Réflexions sur les tremblements de terre

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Catastrophes naturelles 

Mon ami chilien, Jaime Antùnez Aldunate, dirige à Santiago la revue Humanitas. Je lui ai envoyé un message d’amitié, quand j’ai appris qu’un tremblement de terre avait secoué son pays. Il m’a parlé des ruines, des deuils. Il m’a rassuré sur son sort, celui de sa famille et de ses proches. Je me suis aussi rendu en Vendée, peu de temps après les inondations de ces dernières semaines. Un philosophe ne peut pas ne pas s’interroger sur ces faits, d’autant que les étudiants posent des questions que certains trouveront « bateau », mais que je trouve, moi, pertinentes.    

Dieu et la question du mal   

La principale de ces questions inévitables est : « Comment peut-on dire que Dieu est bon, quand on observe un tremblement de terre ? »  

J’ai bien senti que l’étudiant risquait de me juger insensible ou inhumain, si je lui répondais rationnellement. Mais notre avenir (notamment, le sien) dépend de notre capacité à soumettre de nouveau la sensibilité à la raison. Je voulais donc lui donner une réponse solide.   

Je me souviens d’un livre de Leibniz : Essais de théodicée, dont Voltaire, dans son Candide, s’est moqué très injustement. Voltaire est beaucoup plus drôle que Leibniz ; il écrit un meilleur français ; mais comme philosophe, il est superficiel.  

Supposons qu’un individu sensé déclare : « Dieu est bon ». Cette proposition ne peut pas équivaloir dans son esprit à cette autre : « Dieu ne permet pas les tremblements de terre. » En effet, cet individu sait comme tout le monde qu’il y a des tremblements de terre et si ce fait lui semblait vraiment contraire à la bonté de Dieu, il n’affirmerait jamais celle-ci.   

L’affirmation de la bonté de Dieu, pour un individu sensé, n’implique donc évidemment pas que Dieu nous épargnerait l’épreuve des tremblements de terre – ni d’ailleurs beaucoup d’autres – puisqu’il est évident qu’il ne nous les épargne pas (ou pas toutes). Ou alors, il faudrait penser que tous ceux qui parlent de bonté de Dieu seraient incapables d’un raisonnement aussi élémentaire. Mais le croire n’est pas raisonnable.  

Les limites de notre connaissance   

Il faut aller plus loin. Supposons que, par ce mot ‘bonté’, nous entendions ‘la qualité morale d’un être qui, ayant la puissance d’empêcher les tremblements de terre, les empêche toujours’ ; en ce cas, nous ne dirions jamais « Dieu est ‘bon’ », du moins si nous laissions ce même sens au terme ‘bonté’ (sauf si Dieu était impuissant devant les tremblements de terre, mais on admet en général qu’il n’est pas). 

Ne semble-t-il pas plus rationnel de penser que la bonté de Dieu serait quelque chose de mystérieux, comme Dieu même – quelque chose qui ne serait pas sans quelque ressemblance avec ce que nous appelons ‘bonté’, mais quelque chose aussi qui en diffèrerait profondément ? Ce que nous pourrions donc critiquer, dans la question de l’étudiant, ce n’est pas d’être sans pertinence, ni sans écho dans notre âme, mais de supposer que nos idées peuvent s’appliquer à Dieu sans devoir subir une profonde modification.  

Allons encore plus loin : si je m’en tiens sans en démordre à mon concept premier de ‘bon’ (ó « qui empêche les tremblements de terre ») et si je le considère comme absolument valable, alors je n’ai plus qu’à former l’énoncé opposé, qui devient aussitôt évident : « Dieu n’est pas ‘bon’ ». Et donc, ou bien je le déteste, parce qu’il est méchant, ou bien je ne m’occupe pas de lui, parce qu’il ne s’occupe pas de nous, ou bien je décide de ne pas croire en lui, parce que, s’il existait, il devrait être ‘bon’, or il ne l’est pas. - Ou alors j'approfondis mon concept de ‘bon’ et les conditions de son application à Dieu.  

La place du mal dans l’ordre du monde. Le choix entre les différents mondes possibles 

Pourquoi existe-t-il des tremblements de terre ? Si l’on en croit  les géologues, c’est un effet particulier de la tectonique des plaques. Sans ces mouvements de l'écorce terrestre, pas de montagnes. Sans les montagnes, le régime des précipitations serait très différent et il n'y aurait probablement pas le même système de cours d'eau, autour duquel s'organise si bien la vie développée.  

L’étudiant pourrait donc préciser sa question. Par exemple, il devrait demander si Dieu pouvait établir une tectonique des plaques sans tremblements de terre. Assurément, c’eût été un tout autre univers, peut-être inimaginable à l’homme, s’il voulait en rassembler dans son esprit toutes les implications.   

