Sur la guerre avec l'islamisme

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Voici sur ce sujet grave une réflexion sous forme d'interview ou de conversation.  Ce texte a été écrit en collaboration avec Thomas Hude.

 

 

1ère Question. « Nous sommes en guerre. » Cette phrase est dans tous les esprits et tous les discours relatifs aux attentats qui ont frappé la France et même l’Europe. Quelles sont les caractéristiques de cette guerre ?

 

Ces propos peuvent paraître exagérés. Il y a une guerre en Syrie, en Irak, et dans une moindre mesure en Libye. En France, il n’y a pas de guerre. Il y a des attentats. De plus, leur nombre n’est pas suffisant pour qu’on puisse parler de guérilla.

A ma connaissance, les islamistes radicalisés en France sont aujourd’hui très loin de posséder le niveau d’organisation politico-militaire qu’avaient à leur époque le Viet-Minh, ou bien le F.L.N. De plus, ils ne bénéficient pas du même soutien de puissances étrangères que par exemple les rebelles syriens. Ceux-ci reçoivent de la part de certains États argent, armes, soins médicaux, mercenaires et couverture médiatique favorable. Enfin, et c’est une question clé, leur cause ne semble pas trouver d’écho favorable auprès d’aucune partie significative de la population française. Organisation politico-militaire, soutien de l’étranger et faveur d’une partie de la population, voici les conditions nécessaires pour qu’un mouvement terroriste devienne une insurrection menaçant la sureté de l’État et s’emparant de portions du territoire.

Bien heureusement, nous sommes aujourd’hui loin de cet état insurrectionnel. Et malgré la polémique politicienne, nous devons mettre au crédit de l’État et des services de sécurité qu’aucune organisation ne soit aujourd’hui en mesure de mener une guérilla dans notre pays.

Cela dit, cette menace doit être prise avec sérieux car, conjuguée à une crise économique et politique, elle pourrait bien s’aggraver. De plus, elle évolue sans cesse, et il semble que nos forces de sécurité doivent s’adapter pour prévenir l’action des loups solitaires.

Néanmoins, aujourd’hui tout se mondialise et la guerre comme le reste. Et l’on peut donc admettre que ces attentats font partie, médiatiquement, d’une guerre mondiale entreprise par le soi-disant nouveau Califat incarné par l’État islamique. La structure de cette guerre serait la suivante: un noyau de guerre au sens plein en Syrie, des guérillas visant d’abord et avant tout les États musulmans du Moyen Orient, enfin des actions terroristes ponctuelles en nombre de lieux, dont la France. 

 

 

2ème Question : Peut-on dire que c’est une guerre contre les valeurs occidentales ? Contre notre mode de vie ?

 

Il faut distinguer deux points de vue.

Du point de vue du djihadiste moyen, il y a une guerre contre l’Occident. Et plus précisément contre un processus d’occidentalisation qui semble condamner à mort sa croyance et qui, par ailleurs, lui semble inhumain et immoral.

Mais, d’un point de vue plus objectif, et sans remonter à l’époque où l’empire ottoman voulait conquérir l’Europe, nous devons savoir que le fondamentalisme islamique, plus large que Daech, est avant tout une arme. Cette arme a souvent été contrôlée par les Occidentaux, et plus précisément par certaines factions de l’Empire américain, afin de faire avancer leurs intérêts stratégiques. Certains États du Golfe la contrôlent et la financent aussi.

Cette arme a été expérimentée pour la première fois dans les années 1980 en Afghanistan contre l’Union soviétique. Ayant démontré son efficacité, elle a ensuite été réutilisée pour détruire la Yougoslavie, processus qui a culminé dans l’indépendance du Kosovo qu’ont reconnue les gouvernements occidentaux. Également, dans le Caucase, lors des guerres de Tchétchénie. Dernièrement, cette arme a probablement aussi été utilisée lors du printemps arabe, où il semble qu’elle ait connu un succès mitigé. Elle est toujours utilisée en Syrie pour faire tomber le régime actuel.

Bien entendu, la manipulation d’une telle forme d’extrémisme relève plus du judo que du jeu d’échec, et en l’absence d’informations complètes, il faut se garder de systématiser. Cela dit, il faut reconnaître que pour les factions que nous avons dites, l’islamisme est plutôt une alliance de revers qu’un adversaire combattu avec résolution. C’est aussi une alliance inavouable et non maitrisée, dont les premières victimes sont les populations des pays à majorité musulmanes, à commencer par les minorités chrétiennes.

Certes, sur ce point, nos dirigeants politiques portent une responsabilité, mais étant donnés le faible poids de la France dans la diplomatie occidentale ainsi que l’affaiblissement de notre pays, auraient-ils les moyens de mener une autre diplomatie ? De plus, dans une logique cynique de pouvoir, en temps de crise, rien n’est plus utile pour rallier l’opinion que le fait que les gens se sentent menacés.

 

 

 

3ème Question. Comment mener cette guerre pour qu’elle soit juste ?

 

La première justice est de dire la vérité. Ce qui n’est pas une guerre ne peut pas être une guerre juste, tout simplement parce que ce n’est pas une guerre. Il s’agit chez nous de mener des opérations de police efficaces et des actions de renseignement visant à prévenir toute évolution possible de la situation vers un état de guérilla. La question est donc plutôt celle de la politique de sécurité juste.

Parlant ainsi, je n’esquive pas le sujet précis de la guerre juste, dont j'ai parlé par ailleurs. Le cœur de la question éthique posée par notre situation présente se situe plutôt dans l’éthique du renseignement militaire et policier, l’éthique politique et l’éthique médiatique. Transformer les faits graves en facteurs d'audimat ou s'en servir sans probité dans des jeux politiciens est immoral.

