Sauver la paix. Penser la guerre et la paix depuis la chute du mur de Berlin

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 Voici le texte d'une conférence dans laquelle je fais la synthèse de tout un pan de ma recherche durant les dix dernières années. Bien qu'elle n'ait pas été écrite pour des militaires, il me semble qu'elle mérite l'attention de ces derniers et c'est avec plaisir que je la leur dédie, car, après tout, elle les concerne au premier chef.

Il se trouve que ce texte arrive à maturité au beau milieu d'une campagne électorale dans laquelle je suis candidat, aux élections européennes, sur la liste Force-Vie, en Île-de-France.

Et il se trouve que cette campagne se déroule dans un temps où il semble que l'Europe, à nouveau, se trouve sur le fil du rasoir, entre la paix et la guerre. C'est pourquoi, en dépit de son inachèvement, je publie ce texte sans plus attendre et le livre à la discussion. Il est parfois exigeant, mais la paix vaut bien un effort.

Ce qui est en question, ce sont la guerre et la paix. 

 

 

 

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Introduction. Penser la guerre après la chute du mur

 

Vous m’avez proposé pour thème de cette présentation « la guerre après la fin de la guerre froide ». Je ne sais comment il sera possible de le traiter en l’espace d’une demie heure. En effet, si Clausewitz a raison de dire que « la guerre n’est que la politique continuée par d’autres moyens[1] », comprendre la guerre sera, nécessairement, comprendre la politique. Caractériser en chaque temps la forme prise par ce « caméléon[2] » qu’est la guerre, requiert de saisir la structure particulière et le développement propre à la politique d’un temps. Parler de la guerre après la chute du mur de Berlin, c’est donc raconter, réfléchir et penser l’histoire de toute cette époque.

L’entreprise est d’autant plus difficile, que l’époque qui a commencé avec l’effondrement de l’Union soviétique est elle-même en train de s’achever, et que désormais la guerre tend à prendre un tout autre caractère. Et nous verrons à la fin, ce qui n’est pas rassurant, que la situation stratégique de 2014 est à bien des égards comparable à celle de 1914. Le pire ne semble pourtant pas le plus probable.

 

Avant la chute du mur, nous avions la bipolarisation du monde, deux idéologies universalistes et deux empires opposés, l’empêchement de la guerre entre eux, grâce à l’équilibre de la terreur. L’Europe était coupée en deux. Les empires coloniaux européens avaient disparu, laissant place à un Tiers-Monde partagé entre prosoviétiques, proaméricains et non alignés. Outre la guerre de Corée et celle du Vietnam, un grand nombre de conflits périphériques faisaient rage ici et là.  

La chute de l’empire soviétique a mis fin à ces affrontements indirects entre les deux empires. Le monde est devenu monopolaire, avec l’apogée de l’empire américain, premier empire dans l’Histoire à avoir pu se dire, sans trop d’exagération, universel. En tout cas, dès la chute de son rival, il prit l’initiative d’un « nouvel ordre mondial[3] », qui consistait pour l’essentiel à rendre effectif cet empire universel. Nous avons donc assisté pendant une génération à une tentative pour mettre le monde entier en conformité avec les normes économiques, politiques et culturelles des Etats-Unis d’Amérique. La politique de cette époque, tout comme les guerres de cette époque, sont premièrement des politiques et des guerres américaines. Elles sont, secondairement, et en réaction, des politiques et des guerres antiaméricaines. Conformément à la conception de Clausewitz (si du moins on se place au point de vue américain), le recours à la force n’est venu qu’en continuation de la politique.

Dans un premier temps (1989-2001), la normalisation sembla irrésistible, marquée par l’impressionnante manifestation de force que fut la première guerre du Golfe (1990-1991), et troublée tout au plus par les guerres nées de la désintégration de la Yougoslavie (Bosnie, 1992-1995 ; Kossovo, 1999). 

