Kant et la télévision (2)

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Le réel et l’image

 

Hobbes écrivait dans le Léviathan, que les actions suivant les opinions, « l’art de gouverner les actions des hommes, consistait en celui de gouverner leurs opinions ». C’est encore plus vrai à l’âge de la télévision. Avec cette particularité, que l’opinion, ici, ne porte plus sur la « réalité », mais sur le « phénomène ». 

 

L’action télévisuellement conditionnée, ne va plus se régler sur les caractères de la « chose en soi », mais sur les caractères de l’image, du « phénomène », et donc sur les principes de la Puissance qui a pouvoir de constituer et de projeter l’image.

 

La question n’est pas de savoir si Mr X est réellement quelqu’un de bien. La question est de savoir s’il a une bonne image. La vie sociale devient ainsi un jeu de masques et la vie politique un carnaval de Venise.

 

La descente aux enfers du Président Obama

 

La popularité du Président Obama a amorcé une descente aux enfers, qui n’est peut-être pas encore terminée, dans l’heure même suivant l’instant, funeste, où il a eu le malheur de prononcer, envers un agent de police, quelques mots très désobligeants (et qui furent ensuite prouvés être, en effet, à côté de la plaque).

 

Que faut-il en dire ? La Bruyère a écrit dans ses Caractères : « Une erreur de fait jette un homme d’esprit dans le ridicule. Mais il en sort. » C’était une autre époque. Aujourd’hui, il n’en sort plus. Deux secondes d’irréflexion, un seul mot de travers, et le faux pas, irréparable, amorce une descente aux enfers.

 

Le citoyen téléspectateur ne juge sans doute pas ici à partir de la chose, mais à partir du « phénomène » télévisuel, comme si ce « phénomène » était la « réalité » même, sans s’interroger critiquement sur les conditions de possibilité de ce « phénomène ».

 

Que signifie, ici, pour le citoyen, être « informé » ? Qu'il est passé de l'ignorance à la connaissance ? Ou que son esprit a reçu passivement l’empreinte d’un Esprit dominant, d’une Puissance ayant pouvoir de constituer l’image, le « phénomène ». Ce citoyen estime que deux secondes de « phénomène Obama » suffisent à lui livrer la secrète pensée d’une âme et à lui donner le droit d’en juger.

 

Son absence d’esprit critique risque de livrer son âme, désarmée, à la puissance de formatage d’un Pouvoir qu’il a sous les yeux, mais qu’il ne voit même pas, faute d’y réfléchir. A force de trop voir, il a désappris à penser.

 

Où est ici la forme réelle de la chose ? Ou en d’autres termes : Que signifient réellement ces quelques mots du Président Obama ? Ont-ils même, d’ailleurs, une signification profonde ? Un mot en l’air, malheureux sans doute, une « petite phrase » comptent autant ou plus qu’un discours mûri. Elles font mouche et font scoop. Aujourd’hui, la pensée de Kant ne serait pas dans la Critique de la raison pure, pas même dans son blog, mais dans ses propos de table, ses plaisanteries, ses lapsus... 

 

Il est vrai qu'à force de vouloir surfer sur le « politiquement correct », et de confondre « gestion de la crise » et « gestion de son image de gérant de la crise », on risque de se faire submerger par la vague.  

 

La vie de la pensée n'est pas en temps réel, mais dans la durée profonde 

 

Souvent nous parlons aux autres pour « essayer » nos pensées. Aussi changeons-nous d’avis plusieurs fois dans la même demi-heure. Nous observons l’effet de nos ballons d’essai. A la mine effarée de notre interlocuteur intelligent et ami, nous nous rendons compte que nous venons de dire une bêtise. Nous n’insistons pas. En fait, nous ne pensions pas vraiment ce que nous avons dit. Nous voulions savoir si nous le pensions vraiment. C’est ainsi que marche l’esprit. Mais sous le régime de Big Sister (la Télévision), il n’a plus le droit de marcher ainsi.

 

Si nous étions enregistrés en permanence, nous ne pourrions plus jamais réfléchir à haute voix, essayer une hypothèse, prendre une idée, la casser, la recoller, la reprendre, et pour finir l’abandonner. En dix minutes de raisonnement intime de tout esprit intelligent, les médias trouveraient matière à cinq ou six procès en sorcellerie.

