Remarques sur la violence religieuse (3)

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Dans la dernière partie de cette conférence de Tunis en 2012, le but principal est de faire réfléchir sur le caractère superficiel des conceptions dominantes dans nos pays, au sujet de la violence des cultures. Ces textes veulent servir à l’approfondissement de l’idée de liberté religieuse, en un temps où la violence paraît reprendre tous ses droits.

 

 

 

Justice, force et violence  

 

 

Il ne faut pas confondre la force avec la violence. Le recours à la force n’est pas injuste en soi. Il est au contraire indispensable pour mettre fin à la violence et faire régner la paix en imposant une loi juste. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer quels débordements, pillages et violences se produisent aussitôt, partout où disparaît la force publique.

Un monothéisme peut être la culture commune d’une société usant de force juste, ou abusant injustement de la force, qui devient violence. Mais cela peut être aussi le cas de n’importe quel système culturel adopté en commun dans une société.

 

Dire que le monothéisme serait intrinsèquement violent, ce n’est donc pas dire seulement que la société qu’il lie use de force (juste) – car cela, on peut le dire de toutes les cultures.  C’est dire aussi et surtout qu’il en use presque toujours injustement et que, sous ce régime culturel, la force est automatiquement une violence. Mais cela revient à dire que le monothéisme ne peut user de force juste parce qu’il est intrinsèquement injuste, et donc faux. Car s’il était vrai, comment pourrait-il être intrinsèquement injuste ?  

 

Affirmer cette injustice intrinsèque suppose évidemment l’admission d’un critère de justice, qui ne saurait être qu’universel, pour qu’on puisse espérer juger et ne pas s’en tenir à l’accusation arbitraire et au rapport de forces. Un tel critère de justice est toujours solidaire d’une idée du Bien et d’une métaphysique.

 

Ainsi donc, chacun comprend qu’un polythéiste puisse penser que le polythéisme est vrai, donc structurellement plus juste, fort et plus civilisateur, et que par conséquent le monothéisme est faux, injuste et donc tendanciellement violent. Mais on voit très mal en quoi le polythéiste serait en cela plus tolérant que le monothéiste qui penserait l’inverse. Quant à l’esprit « éclairé » qui se croit au-delà de ces oppositions et accusations, il se fait probablement des illusions sur son propre compte, comme nous l’avons noté dans la seconde partie de cet exposé.

 

 

 

 

LA tolérance ou LES tolérances ?

 

 

En effet, comme Platon l’a compris le premier, Dieu, (philosophiquement), c’est le Bien, ou l’Idée du Bien ; et s’il y en a plusieurs, c’est qu’il y a plusieurs dieux. Qu’il y ait plusieurs opinions sur Dieu ou les dieux, c’est un fait évident, à prendre en compte. Mais qu’il y ait plusieurs Biens absolus en soi, cela n’est pas un fait, c’est une opinion, ou une thèse, ou un dogme religieux, qui s’appelle polythéisme.

 

Par conséquent, prétendre qu’il faut respecter toutes les opinions comme si chaque individu était un dieu ou avait son dieu à lui qui serait forcément réel et existant, ce n’est pas être tolérant, mais avoir une conception polythéiste de la tolérance et de la dignité. Le prétendre, ce n’est pas la même chose que respecter des consciences qui peuvent être erronées ou non, mais de bonne foi, ou en recherche de la vérité, etc. C’est au contraire avoir une interprétation exclusivement polythéiste de la tolérance, qui exclut, avec les autres interprétations de la tolérance, les religions non polythéistes dans le cadre desquelles existent ces autres interprétations. Et ceci vaut à la fois pour le polythéisme religieux et pour ses sécularisations philosophiques, par exemple, l’individualisme arbitraire.

 

Il y a donc DES tolérances, comme il y a DES philosophies et DES religions. Ce n’est donc pas être « tolérant », mais se moquer du monde, que de parler de LA tolérance comme l’attribut exclusif de MA philosophie, ou de MA religion, alors que le problème est précisément celui d’une certaine paix, si possible, dans le pluralisme DES tolérances, inséparable du pluralisme DES philosophies ou DES religions. En un mot, imposer MA tolérance, c’est toujours imposer MA religion (polythéiste), en faisant semblant de ne rien imposer à personne. La vraie question est donc celle de NOTRE tolérance, à déterminer en commun sans trahisons des nos consciences, à partir de MA tolérance et de Ta tolérance et de SA tolérance. Sinon TA République n’est que ta petite République à TOI, dont tu nous exclus. Elle n’est pas chose publique, mais chose privée, ta chose. C’est cette exclusion que tu l’appelles tolérance, cette privatisation que tu nommes  République. Alors, de qui te moques-tu ?

 

Dire cela n’est pas nier absurdement le fait que des sectateurs d’une religion, ou d’idéologies, puissent faire la guerre et massacrer pour convertir les gens, les rendre rationnels, ou glorifier Dieu, etc. C’est chercher raisonnablement à ne pas remplacer des violences patentes par des oppressions rusées.  