Dans un second temps (2001- ?), dès après les attentats à New-York en septembre 2001, l’engagement militaire devient plus lourd et permanent [(Afghanistan[4] (2001- ?), Irak (2003-2011 ?), Lybie (2011- ?), Syrie (2011- ?)], cependant que des résistances de plus en plus fortes font obstacle à la politique impériale.

Nous devons constater, vingt-cinq ans après la chute du mur, que l’empire a perdu l’initiative. Nous assistons à la réapparition progressive d’un concert de nations, confrontant l’empire affaibli à un choix difficile entre l’abdication silencieuse face à une multipolarité jugée inévitable, et une restauration musclée permettant un nouveau siècle américain.

 

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L’état final civilisationnel recherché

 

« In omnibus respice finem. » La Fontaine traduit : « En toutes choses il faut considérer la fin. » Pour présenter de manière claire et ordonnée la masse de faits touchant à la question de la guerre durant cette période, nous devons partir du but final recherché par la politique de l’Etat qui a l’initiative durant toute cette période.

Nous sommes en présence d’un schème hégélien : une Idée universelle qui se projette dans l’Histoire sous forme d’un Empire qui est censée s’établir d’abord par la puissance et le rayonnement de la Raison, et qui s’impose ensuite par la force, par la guerre et par des politiques qui en sont des modalités ou des substituts[5].

L’Idée a été indiquée par Hegel lui-même avec la plus grande précision[6]. Il s’agit de la réalisation de la Liberté, non à la française, ou à l’allemande, à travers un état civil reposant sur l’identification de l’Individu au Peuple, à la Nation, ou à l’Etat, mais à travers la préservation individualiste de l’état de nature (lockéen[7]), un état de nature qui ne prendrait pas une forme hobbesienne[8].

Cette Idée (quand elle est pure et non métissée de culture classique et de christianisme) peut être décrite comme le communisme à l’envers. Pour le communisme, tout est public, pour elle, tout est privé. La propriété, la politique, la culture, la morale, même la religion, ne connaissent que des individus, leurs libertés, leurs droits et leurs contrats. A partir de la privatisation du bien résulte une privatisation universelle.

Ce modèle, en lui-même de portée universelle, acquiert un potentiel supérieur d’universalisation

-                   grâce aux techniques mettant toutes les parties du monde en relation et communication,

-                 grâce à la réaction au totalitarisme,

-          grâce à la séduction d’un rêve d’état de nature qui pourrait ne pas être hobbesien, et qui apporterait pratiquement la solution concrète au problème du mal (prospérité, paix, liberté, lumières, etc. par la vertu du free-market, des human rights et de la liberal democracy).

Quel est donc l’état final recherché ? Au terme de l’universalisation de cette « Idée-fin[9] », nous aurions les Etats-Unis du Monde. Sans doute, dans un premier temps, nous aurions partout des régimes assez oligarchiques (et bienveillants) dans chaque Etat, avec une solidarité mondiale entre ces oligarchies, pour mieux contrôler la transition. L’accroissement général de la prospérité permettrait la réduction massive des frustrations, de l’agressivité, de la guerre, la fin du militarisme devant l’esprit du commerce, le tout conduisant peu à peu à une démocratisation générale et à la paix universelle, apaisée et régulée par une unique idéologie libérale séculière, structure d’accueil tolérante pour toutes les diversités.

 

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La minimalisation du statut de la guerre 

 

Est-il besoin de préciser que, dans cette Idée pure, la place de la guerre est aussi réduite qu’il se peut imaginer ?

