Remarques sur la violence religieuse (1)

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Le texte qui suit a été présenté au comité scientifique de la Revue Oasis, à Tunis, en Juin 2012 (1). La première moitié est sur la « violence religieuse » en général ; la seconde sur la « violence monothéiste » en particulier. Je publie aujourd’hui le début de la première moitié, revue et complétée par des exemples concrets. Le reste suivra peut-être…

Je publie ce texte, aujourd’hui pour une double raison : l’actualité brûlante, qui peut requérir un éclairage formé en dehors de l’urgence ; et les situations politiques, tant internationale que nationale, qui requièrent absolument des pensées vraies sur la question de l’islam et de l’islamisme.

 

 

Introduction

 

Ma contribution veut verser à notre débat, fondamentalement pacifique, quelques réflexions sur le thème, aujourd’hui très rebattu, de la « violence des religions ». (…)

 

Il est inévitable que le statut de la vérité soit problématique en politique (2). La liberté de certaines recherches (au sens de la liberté de chercher honnêtement la vérité) est forcément limitée par les jeux de pouvoir ou les conseils de la prudence. Mais, si « toute vérité n’est pas toujours bonne à dire », toute vérité est bonne à savoir, au moins par les dirigeants.

 

Je me contenterai de faire quelques remarques sur la « violence des religions » en général, puis sur la « violence monothéiste » en particulier. (…)

 

 

 

 

Violence et polémique antireligieuse

 

Le concept de « violence » est au centre de tous les reproches adressés à la religion en général, aux religions monothéistes en particulier (3), dans les pays occidentaux, par l’idéologie libérale postmoderne, c'est-à-dire par l’idéologie dominante en ces pays. (...)

 

Chacun connaît la liste de ces « violences ». (…)

 

Elles peuvent être classées sous trois chefs d’accusation : 1° l’ascétisme, considéré comme une violence en matière morale ; 2° le dogmatisme, considéré comme une violence intellectuelle et, indirectement, politique ; 3° la violence physique, sous forme d’un recours fréquent des religions à la force, policière ou militaire, pour imposer aux sociétés qu’elles contrôlent une ligne à la fois dogmatique et ascétique.

 

Je concentrerai ici mes remarques sur le 3ème grief.

Après un avertissement préalable, mes premières remarques seront une analyse conceptuelle en vue de clarifier le langage ; les secondes seront des exemples concrets ; certains esprits plus pratiques pourront préférer lire les secondes avant les premières.

 

 

 

Avertissement préalable

 

Mon effort analytique de clarification ne sera pas, qu’on se rassure, un essai (irritant et malhonnête) d’égarer la discussion, ou de nier les évidences, quand il y en a.

 

C’est pourquoi il faut commencer par un avertissement préalable au lecteur justement critique.

 

Si un Chrétien se réjouit à la pensée que l’islam, et non plus l’Église romaine, est aujourd’hui la religion qui scandalise les libéraux, ou s’il concentre toute son attention sur cette religion comme sur le principal péril existentiel pour notre civilisation, je lui conseille d’y réfléchir à deux fois.

 

C’est un fait indiscutable et lamentable que des Musulmans persécutent et massacrent des chrétiens en Afrique ou au Proche-Orient. Mais, ce qui est encore plus lamentable, c’est la double mesure de nos dirigeants. On a écrasé la Serbie orthodoxe-nationaliste sous les bombes libérales universalistes de l’OTAN, pour vingt fois moins de nettoyage, ethnique et religieux, qu’il ne s’en produit en Irak actuellement.

 

Comme on ne s’est pas fait faute d’intervenir dans ce malheureux pays chaque fois qu’on le voulait, c’est bien la preuve que ce qui fait agir là-bas (ou ne pas agir) nos puissances, ce sont des intérêts économiques, stratégiques, politiques et financiers, ou des préférences idéologiques discriminatoires, nullement le souci universel des droits de l’Homme. L’Homme a des Droits quand c’est utile à des intérêts. Autrement, l’Homme peut mourir dans une indifférence mondialisée.  

 

 

 

 

 

Effort analytique de  clarification. De qui parle-t-on ? Et de quoi ?

