Parler du "Pouvoir" en famille (1). Lettre d'Amérique n° 5

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Annapolis, Maryland, 17 Septembre 2010. Les parents qui ont des jeunes en terminale ont retrouvé depuis peu les plaisirs et soucis des cours de philosophie, qu’ils avaient oubliés depuis vingt ou vingt-cinq ans. Je voudrais les aider, tout simplement, à philosopher en famille, avec leurs jeunes – et, aujourd’hui, sur le thème du pouvoir.  Pour être concret, je vais commenter, d’un point de vue assez philosophique, le processus électoral en cours aux Etats-Unis.   

 

Importance des élections dans la vie des Démocraties  

 

Aux USA, c’est la mi-course pour les élections de mi-mandat, qui auront lieu dans sept semaines. En dépendent le contrôle des deux chambres du Congrès, et l’attribution d’une infinité de mandats locaux. A l’intérieur des deux grands partis, les primaires viennent juste de s’achever. Les partis se regroupent autour de leurs candidats investis, avant le choix décisif entre les élus de chaque parti, dans sept semaines.  

Pour faire comprendre aux jeunes combien les élections sont importantes, je suggère de leur faire observer combien la vie serait différente pour eux, s’ils avaient pour parents les parents de l’appartement d’à côté ; ou si leurs parents se mettaient soudain à penser et à agir selon les mêmes principes que les parents d’à côté.  

 

Bien sûr, les chefs politiques ne sont pas comme des parents. On peut en changer. Cette petite remarque, qu’ils ne manqueront pas de faire, ou que vous ferez, va loin.

 

Aristote commence d’ailleurs par là dans sa Politique. Il est juste d’en dire un mot, c’est la clé de tout.  La Politique – voilà un bon livre à faire lire à vos jeunes. (En plus si vous le lisez vous-mêmes, vous comprendrez et trouverez cela intéressant. Certains passages vous surprendront, aussi bien qu’eux, notamment sur l’esclavage. Ce sera une occasion de plus pour entamer le dialogue.)   

 

Economique et politique  

 

Le « pouvoir » est un mot vague, tant qu’on ne voit pas ce qu’il désigne : l’organe central d’une communauté politique qui s’organise autour de lui, parfois à côté de lui, quelquefois contre lui.  

 

Il y a donc deux types fondamentaux de pouvoir, parce qu’il y a deux communautés humaines fondamentales : la famille et la cité – la société, la communauté politique. Je m’explique.  

 

La famille, en grec, c’est l’oikos ou l'oikia; la cité, c’est la polis. De là la différence fondamentale entre les deux ordres : l’économique (l’oikonomique) et le politique. Mais la famille, oikos, oikia, c’est bien plus que "Papa, Maman et moi". La grande faiblesse de nos "sciences sociales", et de notre philosophie politique, c’est le trop fréquent oubli de la famille. Du coup, les concepts ordinaires d’économique et de social ne correspondent plus aux distinctions du réel et n’en font plus voir l’articulation.  

 

Pourtant, si vous vous posez à Washington, un jour sans nuage, vous voyez de loin toutes ces maisons des gens, des familles, et aussi tout un tas d’immeubles de bureaux, de lieux de production, de centres commerciaux, un trafic routier – tout cela, c’est l’économique : les ménages, leur industrie, leur ressource ; et puis vous apercevez le Capitole et même, beaucoup plus petite, la Maison blanche – et cela, c’est le politique, le régulateur de l’économique, au sens le plus large. Et vous voyez que les deux sont inséparables.  

 

Aristote a raison de noter que toute l’organisation sociale (et le pouvoir au-dedans d’elle) se comprend à partir du buissonnement de la vie : couple, famille, clan, tribu, puis mélange entre les tribus, solidarités nouvelles, locales et de classe : ainsi naît la cité et enfin, dans la cité, pour réguler son grouillement vivant de clans, d’associations et d’entreprises, le pouvoir politique proprement dit. Il administre le bien commun d’une cité. Tout ce qui relève de l’entreprise, ou de l’association, est en réalité une extension de la famille, au sens d'oikos.

 

On parle souvent de « privé » par opposition à « public », mais là encore ces concepts juridiques, qui ne sont pas sans valeur, effacent le réel et le rendent souvent peu intelligible. L’ordre économique, oikonomique, ce sont les familles, leur buissonnement démographique, leurs liens de parenté, leurs liens associatifs et leur dynamisme créatif. Le politique, c’en est la régulation.   

