Trois piliers pour l'éducation

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Comme je me prépare à partir pour quelques mois aux Etats-Unis, il me monte en mémoire un intéressant souvenir datant d’un voyage précédent. Je voudrais vous le partager. Il s’agit de santé et d’éducation.   

 

Un spécialiste de la dépression

 

Lors d’un voyage en Virginie, il y a deux ou trois ans, j’ai fait la connaissance d’un médecin américain, Philip Gold, neurologue et psychiatre, spécialiste de la dépression nerveuse, et de son épouse Carol, formatrice au Federal Administration Institute – une sorte d’ENA d’outre-Atlantique.

 

Philip insistait d’abord sur l’ampleur du phénomène de la dépression. Cet effondrement psychophysique de la personne est aujourd’hui une maladie énormément répandue, dans les sociétés les plus développées. Si c’était une maladie infectieuse, on pourrait parler d’une des plus grandes épidémies de notre monde de modernité tardive.  Comme je l’interrogeais sur la prévention de la dépression, la question se posa tout naturellement de savoir comment il convenait d’éduquer les enfants, et plus largement les jeunes, si l’on souhaitait les protéger de ce fléau.  Philip mit en avant trois idées très importantes, qui me parurent résumer sa pensée sur cette question.  

 

Trois idées fondamentales pour l'éducation

 

La 1ère idée, c’est qu’un jeune a besoin de savoir qu’il est inconditionnellement aimé. Il a besoin de le savoir, d’une connaissance intuitivement certaine, vérifiée dans une certaine mesure par l’expérience. Un jeune a conscience d'être l'objet d’un amour inconditionnel, disait Philip, quand il croit sincèrement que quelqu’un pourrait le préférer à sa propre vie. Un jeune a conscience d'être aimé d’un amour inconditionnel, quand il sait qu’il y a toujours pour lui une voie de retour, même après les pires sottises, et qu’on se souciera toujours plus de le tirer d’affaire que de le juger. Il a conscience d’un amour inconditionnel, quand il sent que ses parents sont à l’affût de tout ce qui pourrait l’aider à trouver sa voie, et quand il comprend qu’il n’est pas l’esclave d’une de leurs passions égoïstes – par exemple, que sa vie n’a pas pour sens de perpétuer un patrimoine, ou de tourner le film qu’a imaginé leur ambition ; ou qu’il n’a pas à prendre à leur place une revanche sur la vie.  

 

La 2ème idée de Philip allait encore plus loin. Cet enracinement dans un amour humain puissant et généreux, si possible celui des parents, il fallait le prolonger par enracinement encore plus radical. Il nous disait que, si c’était à refaire, il donnerait une éducation religieuse à ses filles. Comme je lui demandais s’il avait évolué lui-même sur la question religieuse, il répondit qu’il était resté agnostique. Mais, en tant qu’esprit scientifique, il estimait devoir reconnaître que, s’il se sentait incapable de prouver la vérité d’une croyance, il se sentait au moins aussi incapable d’en démontrer la fausseté. Dans ces conditions, son expérience de la dépression l’inclinait à penser que l’homme était comme un bateau qui manquait d’une quille, et sujet à chavirer par gros temps, quand il ne pouvait pas se sentir rattaché par la racine de son être à une présence d’Absolu attestée dans sa jeunesse par la tradition de ses pères et mères.  

 

La 3ème idée  de Philip était l’importance pour un être humain d’avoir appris à manquer durant son enfance. Nos jeunes ont tout, parce que nous leur donnons tout, tout de suite. Ils disposent d’une puissance technique banalisée, qui leur donne le sentiment de tout pouvoir. Le réel se présente à eux comme un matériau qui prendra toujours la forme de leurs rêves. C’est une erreur et nous en sommes responsables.

 

Quand l’expérience leur prouve sans équivoque possible que c’était une erreur, ils ne comprennent plus ce qui se passe et perdent pied. Toute privation risque alors de devenir une frustration, et toute frustration risque de devenir une occasion de fureur ou de désespoir.  En français, ou en allemand, dans le mot de bonheur, il y a « heur », „Glück“, c'est-à-dire chance. Quand tout est assuré et sécurisé par la puissance dont on dispose, il n’y a plus de chance, ni de risque, mais tout est sous contrôle, tout est nécessité. On n’attend plus, on n’espère plus (en espagnol, c’est le même mot qui dit ces deux idées d’attendre et d’espérer).  

 

Se libérer de la tyrannie de l'avoir

 

L’habitude de la possession ôte la capacité de vivre sans avoir. Et l’habitude de pouvoir et d'être puissant (techniquement) ôte même la capacité d’imaginer qu’on pourrait ne plus posséder. Or on ne peut jouir vraiment que de ce qu’on a désiré, et de ce dont on pourrait se passer. La jouissance qui ne connaît pas le manque est un plaisir englué, auquel manquent trois choses :

 

1° la conscience du prix du plaisir goûté sans désir, comme d’un repas pris sans faim, ou d’une boisson bue sans soif ;

 

2° celle du prix de la liberté – la liberté par rapport à ce qu’on désire ;

 

3° la conscience de l’ensemble des expériences morales profondes, notamment l’amitié, le désintéressement et notamment cet indispensable amour inconditionnel – car sans l’expérience et la conscience de cette liberté, l’expérience de l’amitié n’est qu’une modalité de l’expérience de l’égoïsme. La vie se réduit à l’utile, à l’agréable et au désagréable.

 

Ne pas apprendre aux jeunes à manquer, c’est les condamner à manquer des seuls biens dont le manque est réellement intolérable.   Paul Valéry a écrit quelques vers qui disent fort bien cet incalculable prix du manque :

 

« Ne hâte pas cet acte tendre, / Douceur d’être et de n’être pas, / Car j’ai vécu de vous attendre / Et mon cœur n’était que vos pas. » 

 

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