Le bien-être et après ?

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A ceux qui lisent l’espagnol, je voudrais signaler en ce temps de vacances le beau livre d’un philosophe, que je ne lis jamais sans fruit. L’auteur s’appelle Julian Marias. Le livre s’intitule La felicidad humana, mot à mot Le bonheur humain. Pour tous ceux qui ne lisent pas l’espagnol, comme pour ceux qui le lisent, mais n’ont pas lu Marias, je me propose de parler de lui et de son livre, dans les deux ou trois prochains articles de ce blog. Il nous aide à voir clair dans notre monde, en précisant les grands principes d’actions qui y sont en usage – par exemple, l’utilitarisme. 

 

Qu’est-ce que l’utilitarisme ? 

 

On dit que nous vivons dans un monde utilitariste. On parle de l’utilitarisme anglo-saxon. On se reproche à certains de n’avoir que des rapports utilitaires avec les autres. Mais que faut-il entendre par ce terme d’utilitarisme ?

 

Le mot date de l’ouvrage du même nom, publié par John Stuart-Mill en 1865. Mais l’idée date de beaucoup plus longtemps. Julian Marias rassemble et cite les thèses fondamentales de l’utilitarisme. Elles se trouvent déjà dans Locke, Essai sur l’entendement humain. Les voici :

 

« Qu’est-ce qui meut le désir ? Le bonheur et rien d’autre. » Et que signifie ce terme de ‘bonheur’ ? – « Bonheur et malheur sont les noms donnés à deux extrêmes (…). Le bonheur, dans son sens plénier, c’est le suprême plaisir dont nous soyons capables, et le malheur, c’est la suprême douleur. » Mais que sont alors le bien et le mal ? – « Ce qui a l’aptitude de produire en nous du plaisir, c’est ce que nous appelons ‘bien’ et ce qui a l’aptitude de produire de la souffrance, c’est ce que nous appelons ‘mal’. »

 

La doctrine utilitariste se laisse résumer sans caricature en ces quelques phrases précises d’un auteur classique et fondateur. A défaut de pouvoir prétendre à la sublimité, elle a au moins le mérite de la clarté. 

 

A ne pas confondre avec l’hédonisme banal

 

Mill n’entend pas par bonheur le fantasme d’un obsédé du plaisir aspirant à vivre dans une surexcitation continuelle. Stuart-Mill entend au contraire une vie sereine et dynamique, comportant un plaisir de fond avec un mélange de tranquillité et d’excitation. En fait, il faut selon lui éviter à la fois la démesure qui pourrait nuire à la santé, la passion qui pourrait ouvrir sur l’infini et les grandes douleurs de cœur, qui pourraient réveiller l’angoisse métaphysique. Il faut aussi une dose suffisante de moralisme raisonnable, pour éviter à notre égoïsme de possibles crises de culpabilité. On a un peu de mal à distinguer sa morale d’une hygiène. En tout cas, il donne la méthode pour jouir de la tranquillité d’esprit d’un grand bourgeois empiriste et positiviste. 

 

Dans un style que notre traduction allège sans trahir le texte, Stuart-Mill résume ainsi sa principale pensée :

 

« Conformément au principe (de la recherche) du plus grand bonheur, voici en quoi consiste la fin ultime (de la vie) : une existence exempte, autant que possible, de douleur, et aussi riche que possible de jouissances, aussi bien quant à leur quantité que quant à leur qualité.

 

« C’est en référence à cette fin ultime que nous déclarons désirable telle ou telle chose, quelle qu’elle soit (que nous considérions notre bien propre ou celui des autres).

 

« Mais quelle est la preuve de la qualité du plaisir ? Et quelle est la règle pour mesurer cette qualité, aussi en relation à la quantité ? C’est la préférence éprouvée par certains. Lesquels ? Ceux qui sont mieux pourvus que les autres de moyens de comparaison. Et pourquoi le sont-ils ? Parce qu’ils ont eu plus d’occasions de faire des expériences (variées) et parce qu’ils sont habitués à se connaître et à s’observer eux-mêmes. » Un John Stuart Mill, par exemple.  