 

 

Soit la proposition : « Telle religion est violente ».  Pour qu’une discussion rationnelle soit possible à son sujet, il faudrait pouvoir formuler avec précision ce qu’elle signifie.

 

Appelons donc « sujet social » un groupe humain solidement lié intérieurement et capable d’une action commune.

 

Veuillez observer que le terme « telle religion » peut signifier non moins de dix « sujets sociaux » différents :

a) une communauté X de gens unis par une communauté de croyance en une religion (supposée une, dans une mesure à préciser), indépendamment du fait que celle-ci peut fonctionner comme ciment d’une société civile ;

b) des communautés « religieuses » partielles à l’intérieur de la précédente ;

c) des factions de ces communautés ;

d) la (ou les) tête(s) de cette communauté X, ou de ces communautés partielles ou de ces factions ;

e) une société humaine prise en corps, en tant que cimentée par une (?) religion fonctionnant comme sa culture commune ;

f) un ensemble de sociétés qui sont dans le même cas ;

g) des fragments de cette société, ou de ces sociétés ;

h) des factions de celles-ci ;

i)  la tête de telle ou telle de ces sociétés, ou fragments ou factions ;

j) une institution particulière de cette société, ou dans cette société ; etc.

 

Le rapport entre communauté et société dépend en outre de la religion et de la culture elle-même, dans chaque culture.

Maintenant, observez aussi que les concepts, les valeurs, les croyances ou les idées sont des abstractions incapables d’agir par eux-mêmes. Donc, ce qu’on désigne par « telle religion » va évidemment n’avoir d’effectivité sociale, « exercer une violence », par exemple, que s’il est incarné dans tel « sujet social ». Duquel des dix parle-t-on ?

 

Ce n’est pas tout. Tel, qui pense incarner « la religion », l’incarne-t-il vraiment ? Ou dans quelle mesure ? Le veut-il ou veut-il le faire croire ? Cette incarnation varie-t-elle en fonction du temps ? Et la chose incarnée elle-même varie-t-elle ou non en fonction du temps ? De quelle façon ?

 

Par ailleurs, admettre la réalité (subjective ou objective) d’une telle incarnation de la religion dans un « sujet social » ne va pas toujours de soi, tant du côté de l’observé que du côté de l’observateur. Ce qui est incarné, est-ce la religion en question, ou autre chose qu’elle ?

 

Montaigne écrit dans ses Essais (il parlait de visu) que « dans ces armées entières qui se font la guerre pour cause de religion, on trouverait difficilement de quoi réunir une demie-compagnie d’individus réellement religieux. »  

 

Je me souviens avoir lu, dans une histoire du Languedoc aux temps de nos guerres de religions, que le chef du parti des Protestants était une grande famille catholique, les Montmorency, et que le chef du parti des Catholiques était une famille protestante, les Joyeuse. Cherchez la cause. Surement pas Jésus-Christ.

 

[Il faudrait encore ici des distinctions entre la force et la violence. Nous y viendrons dans le prochain article.] Quand on ne tient pas compte de toutes ces interrogations, et qu’on prend en compte de surcroît une période de temps assez longue, la proposition « telle religion est violente » signifie à peu près tout ce qu’on veut ; et à la fin n’importe quoi peut être par suite imputé à n’importe qui. On n’y comprend plus rien et c’est alors que les manipulateurs sont à leur aise pour venir pêcher en eau trouble.

 

 

 

 

La manipulation du débat

 

 

Regardez bien la forme que prend le débat sur « la violence des religions » (forme dans laquelle on tend à enfermer le public, en utilisant la violence de certains qui se croient pieux, et qui dans beaucoup de cas sont manipulés). Considérez surtout ses effets.

 

Ce débat a trois effets partiels : a) mettre de toute façon toutes les religions dans le même sac ; b) les diviser entre elles au maximum ; c) les culpabiliser toutes, afin de les débiliter toutes. L’unique effet résultant des trois précédents, c’est de faire régner en Occident sur toutes les religions le même laïcisme athée, qui se comporte en religion d’État parfois plus intolérante que d’autres, car plus fine et intelligente dans sa façon d’opprimer.