D’abord, juridiquement, la guerre a disparu comme droit souverain des Etats avec le Traité instituant, à l’initiative des USA, l’Organisation des Nations Unies. L’action de force armée ne peut prendre que trois formes. Soit le crime d’agression, soit la légitime défense armée à une telle agression[10], soit enfin l’action de force décidée sous le chapitre 7 de la charte des Nations Unies, afin d’imposer par la force la décision de justice prise par le Conseil de sécurité de l’ONU. Idéalement, la légitime défense n’est qu’une réaction provisoire, destinée à être soutenue et remplacée par l’action collective de rétablissement de la paix. En outre, cette action collective défensive peut prendre une forme offensive de fait, en devenant « droit d’ingérence » ou « responsabilité de protéger », quand les droits individuels sont violés par un gouvernement dans le ressort de sa juridiction. Ces gouvernements ne sont plus alors légitimes. Ils sont délégitimés, soit par leurs agressions, soit par leurs attentats contre les droits de leurs citoyens, de leurs minorités, voire des étrangers résidant sur leur sol. La partie injuste qui recourt à la guerre perd donc son caractère public et se réduit à une association de malfaiteurs, avec laquelle il n’est pas question, théoriquement, de traiter, mais qu’il s’agit de traîner devant les tribunaux. En ce sens, la guerre n’existe plus, car elle se définit classiquement à l’intérieur d’un ordre politique défini par une pluralité d’entités politiques indépendantes, et que les pouvoirs politiques, dans le « new world order », ne demeurent plus (théoriquement) qu’à l’état d’administrations régionales dans une sorte d’Etat universel en genèse. Le pouvoir souverain, dans cette communauté internationale, devra être démocratiquement partagé, mais il convient, pour des raisons pragmatiques, qu’il soit provisoirement assumé par les USA en vertu d’un privilège historique, bien qu’il soit destiné à s’internationaliser de plus en plus.

On comprend que la privatisation va de pair avec l’universalisation ou la globalisation, puisque le statut de l’individu est si fort, qu’entre lui et le tout de l’humanité, il ne peut exister des corps intermédiaires puissants, qui segmenteraient trop le genre humain et feraient obstacle à l’émancipation de l’individu.  Très logiquement, nous assistons aussi à l’installation d’une conception « gendarmesque » de l’action militaire. Il ne s’agit plus d’imposer sa volonté à l’adversaire, mais d’imposer l’obéissance à la loi internationale et d’infliger une juste punition à un rebelle, à un voyou, à un délinquant, à un gangster. Cette judiciarisation qui soumet au juge l’action militaire, et d’abord l’action politique (Milosevic, Saddam Hussein, Gbagbo, etc.), vise aussi bien le belligérant injuste que le belligérant du bon côté, mais qui ne respecterait pas le droit des conflits armés. Même les simples combattants du « mauvais côté », qui sont censés savoir comme self evident où se trouve le bon côté, n’ont plus droit à la traditionnelle immunité morale du combattant, mais vont eux aussi relever des tribunaux, à moins qu’ils puissent prouver qu’ils ont subi une contrainte suffisante[11].

La privatisation universelle va logiquement aussi avec la fin des armées de conscription, avec la professionnalisation, avec aussi une privatisation au moins partielle de la fonction militaire avec le recours aux mercenaires (Private Military Companies[12]).

La privatisation de la fonction, la globalisation de la gouvernance, la judiciarisation vont de pair avec une nouvelle culture militaire. Citons ici, pêle-mêle, la démilitarisation des mentalités civiles, la « civilisanisation » des armées, l’assouplissement de la hiérarchisation, la diminution des pénalités, l’intégration du concept militaire à une conception globale sécuritaire de la défense (incluant aussi bien les forces de police que le corps médical, les pompiers, etc.). La démythification du métier militaire est aussi à l’ordre du jour, avec la réduction des esprits de corps, des traditions, etc. La féminisation s’inscrit aussi dans une telle perspective. La pacification est censée être le maître mot (peace-keeping, peace-enforcement). La maîtrise de la violence, l’éthique, doivent exorciser non seulement le militarisme, mais toute culture d’autorité ou toute politique de puissance. 