 

Le bonheur confondu avec le bien-être

 

Comment ces auteurs peuvent-ils affirmer avec autorité ce qu’ils écrivent ? C’est qu’ils se fondent sur le premier critère de leur logique : la vérité se reconnaît à l’évidence et l’évidence n’appartient qu’à ce qui apparaît aux sens. Si leur critère est le bon, le seul sens vrai car évident du mot ‘bien’, sera ‘ce qui peut apparaître comme bon à nos sens’. Mais alors le plaisir et la douleur seront évidemment le seul vrai contenu des idées de bien et de mal. 

 

Si Julian Marias critique cette doctrine utilitariste, ce n’est pas par moralisme, c’est par fidélité à la vie et par désir d’être heureux.

 

Il voit très bien que l’utilitarisme, tout en se voulant expérimental, empirique, commence par une logique a priori. Ces gens-là veulent ne croire qu’à l’expérience, mais ils se font une idée a priori et non expérimentale de l’expérience. Ils construisent un moule, ils y font entrer de force tout ce qu’ils peuvent, et ils coupent tout ce qui dépasse. Cette morale utilitaire est à l’éthique ce que l’idéologie est à la politique.  

 

Ce qui entre dans le moule utilitaire, ce n’est pas le bonheur, c’est quelque chose qu’on peut appeler ‘bien-être’. On ne reprochera pas à une société utilitaire de nous apporter du bien-être, on lui reprochera de nous inciter à le confondre avec le bonheur. Car alors, quand nous aurons le bien-être sans être dans le bonheur, nous ne comprendrons plus rien à la vie et nous tomberons dans le désespoir ou la dépression.

 

Julian Marias observe (page 157), qu’on peut jouir du bien-être (santé, situation professionnelle, niveau de vie, reconnaissance sociale, bon ordre de la société), mais, en même temps, et pour des raisons clairement différentes, se sentir « profondément heureux », ou alors se sentir « radicalement malheureux ». Jusqu’à un certain point, l’inverse est vrai aussi. Le bien être est tout au plus une précondition non nécessaire du bonheur. 

 

Dans mes années de proviseur, j’avais reçu une mère d’élève. Son fils faisait toutes les bêtises et ne travaillait pas : « Je ne le comprends pas, me dit-elle. Il ne lui manque rien et il n’est pas heureux. » Je lui ai répondu : « Madame, s’il n’est pas heureux, c’est qu’il lui manque quelque chose. » « Mais quoi donc », demande-t-elle ? Et moi de lui répondre : « Je ne sais pas. Peut-être qu’il lui manque de manquer. »

 

On peut ne manquer de rien et aller se pendre. Julian Marias note que notre temps est celui d’une étrange "volatilisation du bonheur dans le bien-être, accompagnée de frustration profonde". Et beaucoup de gens vont se faire soigner par les médecins, alors qu’ils devraient aller voir des prêtres ou des moralistes. Mais ça les rassure. La religion est "politiquement incorrecte", et la morale aussi, sauf s’il s’agit d’une éthique relativiste et utilitaire. Chercher à être vraiment heureux, serait-ce un commencement de dissidence ?   


Commentaires 

 
+1 # Mayeul Berger 2010-08-24 23:00 Ces questions de la confusions du bien-être / bonheur, de l'abondance et du manque, du désespoir dans lequel nous tombons malgré (ou plutôt à cause de) la satisfactions de nos besoins et plaisirs au détriment d'un sens profond de la vie sont qualifiées de "souci contemporain" par Chantal Delsol, qui l'analyse et explique dans son livre éponyme. A lire et à relire…

Merci pour vos articles, toujours si clairs et intéressants.
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