Kant et la télévision (1)

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Avertissement aux lecteurs de cet article

 

Cet article (comme le suivant sur le même sujet) poursuit trois finalités.

 

La première, exposer un élément essentiel à toute théorie de la démocratie durable. Pas de démocratie durable sans télévision rationalisée.

 

La seconde est de s’inscrire dans une des rubriques de ce blog, « Faire de la philosophie en famille ».  

 

La troisième finalité sera indiquée à la fin.

 

Une philosophie aussi officielle qu’ésotérique

La philosophie de Kant (1724-1804) est la philosophie officielle et dominante dans les Universités françaises et autres lieux d’éducation ; son rôle reste structurant pour certaines institutions politiques.

 

C’est au caractère ésotérique de cette philosophie, que tient la difficulté des cours de philo, au lycée, autant que la difficulté pour beaucoup de lycéens à obtenir une note décente au bac en philo. De là vient aussi le sentiment d’impuissance de bien des parents à accompagner les études de leurs enfants. Il importe donc avant tout d’aider les jeunes à la comprendre et, par suite, d’aider les parents à en discuter avec eux.

 

Le kantisme est une pensée aussi étrangère que possible au réalisme des esprits pratiques, ou des hommes et femmes d’action, ou des personnes qui s’intéressent aux autres, ou plus généralement aux esprits en bonne santé. Comment trouver moyen de l’expliquer, sans caricature, mais très concrètement, et sans endormir l’auditeur dans les deux minutes ? C’est un vrai problème.

 

L’approche par la télévision, adoptée ci-dessous, me paraît une solution idoine. Vous en jugerez.

D’une théorie de la connaissance à une interprétation de la télévision

 

Emmanuel Kant nous a fourni, sans l’avoir voulu, une théorie adéquate de la télévision.

 

Thèse 1. Kant estime que notre esprit ne peut jamais atteindre la « réalité en soi », mais qu’il peut seulement s’en construire une image, qu’il appelle le « phénomène ». Et on ne peut jamais savoir, selon lui, ce qu’il en est de la « réalité ». On est enfermé dans ce « phénomène », qui ne ressemble peut-être en rien à la « réalité ». Mais l’esprit n’est pas un miroir fidèle, plutôt un prisme, voire un bouchon de carafe.

 

  

 

Thèse 2. L’erreur fondamentale consiste à croire qu’il en irait autrement. Kant appelle cette erreur fondamentale « dogmatisme ». Le commun des mortels, qui ne se doute pas qu’il s’agit d’une erreur, l’appellerait plutôt « réalisme ».

 

Telle est l’erreur du téléspectateur, chaque fois qu’il ne prend pas le temps de réfléchir. Il a l’idée de la « réalité en soi », par exemple : la « réalité » de l’Afghanistan, la « réalité des marchés financiers », la « réalité » du festival de Cannes, etc. Mais il connaît seulement l’image, le « phénomène » dans lequel ces réalités se traduisent – ce que lui en présente la télévision. Et l’erreur fondamentale du téléspectateur consiste à croire qu’il connaît la réalité, à partir du moment où il connaît l’image, le « phénomène ».  

 

Inversement, ce dont il ne peut connaître l’image est comme n’existant pas. Un demi-million de morts non filmés dans le Sud-Soudan constituent un inconnaissable, dont on se moque éperdument. Un homme du rang recevant une claque d’un brigadier-chef devant l’œil d’une caméra constitue un « phénomène », et qui peut enfler à l’infini, devenir une affaire d’Etat.    

 

La « réalité en soi » et le « phénomène »

 

Thèse 3. On a sans doute raison d’admettre que la réalité « extérieure » produit en nous ces impressions et donc, en un sens, cette image de la réalité.

 

C’est là un élément de bon sens qui perdure dans la théorie kantienne. Il en va de même pour le téléspectateur. A moins de pure manipulation et d’imposture, les images projetées sont quand même extraites d’une réalité en soi, et telle qu’elle était il y a peu de temps. Le téléspectateur reste donc avec raison réaliste au fond : « Sans la réalité en soi, il ne pourrait pas y avoir d’image, de phénomène. »

 

Mais les formes de l’image sont-elles celle de la réalité ? Ne sont-elles pas, plutôt, des caractères appartenant à la Puissance qui a pouvoir de constituer l’image, pouvoir de constituer le « phénomène » ?