 

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Théorie de la guerre juste et abus idéologique de cette théorie

 

Dès mes premiers contacts avec l’établissement militaire américain, et plus largement otanien, en 2004, j’ai été frappé par la permanence de la référence classique aristotélicienne en éthique militaire[13], ainsi que par le caractère vivace des théories de la guerre juste et sa connexion logique avec la théorie des droits de l’Homme, le tout dans le cadre d’une apologie décomplexée de l’impérialisme US[14]. Cela me conduisit à mettre en perspective la théorie classique de la guerre juste, telle que présentée par Vitoria et Suarez.

Trois éléments sont ici à dissocier :

-          1° - le premier, c’est le juste sens de l’universalité de la nature humaine créée par Dieu, avec les droits et les devoirs qui s’y rattachent, sans distinction d’appartenance nationale ou de relation à tel ou tel pouvoir politique ;

 

-          2° - le second, c’est le non moins juste sens du bien commun du genre humain, en tant qu’il forme, bien que divisé en nationalités indépendantes, une certaine unité – et c’est par suite la nécessité d’une certaine responsabilité politique prenant en charge ce bien commun ;

 

-          3° le troisième élément, c’est la regrettable confusion entre l’élément précédent et son interprétation impérialiste – en effet, s’il est vrai que le bien commun universel du genre humain requiert à plusieurs titres[15] qu’existe une pluralité d’entités politiques indépendantes, alors il est contradictoire de prétendre que la gestion du bien commun universel requerrait un pouvoir politique universel (un empire et son impérialisme). Une telle constitution impériale serait au contraire opposée au concept même du bien commun. Par contre, l’idée du bien commun universel exige que chacune des autorités politiques indépendantes prenne en compte ce qu’on peut appeler la « fonction de paix », ou « fonction d’empire[16] » (c’est-à-dire l’administration du bien commun). Ce même bien commun n’exclut pas non plus, par ailleurs, des formes d’organisation plus poussées, telles que des alliances, ou unions stables d’Etats et de nations, pourvu que la subsidiarité effective y soit sauvegardée et que la pluralité politique effective soit préservée. 

 

Il existe un parallèle frappant entre la pensée de Vitoria rapportée à l’empire de Charles Quint, et le développement des théories des droits de l’homme et de la guerre juste, rapportées à l’empire américain. Il en allait d’une certaine façon de même, au XIXème siècle, quand l’empire britannique s’était arrogé le droit de visiter tous les navires de quelque nationalité qu’ils fussent, au motif de la lutte contre le trafic d’esclaves et de la protection du commerce contre la contrebande. Les théories des droits de l’homme et de la guerre juste permettent, si l’on en abuse, de couvrir d’un prétexte plausible toutes les agressions et de réduire à néant la substance même de la Charte des Nations Unies. Il faut adopter sur ce sujet un point de vue équitable et impartial, afin de distinguer, dans l’Histoire,

-          d’un côté, ce qui relevait effectivement d’un exercice raisonnable de la fonction d’empire par une puissance plus importante, investie en vertu des circonstances de responsabilités universelles en face de périls ou d’attentats aux droits humains objectivement intolérables, et,

-          d’un autre côté, les manœuvres abusives permettant d’opprimer la souveraineté indépendante sous prétexte de bien commun de la société libre.

Car la même dialectique qui oppose et rattache droits humains et bien commun dans un Etat, vaut aussi pour les droits des nations relativement au bien commun du genre humain. Au nom du bien commun, et en particulier au nom de la sécurité, on peut supprimer tous les droits individuels ; de même, toutes les souverainetés nationales peuvent être opprimées par une ambition impériale au nom du bien commun de la chrétienté, de la communauté humaine, etc.

De tels abus peuvent prendre des formes particulièrement répréhensibles, quand ils s’accompagnent de perfidie, c’est-à-dire comportent des actions telles que manipulations d’opinion, d’opérations sous faux drapeaux, etc.

Il y a de fortes raisons de croire que « le pouvoir absolu qui corrompt absolument », comme disait Lord Acton, n’est autre que le pouvoir impérial. De la sorte, la pluralité nationale est la forme fondamentale de la séparation des pouvoirs dans le genre humain, séparation sans laquelle il ne saurait exister aucune liberté politique. 