 

Donc, à supposer qu’une religion se conçoive comme en guerre avec toutes les autres, le minimum d’intelligence stratégique ou tactique devrait la conduire à une trêve désormais perpétuelle avec les autres, parce qu’une telle trêve serait la première condition pour ne pas se faire dévorer par l’athéisme en même temps que toutes les autres.

 

Le public n’imagine pas le niveau colossal des moyens consacrés aux manipulations machiavéliques des religions par certaines puissances impériales, en vue notamment de cultiver la radicalisation violente à l’intérieur de telle ou telle religion, pour jouer un jeu trouble d’incendiaire-pompier, ou de protecteur-racketteur. On comprend qu’il faut beaucoup d’intelligence politique à nos pays et à nos religions pour ne pas tomber dans ces pièges.

Mais venons-en aux exemples concrets.

 

 

 

Exemples concrets. Frères musulmans. Nations arabes

 

 

Par exemple, que signifie « l’islam en Égypte » ? Les Frères Musulmans ? Mais la masse des Égyptiens (26 millions de signatures pour demander des élections présidentielles anticipées !), Musulmans et Chrétiens confondus, a appuyé l’Armée qui a jetés dehors les Frères, en dépit de l’appui sans faille que Washington leur a jusqu’au bout apporté.

 

Quand les Turcs, les Égyptiens, les Saoudiens et les Émirats, pêle-mêle, chassent les Frères Musulmans, contre la volonté de Washington, est-ce que chacun ne voit pas ce que signifiait réellement le « printemps arabe » ? Et que signifie ici « telle religion est violente » ? Les « violents », ce sont d’abord les clients, les fantoches et les manipulés de Washington.

 

Quel sens cela a-t-il de faire peur au public français avec des jeunes qui vont combattre en Syrie, alors que sans notre appui aux plus « violents », la guerre de Syrie serait finie depuis longtemps ? N’est-ce pas plutôt la politique des pays soi-disant laïques qui est violente et même super-violente ? Et par suite, ne serait-ce pas la culture « laïque » elle-même, puisque si les rôles étaient inversés, on ne manquerait pas d’accuser les religions de violence, et d’immoralité machiavélique ?

 

 

 

 

L’islam peut-il faire la paix ?

 

  

Il y a en islam une définition objective de « la religion », c'est-à-dire : le consensus des écoles théologiques réelles. Et c’est vrai que ce consensus étant tel qu’il est, il est factice de distinguer, au plan théorique, entre islam et islamisme, sauf si ce consensus venait à changer.

 

Dans ces conditions, beaucoup de ce qui est rabâché sur l’islam libéral, pacifique, tolérant, ouvert, etc. n’est que de la propagande. C’est un des deux volets d’une même manœuvre de domination, dont le cerveau n'est pas en pays d’islam.

 

D'un côté, par en dessous, on pousse en avant les « violents », et de l'autre côté, celui qui les déchaîne s'assure le monopole de nous en défendre, nous, auxquels le politiquement correct interdit l’objectivité scientifique ; de sorte que nous sommes intoxiqués par des rapports erronés et culpabilisés jusqu’à la névrose à l’idée de nous défendre nous-mêmes en commençant par restaurer notre simple capacité de constatation et d’analyse. 

 

 

 

Le sens religieux de la violence religieuse

 

Ce qu’on appelle ici « violence » de l’islam est autre chose que de la violence. C’est de la religion profonde, qu’il faudrait comprendre religieusement. Nous sommes en face d’une religiosité qui intègre la guerre dans sa mystique, et qui ne peut y renoncer quant à l’essentiel. C’est ainsi, non par suite de quelque monstruosité mentale, mais pour des raisons respectables, qui auraient aussi bien valu (mutatis mutandis) pour le roi David, ou pour saint Louis.

 

 

 

Stratégie de paix

 

Toutefois, l’abandon de la guerre lui est possible,  dans sa tradition, sous la forme d’une trêve indéfinie des religions, que précisément rendent possible et nécessaire les conditions modernes de la politique. Voici pourquoi :

 

Puisque l’athéisme est de loin le plus dangereux ennemi de l’islam, et qu’il fait la guerre à l’islam, en le manipulant, et que ses armes sont la destruction des nations indépendantes et l’extrémisme religieux, quel est le seul moyen intelligent de défendre l’islam ? Bâtir des nations musulmanes indépendantes, y respecter les non-musulmans et en exclure l’extrémisme, qui ne sert d’autres intérêts que ceux de l’impérialisme athée.  

