateur vedette de Fox est assisté d’une psychologue spécialiste en langage corporel, « body language », qui est censée traduire ce que disent le visage et le corps du Président. On passe et repasse une vidéo, on s’arrête sur image, on commente chaque détail. Inutile de préciser que le corps du président, selon la spécialiste, dit le contraire de ce qui sort de sa bouche. Il méprise son auditoire, il s’ennuie pendant la question de la dame, etc.  

 

Qui peut savoir ? Les grands médias étant ce qu’ils sont, aujourd’hui, le doute méthodique est de rigueur avec eux.  

 

Radicalisations et ignorance religieuse  

 

L’ami qui m’écrivait avait tout de même raison en deux sens. D’abord, l’ignorance religieuse est monumentale. Il paraît, (si j’en crois un journal d’hier que je ne sais qui a malencontreusement embarqué, mais vous pouvez me faire confiance), que la moitié des Américains interrogés ignorent que le Dalaï Lama est bouddhiste ; que la moitié des catholiques, paraît-il, ne connaissent pas le dogme de la présence réelle ; et que les trois quarts des Protestants ne connaissent pas la justification par la foi.   

 

Ensuite, parallèlement au « retour à Dieu », se produit une radicalisation athée ou laïciste (« secularist ») dans certains secteurs de la société américaine. Mais justement, ce mouvement, dont on pourra parler, suscite désormais une réaction vigoureuse. Voyez, par exemple, du côté catholique, le livre intitulé Secular Sabotage : How Liberals are Destroying Religion and Culture in America, publié en 2009 par Bill Donohue, président de la Catholic League. Ce livre est bien exposé et il est en vente dans la librairie du principal sanctuaire de Washington, le National Shrine.

 

 

Commentaires 

 
+1 # Damien 2010-10-02 19:34 Bravo pour ces chroniques de l'Amérique d'Obama et du Tea Party. Il est tellement difficile de comprendre l'Amérique vu de France, surtout quand on lit les journaux, que ce soit Le Monde ou Le Figaro.
J'y suis allé 5 fois depuis l'élection d'Obama et j'ai vu monter la profonde déception de la classe moyenne qui avait voté pour lui. La crise économique n'explique pas tout. Il y a cette indifférence d'Obama à l'égard du patriotisme traditionnel américain, et sa volonté de changer l'histoire de ce pays, au mépris de ses traditions. Mais il n'a pas été élu pour cela et le citoyen américain ne peut lui pardonner. Prié de dire s'il croyait à l'exceptionnalism e américain au cours d'un voyage en Europe au printemps dernier, M. Obama a dit, « Je crois en l'exceptionnalism e américain, tout comme je soupçonne que les Britanniques croient en l'exceptionnalism e britannique et que les Grecs croient en l'exceptionnalism e grec." Réponse d'un sceptique, détaché de l'héritage historique de la nation américaine. Un européen blasé n'aurait pas fait une réponse très différente. Le problème c'est que l'Amérique veut rester l'Amérique et ne veut pas ressembler à l'Europe. Tout cela, vous l'avez très bien dit dans vos lettres. Bravo et merci encore. On attend la suite avec impatience.

Je me permets de renvoyer à un texte écrit avec l'un de mes amis qui vit là-bas depuis plus de 15 ans : http://nicomaque.blogspot.com/2010/09/du-libre-marche-en-amerique-2.html
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