 

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La maximalisation paradoxale de l’outil militaire

 

La politique US de « new world order », immensément ambitieuse, pouvait difficilement ne pas devenir une politique militariste et belliqueuse. De fait, cette époque d’après guerre froide, théoriquement pacifiste d’inspiration et devant tendre à éliminer la guerre, fut l’époque qui vit la constitution d’un outil militaire US apparemment inégalable, grâce à des dépenses militaires supérieures à la totalité des dépenses de toutes les autres nations.

Ce monstrueux surarmement impliquait non seulement un accroissement quantitatif tout à fait démesuré, déjà notable au moment de la course au nombre de têtes nucléaires, durant la guerre froide, mais une mutation qualitative. Il s’agit d’une révolution dans la technologie des armements due à l’application du savoir en informatique et en robotique. Elle impacte tous les domaines de l’activité militaire, le commandement, les communications, la surveillance, le renseignement et son exploitation, la précision des frappes, etc.

Elle semble destinée à se poursuivre, avec le développement des nanotechnologies, la révolution robotique, la numérisation intégrale du champ de bataille (interconnectant tous les combattants et permettant de transmettre à tous toutes les informations en temps réel), la miniaturisation extrême des robots, etc. On peut toutefois se demander dans quelle mesure tous ces développements sont autre chose que des gadgets, peu rentables en termes de réelle puissance militaire, en particulier face à la guerre asymétrique[17], ou, comme nous le verrons, dans le cadre de la guerre « hors limites ». En outre, le contrôle électronique de ces engins les rend extrêmement vulnérables à des actions de guerre cybernétique, susceptibles un jour de transformer tout projectile en boomerang.

La révolution technologique affecte aussi la culture militaire profonde, en étendant à l’infini la distance possible entre l’assaillant et son ennemi, en réduisant à néant le risque pris par un des partis. Ces deux éléments, joints ensemble à une conception toute gendarmesque et judiciaire de la guerre, transforme de fait et paradoxalement le guerrier en bourreau. Ce dernier procède à une série d’exécutions capitales sommaires, décidée par le seul exécutif dans le secret sans aucun contrôle ou intervention judiciaire[18], sur la seule base d’une kill list établie par les services de renseignement, grâce à des informations « extraites » par des moyens incluant le plus souvent la torture[19], assassinats ciblés (targeted killings) comportant le plus souvent d’importants « dommages collatéraux » et faisant vivre les populations dans la hantise de la frappe qui peut surgir « out of the blue » à tout instant. Dans ces conditions, l’insistance sur l’éthique et le droit dans le cadre d’une judiciarisation intégrale de l’action de force apparaît souvent comme une dérision sinistre. 

Toute cette Révolution des Affaires Militaires, commencée plus tôt, au cours des années 80 du XXème siècle, était paradoxalement cohérente avec la conception minimaliste de la guerre.

C’est ainsi que les forces US ne perdirent personne au Kossovo en 1999. L’idéologie du privé et la peur de la mort qui accompagne l’esprit de jouissance, contribuent à une volonté d’exclure l’idée même de guerre hors de la culture commune et de la sphère publique. Le patriotisme (sauf le patriotisme impérial, censé être le service de l’Idée et de la Grande Nation) est censé devenir pour toujours une vieillerie, la révolution technologique doit permettre une guerre sans mort, donc sans héroïsme et sans sacrifice, analogue à une opération de police bien montée. Une grande insistance est mise (non sans raison) sur le souci des «blessures psychiques[20] », le fameux PTSD (post-traumatic stress disorder)

On comprend aussi que la logique hobbesienne de pacification d’une nation par la constitution d’un Etat procédant au désarmement des citoyens et à la constitution en sa faveur d’un monopole de la violence, peut être théoriquement étendue à la totalité des nations, en faveur d’un unique organisme, ou Etat, constitué en gendarme du monde. La paix est alors le résultat d’une guerre victorieuse faite à la guerre, et gagnée par les bons, naturellement. Cela implique une supériorité absolue (overwhelming superiority) des meilleurs sur tous les autres membres de la société internationale.