 

La seule chose certaine, c’est qu’un homme d’Etat responsable, aujourd’hui, ne doit pas s’exposer aux médias à tout bout de champ. En tout cas pas aux médias qui ne sont qu'un business reposant sur des jeux insignifiants. Que s’il agit ainsi, il ne peut plus traiter sérieusement les affaires d'Etat, et il s’impose à lui-même un niveau de contrainte déraisonnable. Il s’expose à de pénibles et absurdes mésaventures.

 

Le respect du secret de l’intimité et de la libre réflexion doit être assuré, protégé contre les intrusions. Une « information » qui met tout sur le même plan est une déformation de la vérité et un grossier formatage des esprits.

 

Les heures d’athéisme du pape Paul VI

 

Sans liberté et sécurité dans l’intimité, personne ne peut penser, questionner, trouver, se trouver soi-même. Par exemple, Paul VI s’entretenait avec Jean Guitton sur l’existence de Dieu. Et Jean Guitton me racontait que Paul VI jouait de préférence le rôle de l’athée.

 

Paul VI argumentait contre l’existence de Dieu. Et Guitton le réfutait. Et à la fin, Paul VI, avec humour, aurait même dit : « Guitton, vous m’avez convaincu. » Si Jean Guitton avait été un journaliste en mal de scoop, ou si un tel dialogue avait eu des témoins, le journaliste aurait gagné le gros lot, en révélant au monde que le pape passait par une période de crise ou de dépression, et ne croyait plus en Dieu. Des tonnes d’encre auraient coulé. Aujourd’hui, cela ferait des bons titres, pendant une bonne semaine. L’important, médiatiquement, c’est de vivre à la semaine.

 

La vérité, c’est que si le Pape avait pu redouter qu’un paparazzo à l’affut filme de tels entretiens, jamais il n’aurait osé s’exprimer aussi librement face à son ami philosophe. Mais comment alors, tel que son esprit était fait, Paul VI aurait-il pu comprendre à fond la pensée des penseurs existentialistes ? Comment aurait-il faire son métier de pape ? Comment aurait-il pu approfondir sa foi et questionner à fond dans sa raison ? L’indiscrétion généralisée fait plus que censurer les esprits, elle leur ôte même le droit au discours intérieur, qui forcément se murmure, ou se mime.

 

Les esprits, surtout s’ils sont grands, ont besoin de faire des expériences mentales et ceux qui se contenteraient de filmer du dehors leur comportement ou d’enregistrer leurs propos instantanés n’accèderaient que faiblement au sens de ce qu’ils verraient, ou plutôt de ce qu’ils croiraient voir. Ils croiraient voir du bizarre, ou du ridicule, ou de l’incohérent, partout où l’essentiel leur échapperait.

 

Le respect de l’intimité

 

Ainsi en va-t-il, quand le réel, c’est l’image ; quand la réaction au réel, c’est la réaction à l’image ; et quand l’action dans le réel, ce n'est plus que la gestion de l’image. – Le problème, c’est que si l’information et la communication descendent à ce niveau, la gestion sérieuse des affaires, la discussion sérieuse des problèmes, deviennent absolument impossibles.

 

Car le réel demeure. Et l’action qui réussit est quand même celle qui, à la fin, s’adapte au réel, étant fondée sur une pensée adéquate, qui saisit la vraie forme de la chose. Bien sûr, l’image fausse, ou faussée, elle aussi est une réalité, mais jamais qu’une faible part de toute la réalité. Et bien sûr, la bonne théorie de l’erreur, comme celle du contre-sens, c’est qu’une forme a priori a été plaquée sur la chose, faisant écran et empêchant l’esprit d’en appréhender la forme réelle.

 

L’intimité est faite pour n’être pas vue, non pas forcément par honte, mais souvent par pudeur, non pour se cacher au monde, mais pour ne se révéler que par prédilection et à des élus de notre cœur.

 

Une recherche intime est faite pour rester secrète, au moins durant longtemps, non pas dans quelque intention inavouable, mais par sens des responsabilités.

 

Bergson n’aimait pas s’exprimer avant d’être sûr. Ce n’était pas cachotterie. Simplement, il ne voulait livrer ses pensées qu'une fois qu'il en était satisfait. Quand j’ai édité ses Cours, je me suis demandé si j’en avais le droit, pas seulement légal, mais moral.

 

L’intimité qu’on révèle acquiert un caractère nouveau, meilleur ou pire, au moment même où elle sort de son secret. 

 

 

 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Nouveauté !

Evénements

Aucun événement