Le bonheur et le progrès

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Le livre de Julian Marias sur le bonheur, dont j’ai commencé à parler dans le précédent article, regorge d'idées, d’intuitions, de récits d’expériences, de raisonnements convaincants et même de questions sans réponses. Je voudrais vous en offrir une.

                                                     

Plus on progresse, plus on se plaint

 

C’est ce qu’observe Marias (à la page 155 de mon édition espagnole). Il explique ainsi sa pensée : à l’époque de l’utilitarisme naissant triomphait l’idée de Progrès – dans l’Angleterre victorienne du 19ème siècle. Et pourtant, dans les faits, la vie restait difficile pour beaucoup de gens, notamment pour les ouvriers d’industrie. Néanmoins, tout était censé aller bien, en tout cas aller vers le mieux et vers le meilleur, nécessairement.

 

C’est un peu l’inverse, aujourd’hui. La vie, surtout dans les pays riches, est beaucoup plus longue, beaucoup plus commode, beaucoup plus facile, et pour la plupart des gens. Les pauvres des pays riches, qui se plaignent de toucher de trop faibles allocations, sont souvent dix fois plus riches que beaucoup de petits riches de jadis. Et cependant l’idée de progrès ne fait plus du tout la même recette. Il s’agit plutôt, pour beaucoup, de sauver l’homme des dangers que comporte le progrès - surtout le progrès technique. Pour d'autres, il s’agit presque de sauver la planète d’un danger qui s’appelle l’homme.

 

Si l’on écoute ce qu’on appelle « les nouvelles », on a l’impression que les consciences en charge de présenter à leurs concitoyens chaque jour un tableau raisonné du monde, ne savent que sélectionner des successions de calamiteux faits divers:chaleur caniculaire, ou pluie qui n’en finit pas, incendies de forêts ou glissement de terrain, tous rapportés à un dérèglement climatique issu du progrès... Une usine qui ferme, à cause de la mondialisation, issue du progrès... Un attentat au Pakistan, un pédophile arrêté, un otage égorgé, une famille endeuillée, des politiciens médiocres ou corrompus, illustrant les limites ou les illusions du progrès...

 

Il semblerait donc que Marias dit vrai. Plus l'humanité progresse, plus elle a tendance à se plaindre. Marias se demande pourquoi. Il ne donne pas de réponse.

 

Peut-on expliquer pourquoi ?

 

Tout se passe comme si René Girard avait raison, dans son beau livre sur Mensonge romantique et vérité romanesque : nous ne désirons pas tant les objets qu’un certain regard des autres sur nous, au moyen de ces objets. Par exemple, nous voulons une voiture, bien sûr, mais surtout une plus belle voiture que le voisin, ou au moins une aussi belle. Par conséquent, richesse et pauvreté ne sont jamais des grandeurs absolues, mais toujours des grandeurs relatives. Dès lors, à moins d’établir un parfait communisme égalitaire, aussi riches puissions-nous tous devenir, la masse des gens se sentira toujours pauvre, relativement à de plus riches. 

 

La quantité globale de douleur physique diminue sans aucun doute dans le monde riche et développé. Mais tout se passe comme si, en même temps, la tolérance au mal diminuait plus vite que la masse objective des maux. De sorte que le résidu, aussi petit soit-il, nous paraît subjectivement plus intolérable. Par exemple, nous pourrions souffrir de moins en moins chez le dentiste, mais avoir de plus en plus peur de souffrir. On se fait anesthésier pour un détartrage, etc.

 

Ou encore, pour prendre les choses dans l’autre sens, tout se passe comme si la sensibilité au mal croissait plus vite que le bien-être.

 

Tout se passe comme si la souffrance effective (tout comme le plaisir, ou la joie, effectifs) était le produit d’un facteur objectif et d’un coefficient de sensibilité. Par suite, il n’y aurait pas de contradiction à ce qu’il puisse y avoir à la fois progrès objectif continuel et accroissement continuel d’un sentiment subjectif de détresse. On pourrait même imaginer que le mal objectif tendant vers epsilon, l’insatisfaction subjective tende vers l’infini.  

 

Ce sont moins là des explications que des descriptions du phénomène, plus précises et plus analytiques.