 

Le Pouvoir et l’Etat 

 

 Il y a donc deux pouvoirs : 1° le pouvoir dans les diverses sphères de l’ordre oikonomique et 2° le pouvoir dans l’ordre politique. Ce dernier pouvoir est celui auquel on se réfère le plus souvent quand on parle sans autre précision du « pouvoir ».  

 

Quand ce pouvoir établit un ordre rationnel de lois, et s’y soumet lui-même, constamment, on parle d’Etat. Un pouvoir cruel et capricieux inspire la peur et le repliement.

 

Le raisonnement juridique, utilisé dans l’administration rationnelle de la justice, apprend à aller des faits aux lois et des lois aux faits, à apporter les preuves relatives aux faits, aux lois et à leurs rapports.

 

Il va de pair avec une discussion décente où la liberté se définit par le respect de  la vérité et de la justice.

 

Ainsi, peu à peu, par une intériorisation géniale, la vie sous l’Etat révèle à l’esprit son pouvoir de penser comme logique ; et par une projection non moins géniale, la vie sous l’Etat révèle soudain à ce même esprit humain le monde comme une sorte de cité régie par des lois établies par un Pouvoir qui est Esprit et qui est juste. 

 

Ainsi l’Etat, la logique de notre esprit, la rationalité de l’univers, la spiritualité de Dieu sont choses vont ensemble. L’Esprit organise toute chose, comme le disait Anaxagore, le maître de Périclès, qui fit rayonner d’Athènes sur le monde entier les feux de la raison.   

 

Barbares et civilisés   

 

La différence entre les civilisés et les barbares est donc objective : c’est la présence ou l’absence d’Etat et de la raison méthodique qui tend à aller avec.  

 

La civilisation, c’est la civis-lisation, le processus de devenir civis, citoyen, c'est-à-dire membre d’une cité, c’est le processus par lequel une communauté, au lieu d’être uniquement oikonomique, devient politique, devient logique et raison.  

 

C’est objectivement une supériorité. Le barbare intelligent, c'est celui qui le comprend et donne à la civilisation une sève nouvelle. Exemple: les Francs, qui ont marqué l'histoire. Les Vandales ont détruit et ont disparu.

 

Le civilisé doit éviter le complexe de supériorité. Car  si l’Etat oublie le réel, si les civilisés oublient la famille, si la raison oublie la vie, tout se dessèche et la civilisation retombe, à cet égard, en dessous des barbares.

 

La civilisation disparaît alors, comme une superstructure mortifère, et le genre humain, libéré de coquilles étouffantes, repart du pied, c'est-à-dire de la famille. Et petit à petit, on rebâtit une organisation politique, des Etats, etc. L’histoire de l’Europe au cours de ce qu’on appelle le Moyen-âge, n’est rien d’autre qu’un tel nouveau départ après la fin de l’empire romain, facilité, il est vrai, par la préservation d’espaces de culture classique et chrétienne, grâce aux monastères.     

 

Il est très difficile à la plupart d’entre nous d’avoir une activité intellectuelle ou spirituelle sans que celle-ci prenne appui sur cette sorte d’incorporation des idées et valeurs dans des institutions et des pratiques sociales, où en même temps elles s’expriment. C’est pour cela que la culture est l’âme de l’économique aussi bien que du politique ; et que les institutions et pratiques sociales sont le corps de la culture.  

 

La culture, la vie de l’esprit, est la troisième grande sphère de l’humain. Mais elle n’existe pas, elle non plus, séparée de deux précédentes. Au pouvoir oikonomique et au pouvoir politique, il faut donc ajouter le pouvoir culturel : la faculté personnelle ou organisée d’influencer les esprits et les cœurs, de donner des principes et des règles au libre vouloir. Telles sont les espèces du pouvoir. Il n’y en a pas d’autre. Et aucune des trois n’est semblable aux deux autres.

 

 

 

Commentaires 

 
0 # Etienne 2010-09-21 22:35 Merci de ces articles toujours pleins de justesse.
Nous attendons la suite sur les élections aux Etats-Unis…
Répondre | Répondre en citant | Citer
 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Nouveauté !

Evénements

Aucun événement