La formation des officiers. Réflexions sur le 2ème ISODOMA

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Voici le texte français de la Communication présentée au congrès organisé par le Military Ethics Education Network (MEEN),  au JSCSC, Shrivenham, Grande-Bretagne, 9-11 Décembre 2009, sur le thème “Military Training and Education: Who needs What, Where and When?” Le texte anglais de cette communication est aussi disponible sur ce site.

  

Au mois de juin 2009 ont eu lieu aux Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan deux réunions internationales. Le 2ème séminaire de travail international des responsables d’Académies militaires, l’ISODOMA, s’est déroulé juste après un colloque international consacré à la guerre irrégulière (irregular warfare). J’ai eu à modérer les travaux d’une moitié du séminaire et à en rédiger les conclusions. La présente communication est issue de l’évolution du texte présentant les conclusions. Bien qu’elle n’en diffère pas, me semble-t-il, énormément, je préfère considérer que j’en porte l’entière responsabilité.

 

Le séminaire s’appuyait sur les conclusions du colloque, dont les Actes seront par ailleurs publiés, pour tirer les applications pédagogiques en matière de formation des officiers.

 

Je dirai donc d’abord brièvement quels sont les points sur lesquels nous semblons être parvenus à un consensus, au sujet de ces « guerres irrégulières » (1ère Partie, Situation) ; nous passerons ensuite aux préconisations pédagogiques (2ème Partie, Pédagogie).     

 

1ère Partie : Situation 

 

Nos forces sont partout engagées dans des « nouveaux conflits » souvent qualifiés de « guerres irrégulières ». Nous devons donc chercher en priorité[1] le caractère de ces « nouveaux conflits ».  

 

1° Sur le pan tactique. On y trouve employé un ensemble de modes opératoires fondés sur la ruse, les stratagèmes, ou sur l’emploi des petits effectifs, etc. Mais ceci ne suffit pas à caractériser les conflits actuels comme quelque chose d’absolument inédit, puisque de tels modes sont de tous les temps – c’est ce que Clausewitz appelle la « petite guerre », qui a toujours fait, ou pu faire, partie de l’essence de la guerre, y compris de la plus conventionnelle ou régulière d’entre elles.   

 

2° Sur le plan politique. Il ne s’agit pas d’une guerre mettant en jeu et face à face des Etats, ni même des Nations, des Cités. Mais ce ne sont pas non plus uniquement de redoutables agitations terroristes menées par des réseaux internationaux. Sur les terrains extérieurs où l’on déploie les forces, ce sont aussi et avant tout des guerres pré-politiques, ne mettant pas en jeu le système des catégories véritablement politiques. Les notions pertinentes sont plutôt celles d’ethnies, de clan, de sous clan, de famille, de terroir. Il s’agit donc d’une guerre de « partisans telluriques » : une guerre prépolitique, encore plus que prémoderne.

 

Par ailleurs, la privatisation croissante de l’action de force, dans les démocraties, conduit à se demander si, même du côté apparemment conventionnel et politique, la guerre ne risque pas de perdre aussi son caractère politique, mais en prenant, cette fois, un caractère postpolitique et postmoderne (mercenariat, PMC, etc.).  

 

3° Sur le plan éthique. Il s’agit d’une guerre anomique faisant fi, au moins du côté dit « irrégulier », d’un ensemble de normes juridiques et morales auxquelles les armées des démocraties ont pour principe de se soumettre.

 

C’est une guerre culturelle, qui met aussi en présence peut-être moins des « civilisations » que des « âges de la culture », des univers modernes, ou postmodernes, et des univers prémodernes.  

 

En outre, le terme de guerre « irrégulière » a un sens plus relatif et subjectif, exprimant une certaine surprise des esprits occidentaux, ou occidentalisés, devant des formes de lutte imprégnées de culture non occidentale, reflétant des modes de vie et de pensée différents de ceux auxquels  les Occidentaux sont habitués.   

 

2ème Partie : Pédagogie 

 

Supposé exact ce qui précède, voici les préconisations pédagogiques qui semblent en résulter, ou du moins les questions qui ont été soulevées :   

 

Préparer à quel genre de conflit ? L’importance relative donnée à la préparation à la guerre dite conventionnelle et à la guerre non conventionnelle, ou irrégulière, doit peut-être être réexaminée. Il faut toutefois envisager la possibilité que le risque le plus vicieux soit une combinaison inédite de conventionnel et de non conventionnel : des exemples en auraient déjà été fournis par certaines actions menées contre la Corée du Sud. Et le pire serait que ces actions combinées à plusieurs niveaux puissent disposer d’armes de destruction massive, ou s’appuyer sur l’action de puissances les détenant, ou encore être directement menées par des puissances nucléairement sanctuarisées. Il convient de maintenir les esprits ouverts à toute guerre « hors limites ».  