Cela implique aussi la fin des forces de dissuasion indépendantes (guerre des étoiles, bouclier antibalistique, etc.), voire la miniaturisation des armes atomiques et une doctrine offensive de leur emploi tactique, justifiée par une théorie de la juste guerre préventive[21]. 

             

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La guerre contre le terrorisme et le sens exact du péril islamiste

 

A cause de cette écrasante supériorité, dans les vingt ans qui suivirent l’effondrement du mur de Berlin, nul, mis à part Saddam Hussein, n’osa un affrontement classique suicidaire avec la puissance impériale. Ce fut donc l’époque dite des guerres asymétriques (entre le fort et le faible), remake des guerres coloniales et de décolonisation, avec par conséquent un usage intensif du terrorisme et de la lutte antiterroriste.

L’expression de « contre-insurrection » est significative d’une conception impériale, selon laquelle les ennemis sont avant tout des rebelles (insurgents) au nouvel ordre mondial[22]. Malgré bien des agitations, ce fut encore une époque de paix relative pour le monde.

Ce terrorisme fut principalement islamiste. Le point commun à la totalité des guerres menées directement ou indirectement par les US ou l’OTAN (Irak 1 & 2, Bosnie, Kossovo, Afghanistan, Lybie, Syrie) est de se dérouler sur des terres de tradition musulmane. Ceci, pour être correctement interprété, demande à être relié rationnellement à la politique impériale de « new world order ». 

Le thème de ces guerres est la lutte contre le terrorisme islamiste. On ne peut toutefois que s’étonner de la disproportion entre les moyens gigantesque mis en œuvre pour combattre le terrorisme et le caractère effectif presque fantomatique de ce dernier, bien qu’il soit médiatiquement omniprésent comme une obsession. Ce paradoxe peut évidemment être expliqué de façon positive, par l’efficacité extrême de nos services, parant la plupart des tentatives terroristes, grâce à leur supériorité technologique. Sed contra, nous demanderons aussi pourquoi nous ne sommes pas capables d’en finir une bonne fois, même sur le terrain, et pourquoi ces guerres traînent ainsi en longueur.

Une autre explication est moins glorieuse. Un officier allemand de la Bundeswehr me la développait récemment. En fait, on peut se demander ce qu’il reste de l’islamisme quand on a enlevé l’argent des pétroliers et les manipulations de la CIA, qui ont pris la relève de l’Intelligence Service.

L’islamisme, en partie fabriqué, mais obsessionnellement anxiogène dans l’opinion publique occidentale, possède deux fonctions, selon qu’il cède à une passion antioccidentale irrationnelle, ou accepte de faire un calcul rationnel :

-          1° en tant qu’il est irrationnel en certains de ses quartiers, il va justifier le réarmement massif dont nous avons parlé, dont la finalité première n’est d’ailleurs pas la lutte contre la terrorisme, mais l’acquisition du monopole du pouvoir dans le monde ;

-          2° en tant qu’il est plus raisonnable, il constitue un chien de garde, relativement contrôlable, servant à tenir en respect tous les autres rivaux potentiels, ou Etats indépendants. C’est là une action analogue à celle de la France se servant jadis du Grand Turc contre d’une alliance de revers contre la Maison d’Autriche. Ainsi, l’islamisme, en tant qu’il est piloté par Washington et financé par des pétroliers n’ayant (jusqu’à il y a peu) rien à lui refuser, constitue l’alliance de revers idéale et indispensable permettant de fragiliser, d’intimider et de contrôler à la fois l’Europe, la Russie, l’Inde et la Chine, c’est-à-dire la totalité des rivaux possibles.  