 

Quelle explication fournir? Marias ne donne pas de réponse, comme fait souvent Platon dans ses dialogues. Mais c’est peut-être un procédé ironique : il suffit de chercher la réponse dans la question, ou dans l’évidente insuffisance de certaines réponses.

 

Le bonheur, la foi et l’espérance

 

La réponse est simple, en effet. Ce qui rendait heureux les hommes de Progrès, ce n’était pas d’abord le progrès objectif, c’était l’idée de Progrès, c’était la foi dans cette Idée. C’était l’espérance née de la foi dans l’Idée du Progrès. C’était peut-être aussi l’Amour dont on pouvait espérer, grâce au Progrès, le futur triomphe sur la haine. C’était enfin, pour ces raisons, une sérénité, une confiance face au Mal, une sorte de salut.

 

Voilà ce qui donnait aux hommes de Progrès une grande force morale pour supporter les maux, autant que pour les combattre. Voilà ce qui leur donnait peut-être, avec moins de bien-être, plus de bonheur.

 

Veut-on un exemple de cette force morale ? Lisons le fondateur de l’utilitarisme, John Stuart-Mill. Dans un texte peu connu « The Contest in America », cité dans un de ses articles par James Turner Johnson (pp.7-8), Stuart-Mill écrit ce qui suit, au sujet de la guerre : « La guerre est une chose laide, mais elle n’est pas la plus laide de toutes les choses. Ce qui est encore pire, c’est l’état décadent et dégradé du sentiment moral, et patriotique, qui conduit à penser que rien ne vaudrait jamais la peine d’une guerre. (…) Une personne qui place sa sécurité personnelle au dessus de toute autre chose est une créature bien misérable, qui n’a aucune chance de vivre libre, à moins que d’autres personnes, meilleures qu’elle, ne lui assurent par leur action énergique, le bienfait de la liberté, et le lui conservent. » 

 

Le Progrès était la grande loi de l’Histoire

 

La loi du Progrès était presque aussi sûre, aussi fatale, que la loi de la pesanteur.

 

On a tellement oublié cela, qu’il vaut la peine de rappeler l’enchaînement des idées. Le progrès scientifique était censé entraîner à la fois le progrès technique et le progrès moral. Pour le progrès technique, c’est évident. Pour le progrès moral, ne pouvait-on l’espérer ? Une théorie était que nul ne faisait le mal volontairement ; que le méchant n’était qu’un ignorant, un superstitieux, un malheureux que son malheur seul, dû à sa seule ignorance, rendait méchant. La diffusion du savoir allait libérer son esprit et, automatiquement, élargir ses vues, dilater sa sympathie, par suite remplacer l’égoïsme par l’altruisme. Ainsi seraient vaincues les maladies, la bêtise et la méchanceté. Ainsi disparaîtraient les guerres, les injustices et les tyrannies, publiques ou privées.

 

Il resterait bien (mais qui sait pour combien de temps ?) la mort. Toutefois, celle-ci viendrait de plus en plus tard, après une vie qui nous aurait rassasié de satisfactions, et de toute façon l’altruisme serait si fort, que chacun ne se soucierait plus de soi et serait ravi de s’en aller, pour faire de la place aux jeunes générations.

 

Victor Hugo pouvait écrire : « Le 20ème siècle sera heureux. Il n’y aura plus de guerre. » « L’Europe sera unie, Paris sera sa capitale. » Ou encore : « Ouvrez une école, vous fermerez une prison. » Etc.

 

Certains aujourd’hui ont du mal à comprendre comment ces rêves innocents ont pu passer pour des vérités évidentes à des esprits éclairés, qui pensaient en avoir fini avec la superstition.

 

Le bonheur est un composé

 

Bref, le bonheur est le composé d’une matière et d’une forme. La matière, c’est un certain degré de bien-être ; la forme, c’est une Idée (vraie ou fausse, d’ailleurs) en laquelle on a foi et qui nourrit une espérance donnant un sens à la vie. Et l’amour ou l’amitié rendent heureux, dans la mesure où l’agréable matière de la sympathie se trouve éclairée par la clarté de l’Idée, d’où procède une bienveillance.  

 

 

Commentaires 

 
+2 # farheneit 2010-11-17 16:45 Super!!! Répondre | Répondre en citant | Citer
 

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