 

Quel degré de spécialisation ? Il semble utile de ne pas trop spécialiser par avance les élèves-officiers, en les préparant seulement pour tel ou tel genre de conflit, bien compris et identifié, même s’ils doivent avoir de bonnes notions au sujet de la « guerre probable ». Il convient donc de les doter d’un socle essentiel, universellement valable en toute occasion, et de les préparer mentalement à pouvoir faire face à l’imprévisible.  

 

Dans ces conditions, faut-il chercher à former à fond les élèves à la gamme complète des actions possibles ? Ne risque-t-on pas dispersion, superficialité, inefficacité ? En outre, les situations stratégiques variant beaucoup d’un pays à l’autre, peut-on conseiller des formules généralement valables ?

 

Il semble plus sage de confier une part de la formation à la méditation approfondie d’une histoire militaire aussi ouverte que possible, ainsi qu’à la réflexion sur des expériences contemporaines variées et complémentaires. C’est là l’occasion de conseiller une extrême souplesse d’esprit, une aptitude à la réversibilité.  

 

Quel socle de formation ? En quoi consiste le socle essentiel de la formation ? Une autre façon de poser la question serait : « Qu’est-ce qui est accessoire dans la formation ? Ou : à partir de quand le secondaire devient-il du superflu ? »   

 

 3.1. Politique. L’intelligence politique de l’officier doit présenter deux aspects complémentaires : très concrète (1) et, en même temps, et pour ainsi dire, philosophique (2) :

 

(1) Il lui faut l’intelligence des situations, jeux d’intérêts, passions, caractères, tactiques et rapports de forces ;

 

(2) mais aussi, est requise la compréhension du caractère de l’époque où nous vivons, dans son unité et sa variété selon les divers lieux. Cette compréhension requiert une intelligence politique plus profonde, qui doit embrasser la dimension de la culture, de la civilisation, de la langue et de l’histoire. Le « noyau clausewitzien » est indispensable. Il consiste dans la ferme compréhension, par le jeune officier, de la nature fondamentalement politique de l’action militaire. La guerre est avant tout une continuation de l’action politique ; elle cherche à faciliter par l’emploi de la force le cheminement vers une solution politique satisfaisante et durable. La force doit toujours être employée avec intelligence politique, et non comme un simple outil technique.   

 

3.2. Ethique.  L’humanisme éthique est très important. Le sous paragraphe 5.1 fournit la raison politique pour laquelle l’usage de la force doit être maîtrisé, en fonction de la perspective et du but du rétablissement durable de la paix. Il faut exclure les modes opératoires qui auraient pour effet d’enraciner des haines inexpiables et de rendre beaucoup plus difficiles le rétablissement de la coexistence pacifique. Il faut aussi exclure ceux qui ne pourraient bénéficier du minimum nécessaire de soutien des opinions démocratiques.

 

Ces affirmations fournissent les principes directeurs pour la pédagogie de l’éthique. Celle-ci ne doit pas consister simplement dans l’imposition de règles passivement subies, mais dans la formation du caractère et de ses vertus, permettant de comprendre et, si possible, d’adhérer aussi en conscience. Cet enseignement de l’éthique n’est digne et efficace que dans la mesure où l’éthique ne se trouve pas (trop) instrumentalisée[2].   

 

3.3. Tactique. C’est là le cœur du métier. La préparation tactique générale comporte des fondamentaux évidents que tout le monde connaît (sport, tir, aguerrissement, etc.). Ils doivent être parfaitement acquis, sans entrer dans des excès de spécialisation, ni des scrupules d’exhaustivité.

 

Le caractère politique de la guerre doit conduire à inculquer aux élèves-officiers une notion élargie d’efficacité : les actes physiques humains sont toujours doublés d’actes de langage. Ces derniers donnent sens aux premiers, dans le cadre de relations humaines et de communautés en relation permanente d’interprétation mutuelle. Le souci d’efficacité de long terme (incluant éthique, intelligence politique, empathie interculturelle, etc.) doit primer sur la tentation de la fébrilité immédiate sans recul. L’insistance sur ces derniers facteurs ne doit pas non plus conduire à la banalisation, à l’effacement de la spécificité militaire, ni nuire à la capacité d’une troupe à prendre vigoureusement l’ascendant sur l’ennemi.  

 

Ce qui est de nature à fédérer toutes ces activités de formation et toutes ces orientations, c’est l’idée de la formation des chefs, des leaders. Un leader est aussi un décideur, mais plus qu’un décideur.

 

Enseigner à des jeunes à conduire d’autres jeunes, voilà un axe particulièrement fructueux et motivant.

 

En cela, ne pas oublier que l’ascendant est aussi celui de l’intelligence. Le Général de Gaulle a écrit : « La culture générale est l’école du commandement. » 

 

Rapport aux médias et à l’Internet. Dans quelle mesure faut-il former les élèves-officiers à la communication en général et à la communication avec les médias ?  

