Y a-t-il des guerres justes ? (5) Les critères des guerres justes et leurs difficultés d'application

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Les trois conditions de la « guerre juste »

 

 

 

Saint Thomas d’Aquin définit la guerre en général et la guerre juste en particulier dans le traité « De la Charité » de sa Somme théologique.

Selon son enseignement[i], la guerre est un péché qui s’oppose à la charité, à l’amour du prochain, à l’amour que les groupes humains doivent avoir les uns pour les autres. Il y a toutefois des situations où la guerre est juste[ii] et légitime.

Ce peut être le cas sous trois conditions :

Premièrement, il faut qu’elle soit décidée par l’autorité légitime (donc : pas de guerre privée).
Deuxièmement, il faut qu’elle défende une juste cause, c’est-à-dire vise à corriger un tort très grave, réellement causé au bien commun.
Troisièmement, il faut qu’elle soit menée avec une intention droite.

Outre saint Thomas, de très nombreux auteurs ont disserté sur la guerre juste : Cicéron, saint Augustin, Vitoria, Suarez, Luther, Érasme[iii], etc. Pratiquement toutes les civilisations en ont parlé[iv].

 

 

 

La guerre juste doit être décidée par une autorité légitime

 

Selon le droit international, aujourd’hui, il n’y a qu’une seule autorité légitime en la matière : le Conseil de Sécurité de l’ONU (C.S.). Toute guerre sans son aval est une guerre d’agression. La même guerre, vue du côté agressé, sera une guerre de légitime défense, permise à l’Etat ainsi agressé. Le Droit international n’a pas empêché les Etats-Unis d’aller en Irak sans mandat du C.S. sous le président Bush II et plusieurs nations de les y accompagner, sans clair motif de légitime défense.

Le droit international fonctionne davantage comme un idéal international que comme un droit ou une constitution. En effet, quand il y a opposition entre grandes puissances, le conflit porte précisément sur le point de savoir qui détient de fait en tout ou partie le pouvoir constituant mondial, qui peut décider en situation d’exception, qui peut prétendre détenir légitimement ces pouvoirs. Le C.S. n’est en fait alors qu’un utile forum de discussion, mais ne peut être une instance de décision.

Parce qu’il est bien difficile, par définition, de prétendre résoudre de telles question par la discussion, l’autorité légitime est de fait l’autorité nationale. Ce qui est aussi important, au point de vue de la doctrine, c’est qu’il ne doit pas y avoir de guerre privée.

Dans une époque marquée par l’individualisme et la privatisation, il n’est pas inutile de rappeler cet enseignement : nul n’a le droit de faire de la guerre sa guerre, d’y entrer de sa propre autorité, de la faire pour des motifs personnels.

 

 

  

La guerre juste ne peut se justifier que lorsque le bien commun est gravement en cause

 

Il faut une juste cause et il faut la servir avec une intention droite (qui est, justement, de servir cette cause, et pas plus) : il faut agir pour rétablir le bien commun et non par motif personnel : la haine, l’amour du sport, la vengeance, et des motifs de ce genre ne peuvent convenir.
La guerre juste s’oppose à la guerre injuste. Sans excuser ni justifier l’agresseur, il n’est pas toujours facile de dire où est la justice, car il est rare que l’agresseur se pense injuste et que les torts ne soient pas plus ou moins partagés. De plus, très souvent, l’agresseur a peur d’être agressé et prend les devants. Etait-il fondé à avoir peur ? Relativement à quels intérêts ? Est-il tombé dans le piège d’une provocation ? Et ainsi, qui est réellement l’agresseur ?
De plus, chaque guerre donne lieu à des plaidoiries politiques. Tout, y compris mettre à feu et à sang une région pour y contrôler des puits de pétrole, ou des flux de cash, peut être rationalisé – la rationalisation est possible pour tout –, mais cela ne signifie pas qu’un juge équitable se satisferait de ces arguments.
Un accord sur ces sujets suppose l’établissement d’un concept commun de justice. Malheureusement, bien que nous ayons tous cette grande idée, ce sont précisément sa définition précise et sa fondation rigoureuse qui sont parfois les enjeux du conflit. 

 

 

 

Il faut aussi se comporter en guerre de façon juste, en respectant les deux grands principes de discrimination et de proportionnalité

 

Il faut obéir aux lois qui régissent l’entrée en guerre, mais aussi le déroulement des hostilités, ce qui suppose de respecter deux grands principes : discrimination et proportionnalité.

 

Discrimination : il faut distinguer combattants et non combattants. Cela introduit des dilemmes moraux. Par exemple, certains types d’armement comme des explosifs à très petit rayon d’action ne font pas de dommages collatéraux, mais brûlent vif le combattant adverse. Est-ce un progrès ? D’autre part, un adversaire technologiquement inférieur pourra se poster au milieu des non-combattants, le but recherché étant précisément que son adversaire fasse le maximum de victimes civiles, afin de médiatiser les images.