 

L’individu ordinaire, estime Kant, vit plongé dans le « sommeil dogmatique ».En d’autres termes,  l’individu réaliste (c'est-à-dire tout le monde, y compris le kantien quand il se contente de vivre sans spéculer), s’imagine que le monde est réellement spatial, réellement temporel, qu’il y a réellement en lui des causes et des effets, etc. Pour le philosophe (kantien), ces caractères appartiennent bel et bien (et inévitablement) au « phénomène », qui n’est pas une simple illusion, mais ils n’appartiennent qu’au « phénomène » fabriqué par l’Esprit, pas aux « choses en soi ».

 

Le « réel » frappant l’Esprit y fait surgir une masse d’impressions informes, comparables à une pâte liquide ; cette pâte reçoit une forme dans l’Esprit ; elle se coule dans les formes de l’Esprit, s'y solidifie, comme dans un moule à gaufres (pour prendre une comparaison matérielle, bien sûr très inadéquate).

 

Le réel, source des impressions, n’est ni la pâte, ni la gaufrette. Qu’est-il ? On n’en saura jamais rien.

Sortir de la « Matrice» ?

 

Je ne vais pas discuter ces points. A ceux qu’intéresserait toutefois une discussion approfondie des théories kantiennes sur la connaissance, je me permets de signaler mon livre Prolégomènes. 

 

Pour le téléspectateur de telle grande chaîne de télévision, cette théorie pourrait être une illumination. Le téléspectateur vit souvent plongé dans un « sommeil dogmatique ». Il ne se pose pas la question critique. Il s’imagine que « l’image nous livre la réalité ». C’est là une naïveté, très supérieure à celle du lecteur d’un roman de gare. Ce dernier sait qu’on lui vend un rêve. Mais le téléspectateur croit qu’on lui parle de l’homme et du monde.

 

Le téléspectateur croit donc découvrir des caractéristiques du monde, et il ne fait le plus souvent qu’observer des caractères de la Puissance qui construit et structure l’image des choses. Comme si, voyant à travers des lunettes rouges, ou bleues, on disait que le monde est rouge, ou bleu. On le croira, si on n’enlève jamais les lunettes.

 

 

Une heure et demi et trente secondes

 

Par exemple, sur une heure et demie d’une riche interview, profonde et subtile, tel reportage retiendra dix huit secondes, plus sept secondes, plus cinq secondes, enchâssées dans deux minutes de commentaires. La véritable forme du « phénomène » ne se trouve pas ici dans le sens des quelques mots  entendus, mais dans les principes présidant à la sélection des trente secondes retenues, et à l’élimination des 89,5 minutes restantes.

 

La forme réelle de la « chose en soi », c’était qu’un esprit profond tenait à un autre esprit un discours très riche et articulé, mais dont nous ne saurons rien. La forme apparente du « phénomène », c’est que des dîneurs, à travers le bruit de fond de leurs discussions et mastications, écoutent avec distraction des bribes insignifiantes, arbitrairement tirées du contexte qui seul leur donnerait sens. Il n’est pas rare que les dîneurs jugent, s’émeuvent, s’indignent, sans toutefois perdre de vue l’essentiel : « Repasse-moi le plat, s’il te plaît. »

 

La personne interviewée, indignée, proteste. Pourquoi proteste-t-elle ? Qu’allait-elle faire dans cette galère ? N’avait-elle donc jamais entendu l’Eloge de Wellington ? 

 

J’allais oublier !

 

La troisième et dernière finalité de cet article était de piquer la curiosité, en signalant qu'il développe une « Note sur Kant et la télévision », qui se trouve en pages 218 et 219 de mon prochain livre, à paraître dans moins de trois semaines aux Editions Monceau (c'est-à-dire ici-même). Ce livre s’intitule Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l’Europe. Je tâcherai d’en dire plus dans les jours qui viennent.

 

 

 

 

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