 

4.1. L’aptitude à la communication est indispensable. Elle est inséparable d’une culture générale suffisante et surtout d’une pratique ayant intégré l’idée que les actes de langage sont aussi importants – ni plus, ni moins – que les actes techniques. C’est pourquoi, plutôt qu’une formation « scientifique » ou qu’une formation « littéraire », les forces ont besoin d’officiers ayant reçu une formation synthétique.  

 

4.2. Quant à la question spécifique de la relation avec les médias, il semble que le lieu stratégique soit plutôt l’Internet. Il convient que les Etats-majors de forces disposent de spécialistes de la communication sur Internet et soient en mesure de raconter l’histoire les premiers, dans l’heure qui suit l’événement. Pour cela, il faut que ces spécialistes puissent disposer de blogs vivants et fréquentés. Être plus réactifs que les médias, leur faire concurrence informellement et avoir plus de transparence qu’eux est la meilleure façon de protéger les forces d’un fonctionnement des médias susceptible d’être caractérisé parfois de peu responsable.  Cette question de la communication deviendrait particulièrement cruciale dans l’hypothèse envisagée à la fin du 1° de cette 2ème Partie. Les élèves-officiers doivent être conscients que le centre de gravité des forces amies et ennemies se trouve dans les opinions publiques des populations respectives, dans les volontés générales des peuples respectifs.  

 

Conscience morale et loyauté politique. Une autre question délicate est celle de la juste combinaison, chez l’élève-officier, entre sa conscience morale, son honneur militaire et sa loyauté politique, comme entre l’exigence d’adhésion et la légitimité de l’esprit critique. Il y a probablement deux voies pour éviter soit la dissolution des forces des démocraties, soit la dissolution de la démocratie dans les forces, par excès, ou par manque, de critique.  

 

5.1. La première voie serait de familiariser plus profondément les élèves avec la querelle et la discussion entre les êtres humains au sujet de la Nature, de l’homme et sur l’Absolu ou Dieu. Le questionnement critique, dans un métier aussi particulier que le métier militaire, finit toujours par remonter à des questions premières et radicales. A quoi bon tout cela ? De quel droit tuer ces gens ? Les actes de langage qui enveloppent les actes techniques sont des actes de langage au sujet de ce qu’on ne sait pas bien dire, mais que cependant on ne peut pas taire.   

 

5.2. La seconde serait de ne pas taire non plus les problèmes politiques de fond du genre humain. Essayer d’articuler de façon souple a) la loyauté aux Etats et aux Nations, ou aux Unions de Nations ou d’Etats, au sein de la Communauté internationale, et b) la conscience des imperfections des politiques présentes, et du caractère contre-productif d’une certaine bonne-conscience trop naïve. Dans un âge très porté à la critique, la loyauté a moins à souffrir qu’à bénéficier de la franchise au sujet des torts presque toujours partagés, du besoin de thèmes politiques plus synthétiques, des ouvertures politiques espérées, qui permettraient de poser les problèmes d’une façon qui les rendraient moins insolubles et autrement que par des solutions de force.   

 

Formation civile et formation militaire. Compte tenu du fait que ces qualités de l’officier sont au fond celle du citoyen dirigeant pleinement soucieux de ses responsabilités éthiques, civiques et humaines, les écoles d’officiers peuvent servir en partie de matrices pour la formation des élites – du moins,  dans un ensemble de pays désireux de s’allier pour préserver un ordre mondial équitable et relativement pacifié.

 

Cela permettrait aussi un apprentissage de la collaboration entre cadres civils et militaires.

 

Jusqu’où doit aller un tel engagement, qui semble utile pour préparer les actions civilo-militaires surtout dans les périodes de reconstruction ?   

 

Quel degré d’ambition éducative ? Une dernière perplexité : notre mission de formation requiert de l’ambition. Mais comment ne pas placer la barre trop haut ?

 

Comment demander à de jeunes lieutenants le riche ensemble de qualités dont ils vont avoir besoin tout de suite, sans rêver d’exiger d’eux un ensemble de qualités qu’on trouverait à peine dans un homme d’Etat ?

 

Comment ne pas faire peser sur de très jeunes gens une pression excessive, qui les inhiberait au lieu de les exalter ?    



[1] « Le premier, le plus important, le plus décisif acte de jugement qu’un homme d’Etat ou un commandant en chef exécute, consiste dans l’appréciation du genre de guerre qu’il entreprend, afin de ne pas la prendre pour ce qu’elle n’est pas, et ne pas vouloir en faire ce que la nature des circonstances lui interdit d’être. » Carl VON CLAUSEWITZ, De la guerre, I, 1, § 27.

[2] Henri de CASTRIES a écrit : « Il faut prendre l’éthique au sérieux. Il ne s’agit pas désormais de l’instrumentaliser, d’abord parce que ce n’est pas digne, ensuite parce qu’elle n’est alors même plus une éthique utile. (…) Seule une éthique authentique présente une utilité. (…) On peut bien commencer avec l’utilitarisme, mais on ne peut pas finir avec. » Dans l'Ethique des décideurs, Préface (fin). 

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