 

Proportionnalité : l’idée est de ne pas écraser une mouche avec une massue. L’usage de la force doit rester maîtrisé. Il ne faut pas faire à l’adversaire plus de mal qu’il n’est nécessaire. En réalité, c’est au départ le principe de nécessité (ce qui est indispensable à l’atteinte d’un objectif militaire légitime) qui détermine ce qui est moyen proportionné de cette fin nécessaire, puis le niveau acceptable des effets non voulus mais inévitables ; inversement, un jugement sur l’impossibilité d’une proportionnalité à ces deux points de vue  conduit à réexaminer la question de savoir si l’atteinte de cet objectif est vraiment indispensable. Ces appréciations ne relèvent évidemment pas de l’exactitude mathématique.  
Suite à l’urbanisation de la planète, les guerres ont tendance à devenir des guerres urbaines. Dans le passé, il y avait 9 militaires tués pour 1 civil tué. Aujourd’hui c’est la proportion inverse.

 

La combinaison de cette urbanisation, de la technologie et des tactiques terroristes rend particulièrement difficile le jugement moral sur ces sujets[v]

 

Ces deux principes à respecter au cours de la guerre, comme les trois critères pour entrer en guerre, s’inspirent d’une norme fondamentale : la paix vaut mieux que la guerre, la loi naturelle est une loi de paix, la guerre ne peut être qu’une exception, soumise à une finalité, le rétablissement de l’ordre, et à un principe, celui de la justice corrective.

 

 

 

Certaines guerres étaient assez clairement des guerres justes. Parfois, c’est plus difficile à juger

 

Il y a des cas relativement clairs. Deux exemples :

La première croisade, débute en 1096. Elle conduit à la prise de Jérusalem en 1099. Elle a été prêchée par le Pape Urbain II au concile de Clermont en 1095. Les Turcs avaient interdit le pèlerinage de Jérusalem, exterminé la population de Jérusalem, et généralement soumis à une situation misérable les populations chrétiennes du Moyen-Orient, encore largement majoritaires en ce temps-là. L’action du pouvoir turc ressemblait d’assez près à celle de l’État islamique aujourd’hui, en Syrie, en Irak ou en Lybie. Pour imaginer la réaction de l’Occident d’alors, il faut imaginer celle qui serait du monde musulman, si les Américains s’emparaient de la Mecque, interdisaient le pèlerinage, massacraient et asservissaient les populations musulmanes locales. À l’époque on ne parlait pas de croisade (terme qui date du XVIIIe siècle) mais de pèlerinage.

La guerre contre le régime nazi. A la fois affreux et impérialiste, il fait partie des fléaux auxquels on voit mal comment on pourrait envisager de s’y soumettre et auxquels ne pas opposer toute la force armée.

 

 

Ceci dit, la théorie de la guerre juste est à employer avec précaution

 

En effet, il est aisé d’en abuser pour justifier en apparence n’importe quoi. En outre, dans le contexte moderne, avec tous les dégâts potentiels des armes actuelles, la décision doit être encore plus prudente et mûrie.
L’invasion allemande de la Tchécoslovaquie en mars 1939 n’était pas justifiable. Mais, si les Tchèques avaient eu la bombe atomique à ce moment-là, aurait-il été justifié de leur part d’en faire usage ? Car Berlin aurait riposté, il n’y aurait plus eu de Tchèques ni de Slovaques, alors qu’ils sont sortis de la tourmente et sont toujours là.
Résistance ou soumission ? Parfois, il est plus équitable de subir de l'injustice que de ne rien accepter. Toutefois, en règle générale, il faut défendre la justice. Une personne privée peut choisir de ne pas se défendre personnellement, mais un dirigeant ne peut pas imposer ce genre d’attitude à un peuple entier. 

 

 

 

Dans une société médiatique, il faut se garder de diaboliser rapidement

 

La guerre prend souvent aujourd’hui une tournure médiatique : il s’agit de produire des images et de discréditer une cause. Il est plus facile d’entraîner son peuple à la guerre, quand l’autre est présenté comme le diable, coupable d’abominations.


Cela crée des problèmes moraux important : il faut se méfier des manipulations, résister aux mouvements de foules à cervelle d’oiseau.  

 

 

 

La décision de la guerre est toujours une décision prudentielle

 

La guerre juste ne peut être déclenchée qu’à condition de présenter une chance raisonnable de succès, en dernier recours et après mûre délibération. Le dirigeant politique décide en conscience. Il estime juste de faire la guerre : il s’est trompé ou pas, mais il prend sa décision et, à la fin, il portera son âme devant Dieu.

Il en va de la décision d’entrée en guerre comme de toute décision grave qu’on prend dans la vie. Nous n’avons jamais un temps infini pour délibérer et toute décision comporte une prise de risque. Il n’y a aucune décision politique plus lourde et plus grave que la décision d’entrer en guerre.

 

 

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[i] Somme théologique, IIa-IIae, Question 40.

[ii] Cela ne veut pas dire qu’un acte contraire à la charité pourrait être juste. Cela va s’éclairer en avançant.

[iii] Le lecteur trouvera un excellent et très volumineux choix de textes sur la tradition de la guerre juste, et généralement les problèmes philosophiques, moraux et théologiques liés à la guerre, dans Gregory M. Reichberg, Henryk Syse, Endre Begby, The Ethics of War. Classic and Contemporary Reading, Blackwell, 2006.

[iv] Paul Robinson (éd.), Just war in Comparative Perspective, Ashgate, 2003.

[v] Asa Kasher & Amos Yadlin, The Military Ethics of Fighting Terror: Principleshttp://link.springer.com/article/10.1007/s11406-006-9000-5/fulltext.html ; Michael L. Gross, Moral Dilemmas of Modern War : Torture, Assassination, and Blackmail in an Age of Asymmetric Conflict, Cambridge University Press, 2010.

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