 

 

 

 

La justice procédurale, une ruse polythéiste ?

 

 

Par exemple, dans la Théorie de la justice de Rawls, le principe même qui permet, dit-il, d’instaurer la procédure conduisant à des lois soi-disant équitable (justice as fairness) est polythéiste. Cette procédure ne permet qu’une justice équitable entre polythéistes, ce qui, en effet, n’est pas trop difficile. Elle ne résout pas le problème d’ensemble qu’il aurait fallu aborder, et qui ne se trouve résolu en réalité que par la violence occulte d’une ruse – tant qu’elle n’est pas éventée. Le non-polythéiste est manipulé, efficacement réduit au silence, mais le procédé est inique.

 

Qu’il faille à une société libre une culture politique qui ne se confonde pas avec telle ou telle culture religieuse ou métaphysique, cela veut aussi dire que cette culture politique ne doit pas conduire à démanteler certaines des cultures qu’elle a pour fonction de faire vivre en commun. Pour que cette culture politique soit commune et non partisane, et ne se transforme pas en idéologie substantielle, intolérante dans la pratique, elle doit comporter un concept de la tolérance qui soit NOTRE concept à tous, commun à tous sans trahison, sinon LA tolérance n’est que le nom d’une persécution en douceur.

 

Pour une « justice » polythéiste, seul le polythéisme (ou le panthéisme) qui est juste, et vrai, peut user de « force » sans être « violent ». Quel sera le statut du monothéisme sous cette domination culturelle ? Evidemment un statut subordonné. Si seule la vérité peut être tolérante, il suffit d’imposer sa conception du monde et des dieux pour imposer sa conception de LA tolérance et donc pouvoir se dire tolérant au milieu des autres qui sont réputés ne pas l’être. Trop facile.

 

 

 

 

Peut-on édifier une culture politique neutre ?

 

 

Certainement pas, si par « neutre », on entend « polythéiste ». Le problème théologico-politique est donc beaucoup plus ardu qu’on ne le pense communément en Occident, où l’on s’imagine qu’il suffit de quelques grands mots et de quelles belles formules pour nous faire entrer dans un univers de paix.

 

Si l’on veut sérieusement la paix, et je précise, autre chose que la paix du cimetière des religions (non polythéistes), la question théologico-politique doit être repensée de fond en comble, en partant du principe suivant : on ne sort jamais, ni de la métaphysique, ni de la religion, mais on ne fait jamais que passer d’une métaphysique à une autre, et d’une religion à une autre. De sorte que l’athéisme n’est qu’un état passager, et de fausse conscience, où l’on a conscience de la religion qu’on n’a plus, sans avoir conscience de celle qu’on va avoir, et qu’on a déjà (cf. Prolégomènes. Les choix humains). Quant à la fin de la métaphysique, ce n’est jamais que la conscience de la fin d’une métaphysique, jointe à l’inconscience du début d’une autre métaphysique (les « nouveaux dieux », comme disait Nietzsche).

 

 

 

Violence, politique et vérité

 

 

Le thème de la « violence de la vérité » est lié à celui de la « violence de la religion ». Il est aussi superficiel, ou aussi rusé.

 

Car la vérité, c’est la vérité, voilà tout, et son rapport à la politique est un terrible problème pour tout le monde, Lumières comprises et postmodernes compris. Les postmodernes, autant (et peut-être même plus) que les autres, mais plus inconsciemment, prétendent au monopole de la vérité, constituent des communautés fermées, pratiquent un prosélytisme ardent (de type indirect), imposent un ordre moral, une orthodoxie paradoxale, usent de culpabilisation et de marginalisation politiques, etc.

 

La passion pour l’Absolu peut, en effet, se vivre comme passion pour le relatif absolutisé. Le Monde est alors l’Absolu. Pas d’Être, mais la surface de l’Apparence devient elle-même l’infinie profondeur de l’Être. Si je n’existe pas comme personne, le Tout est éternel et je le suis aussi, en me dissolvant en lui, ou en adhérant totalement aux apparences. Pas de Loi, ni de limite, tout est violence, mais cette violence pure et joyeuse engendre sa limite, comme l’espérait Camus, et l’imposera impérieusement. Pas de vie future, mais parce que le présent est éternel, il est déjà la vie future, la Terre est le Ciel (ou le sera l’an prochain…).

 

Les exhortations à la tolérance adressées aux monothéismes auront alors le sens précis d’une injonction à se taire, dans une société dont la seule culture commune sera de s’enclore dans les apparences et de ne plus avoir souci de « la mort, sel même de la vie ». On peut comprendre le sens de cette culture impérieuse, même si on ne la partage pas, mais on y cherche en vain ce qui pourrait justifier qu’on la qualifie de pluraliste.

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