Quand donc je dis : « Dieu n’est pas ‘bon’ », j’affirme avec assurance que Dieu aurait mieux fait de « choisir » de créer un autre univers (que peut-être je ne peux pas même imaginer), plutôt que le nôtre. Mais affirmer de telles choses avec une telle assurance, est-ce bien raisonnable ? En outre, la question se poserait alors de savoir si eût été possible, dans cet autre univers, l’apparition de la vie et de l’homme, et des questions que nous agitons.   

Un certain nombre de 'catastrophes' particulières se trouvent, dans notre univers, nécessairement liées à des lois générales, dont l’application est le plus souvent pour nous positive. Si la ‘bonté de Dieu’ consistait dans la suppression de ces accidents fâcheux, elle abolirait aussi des lois auxquelles notre espèce doit de survivre. Ou alors, ce serait, encore une fois, un tout autre univers, presque inimaginable, et sommes-nous sûrs qu’il y a vraiment un sens à dire que cet autre (dans lequel peut-être nous ne pourrions pas exister) serait meilleur que celui-ci ?  

Le bien-être et la faculté de prévoir  

Il est vrai que Dieu, tout en nous laissant dans cet univers-ci, aurait (peut-être) pu nous octroyer un pouvoir de prévision supérieur, qui nous aurait permis de ne pas y être aussi exposés à ces accidents. La doctrine chrétienne concernant l’origine de l’homme, et l’état  dans lequel celui-ci se trouvait à l’origine, semble comporter quelque chose de ce genre (avec ce qu’elle appelle les « dons préternaturels »). Mais laissons ce point, tout comme celui de savoir si c’est toujours véritablement un malheur pour un individu que de quitter ce monde (dont il semble que nous disions si souvent tant de mal, sauf au moment où il nous faut en sortir). Il faudrait être sûr qu'une existence dans l’au-delà, ne peut-être meilleure.  

Pour que l’homme ait un pouvoir de prévision complet des événements catastrophiques, aussi au sens physique et mathématique du mot, il faudrait que le monde fût absolument prévisible. Or notre monde, bien que soumis à des lois générales, est un ensemble d’entités et de faits singuliers, dont chacun a quelque chose de particulier, d’inimitable, d’inanalysable à la perfection.

Sans doute les mathématiques tiennent-elles compte aussi du singulier, mais aussi novateurs que soient les travaux d'un René Thom, il reste qu'un monde où tout est si radicalement singulier échappe forcément en partie à la prévision, peut-être précisément parce qu’il est bâti pour être tel : imprévisible. Autrement, il serait intégralement réductible à la généralité des lois qui le régiraient.

Maintenant, un monde tout prévisible serait-il un monde meilleur pour nous ? C’est loin d’être sûr. Peut-être serait-il pire. Assurément, l’homme (s’il pouvait apparaître dans un tel monde) y serait plus en sécurité, puisqu’il pourrait tout y prévoir, et donc y pourvoir à tout pour tout maîtriser. Il ne serait donc jamais surpris par un tremblement de terre, par exemple. Mais on peut encore se demander, une nouvelle fois, si un tel univers pourrait être propre à permettre l’apparition de la vie et de l’homme, ou même si l’idée d’homme y aurait seulement un sens.  

Un tel monde physique ne serait-il pas simplement un fragment du système mathématique ? La seule part significative de notre esprit serait sans doute alors la pensée mathématique. Mais cette Pensée, qui ferait corps avec le Système intemporel des objets mathématiques et des théorèmes, serait-elle encore la pensée d’une personne humaine avec ses questionnements sur son existence temporelle ? En d’autres termes, le problème qui nous occupe n’y aurait peut-être pas le moindre sens, car le concept de bien n’a pas de place en mathématique, or la mathématique serait alors le tout de l’être.  

Le bien-être et le bonheur   

En outre, à supposer qu’une existence humaine puisse trouver place dans un tel monde, une vie dans une parfaite sécurité serait-elle pour l’homme une vie plus heureuse ? Dans un monde tout prévisible, il y a peut-être plus de bien-être. Mais y a-t-il plus de bonheur ?

C’est peut-être bien là que gît le nœud inaperçu de la question.  

 

 

Commentaires 

 
+1 # Editeur 2010-03-23 11:39 concernant le monde inimaginable, si Dieu est parfait parce que bon, ne peut-Il être plus fort que l'inimaginable (la vie humaine l'est déjà) et avoir créé un monde à la fois fonctionnel et non hostile ou non dangereux en certaines de ses régions? Ou alors faut-il considérer la nature semblable à l'homme, mystérieusement créée libre, à la fois très bonne et généreuse mais parfois dure et mauvaise ? Répondre | Répondre en citant | Citer
 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Nouveauté !

Evénements

Aucun événement