De plus, en amont de la guerre juste, il y a la diplomatie juste, et il n’y a pas de justice là où règne l’hypocrisie.  

Si nous avons pu par le passé, participer à l’utilisation de l’islamisme à des fins stratégiques, nous devons complètement cesser. Nous devons le combattre avec résolution et d’abord dans son noyau central, en Syrie. C’est ce que nos forces ont commencé à faire dans le ciel de Syrie, elles doivent continuer.

Il s’agit aussi de cesser notre complaisance pour les États qui financent l’islamisme. C’est un sujet complexe étant donné les liens financiers et économiques, voire les accords militaires que nous pouvons avoir avec ces États. Quelle que soit leur volonté, nos dirigeants auront du mal à faire évoluer la situation aussi vite que le réclament l’opinion et surtout la situation générale.  

Le devoir de nos politiques est aussi de redresser la prospérité et le rayonnement de notre pays afin de le mettre en position de mener une diplomatie juste. Car notre économie est dans l’impasse, notre pays endetté cherche tous les jours des investisseurs pour sa dette, sans regarder à qui paye, et le prestige de nos armées est atteint par le sous-investissement et la réduction des dépenses. Nous constatons à quel point la souveraineté d’un pays compte, à quel point les marges de manœuvre de notre pays sont faibles face aux injustices du monde. Car un pouvoir impuissant n’a pas le loisir de faire une politique juste, de s’opposer aux injustices ni de protéger ses citoyens : il ne fait que subir.

 

 

 

4ème Question. Les États et leurs pouvoirs publics semblent dépassés par cette guerre et on l’a vu ne parviennent plus à assurer la sécurité des Français. Le principe de légitime défense pourrait-il être invoqué ?

 

Il faut garder le sens de la mesure et du bien commun ; ne pas demander l’impossible, et tout immédiatement, aux pouvoirs publics, dont les moyens militaires, policiers et carcéraux ont été réduits au-delà de toute raison.

Sans tomber dans une éthique circonstancielle, qui justifierait n'importe quoi, il faut comprendre que le jugement éthique et juridique en ces matières doit se déterminer en partie en fonction des circonstances. La rigueur des lois, les peines imposées par la justice ainsi que la possibilité de l’autodéfense sont relatives à la situation de l'ordre public et à l'autorité effective de l’État. Ainsi, dans les périodes heureuses, l’on vit dans la sécurité et l’État garantit seul l’ordre public.

Si la situation de sécurité venait à se dégrader substantiellement, il faudrait nécessairement adapter les lois, la justice, ainsi que les pratiques des forces de l’ordre. De même pour nos armées en opération extérieures, dont les conditions d’engagement vont varier en fonction de l’adversaire et du niveau des enjeux, des objectifs de notre politique. Le jugement moral est quelque chose de sérieux. La politique et les médias sont particulièrement tenus au sérieux de leur responsabilité, dont la considération doit anéantir business et arrivisme, sous peine de faute grave.

Enfin, et c’est un point qu’il faut bien considérer avant toute décision, les lois répressives peuvent être utilisées par un gouvernement juste pour lutter contre des terroristes, mais il peut y avoir un risque de les voir un jour utilisées contre les citoyens. Il convient donc de les rédiger en conséquence et de ne pas permettre la moindre définition élastique et subjective du "terroriste".

 

 

5ème Question. Voudriez-vous ajouter quelque chose ?

 

Oui, je voudrais aborder une question qui est à mon avis fondamentale et qui n’est pas assez posée. La question de l’Islam est d’abord une question religieuse et spirituelle. Horrifiés par les crimes des islamistes, une portion significative des musulmans français est en plein questionnement sur sa religion. Ceux qui souhaitent vivre un islam spirituel se rendent compte qu’ils doivent rompre avec la pratique fondamentaliste de l’Islam, qui lie la religion à une guerre de conquête, débouchant sur l'imposition d'un régime confessionnel autoritaire. Comme ce fondamentalisme fait partie de l’Islam tel qu’il a été et est encore pratiqué aujourd’hui, c’est un exercice difficile, qui demande un engagement historique des musulmans français, afin de rouvrir des questions religieuses qui n’ont pas été posées depuis des siècles par les institutions religieuses. Il s’agirait ainsi, pour les musulmans de théoriser, institutionnaliser et rationaliser des pratiques qui sont en réalité celles de la plupart des musulmans français : un islam fait de vie spirituelle et morale, séparé de tout esprit de conquête politique, où la guerre sainte est une démarche intérieure de lutte contre ses propres péchés, en obéissance à la loi divine.

Pour les deux plus grandes forces spirituelles de notre pays, l’Église catholique et la laïcité républicaine, il y a là un enjeu de dialogue fondamental, afin de répondre aux potentielles demandes des musulmans. C’est à leur capacité à mener ce chantier que l’on verra si l’Église de France est toujours évangélique et si la République laïque est toujours vivante. Peut-être la France est-elle le seul pays au monde où un tel dialogue pourrait aboutir.

C’est sur ce front que se gagnera la lutte contre l’islamisme. Car, selon l’expression de Mao, le révolutionnaire est parmi les populations qui lui sont favorables comme un poisson dans l’eau. Et ce dialogue religieux vise aussi à s’assurer qu’en France, les djihadistes resteront indéfiniment des poissons hors de l’eau.

 

Précision : cette réflexion n'engage que moi en tant que personne s'exprimant en vertu de sa liberté civique et académique, sans aucunement représenter une institution. 

Commentaires 

 
0 # jilali 2016-10-24 19:09 Des actes violents posés au nom de l\'islam conduisent à interroger cette religion sur ses rapports avec la violence. Comment envisagez-vous philosophiqueme nt cette relation: d\'inhérence, de complémentarité ou d\'opposition? Répondre | Répondre en citant | Citer
 

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