 

En outre, les pays musulmans sont traversés à la fois par une sécularisation galopante et une islamisation forcenée, par suite polarisés. Ils ont mieux à faire que de se paralyser dans des guerres civiles sans fin.

 

Ce qui ressort clairement du tableau des faits, c’est que ces pays se constituent de plus en plus en nations, ce qui ne va pas du tout dans le sens du fondamentalisme, pas plus que leur évolution démographique, leur rapport à l’autorité, leur désir d’un développement économique – auquel fait obstacle le soutien constant donné par Washington aux forces les plus « violentes » de ces pays.

 


 (1) Les recherches et conclusions ici présentées n’engagent que leur auteur, travaillant en tant qu’universitaire français, en vertu de la liberté que lui reconnaît le Droit. Elles n’engagent en aucune manière les institutions qui l’emploient et ne sauraient être présentées comme reflétant leurs positions.

(2) Hannah Arendt, La crise de la culture, chapitre ‘Politique et vérité’.

(3) Voir, par exemple, M. Bloch, La violence du religieux, Odile Jacob, 1997 ; J. Assmann, Violence et monothéisme, Bayard, 2009 ; M. Dousse, Dieu en guerre. La violence au cœur des trois monothéismes, Albin Michel, 2002.

 

Commentaires 

 
0 # vincent 2014-08-08 10:30 Bonjour
dans votre introduction vous partez d\\\'un postulat selon lequel , la vérité est bonne à savoir pour les dirigeants, je n\\\'en suis pas sur, ou tout au moins cela dépend de la nature des dirigeants. En effet , le fait de connaitre la vérité, les rend responsables de leurs actes , de leurs choix , et nombreux sont ceux qui ne le veulent pas , en particulier pour les politiques. Cela les obligerait a dépasser l\\\'intéret personnel ou de parti pour prendre en compte l\\\'intéret général. Ainsi que c\\\'est le cas , dans l\\\'exemple que vous citez, de la Syrie pour la France/ son gouvernement et de la schyzophrénie entre soutenir les adversaires d\\\'Assad et arréter ceux qui partent en Syrie ou en reviennent. Cette connaissance de la vérité , oblige a avoir une réflexion de fond sur ses propres actes dont la difficulté ou la complexité dérange, et dont l\\\'explication publique est difficile dans un temps ou la parole est morcellée .
merci de vos textes qui donnent des éléments de réflexion en profondeur.
Cordialement
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0 # Droal 2014-08-09 14:41 Bonjour, Monsieur Eude.

Intéressante réflexion.

Il ne faut pas confondre l’écrin et le bijou. Les « religions » se présentent de plus en plus comme des écrins vides. Il y a bien des écrins, mais il n’y a plus de bijou et LE bijou, c’est « la perle fine » - « LE ROYAUME » - ce que tous les croyants nomme « l’ÊTRE SUPRÊME ».
Il me semble qu’il faut distinguer entre les métaphysiques et les religions. Les métaphysiques sont hors Occident et les religions sont au nombre de 3 : Judaïsme, Christianisme, Islam. La relation avec la « Divinité » est personnelle. Un « je » devant un « JE ». Le Judaïsme & l’Islam sont des religions en miroirs. Casher & Halal, Goy & Dhimmis, etc. : « Dieu » n’est QUE transcendant.
Jésus-Christ affirme la non violence absolue & il le prouve. Finir crucifié, c'est-à-dire TOTALEMENT PARALYSÉ ne provoque aucun commentaire. Cela dépasse la compréhension de l’homme.
C’est la non violence ABSOLUE.
Le christianisme, historiquement parlant, a introduit la notion « d’immanence », en Dieu.
Mais en fait – et l’à venir – le prouvera avec abondance, la « conception de Dieu » n’est pas du coté de l’homme, mais de la Femme.
Imprécisément.
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