-          L’Etat d’Israël fonctionne alors, dans cette perspective, comme un pion, permettant de tenir l’islam sous tension islamiste et de le garder dans le camp US – et de maintenir les pays musulmans dans la crainte d’une force militaire massive, constamment prépositionnée, et pro-occidentale.

Les guerres d’Afghanistan et d’Irak ont sans doute à voir, moins avec la lutte contre le terrorisme, qu’avec le contrôle des sources d’énergie, le soutien du dollar par la captation des pétrodollars, le refoulement de la Russie et l’encerclement de la Chine.

Naturellement, cette politique impériale de grand style est vendue à l’opinion publique internationale par des médias largement biaisés et sous contrôle, sous couvert aussi de sécurité nationale, de défense de la démocratie et des droits de l’Homme, de la R2P[23], etc.

On dit que cette politique n’a pas atteint les résultats escomptés. Pour ce qui est des guerres « antiterroristes », cela n’est pas certains. Elles ont permis le réarmement, la survie du système dollar et du contrôle US sur l’énergie. Qu’elles aient abouti à l’anarchie sur place est un dommage collatéral. Elles ont aussi permis le développement de 703 bases militaires à travers 122 pays pour soutenir ces entreprises.

 

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La conquête pacifique par l’économie

 

Malgré cette hyperactivité guerrière et militaire, l’Idée de l’empire reste fondamentalement pacifique. Le levier principal de la normalisation doit être un accroissement général de la prospérité, grâce au free-market, et par suite une réduction massive de l’agressivité, conduisant elle-même peu à peu à une démocratisation générale et à la paix universelle, apaisée et régulée par une unique idéologie libérale séculière. Dans ce contexte, la guerre n’est qu’un coup de bistouri passager, destiné à faciliter l’accouchement de la société future, inévitablement appelée par un déterminisme historique de nature avant tout économique. Le pragmatisme américain, en ce sens, n’est pas si éloigné que cela du marxisme. Il se veut bienveillant, puisqu’en définitive, son projet est d’apporter le développement[24] : son pouvoir (libéral) viendra par surcroît et peut-être comme un bienfait de plus.

En outre, la focalisation de l’attention sur les conflits en zone musulmane fait oublier que l’enjeu politique principal, pétrole mis à part, n’est pas là. Pour la politique de « new world order », l’essentiel est la normalisation du reste du monde selon l’Idée de l’empire.

Par normalisation, il ne faut pas entendre conquête, ou occupation, car l’empire se veut et se pense libéral, même quand il a recours à des méthodes musclées, ou machiavéliques. Par normalisation, il faut juste entendre la mise en conformité de l’économie, de la politique et de la culture avec les normes générales US. Il doit bien sûr en résulter un certain leadership automatique des US, du moins pendant une longue période de temps, parce que les peuples normalisés garderont longtemps une « identité divisée », « a divided self[25] », et donc seront moins dynamiques, sûrs d’eux et performants que la puissance dont ils auront adopté les critères, étrangers au départ à leur génie propre. Du moins le présume-t-on.

Par reste, il faut entendre d’abord la Russie et la Chine, parce que ces deux nations ont une longue et solide tradition étatique, à la différence de l’Inde et du Brésil.

La politique de l’empire n’est donc pas d’abord guerrière. Sa façon de « conquérir » les autres est plutôt de les engager dans une interaction économique et technique. Il place sa confiance dans l’effet modernisateur des mentalisés, par la diffusion des sciences, des techniques et de l’économie libérale[26]. De l’alignement économique et de la diffusion progressive des informations, notamment via Internet, doit résulter peu à peu le désir, puis la réalité d’une normalisation culturelle libérale[27], puis une démocratisation politique (= démocratie libérale, médiatique, etc., telle que nous la connaissons en Occident). Les régimes autoritaires sauteront les uns après les autres sous la pression de la démocratisation libérale induite par le progrès économique et technique.

Cette politique est censée être irrésistible, tant on suppose irrésistible aussi l’attrait de l’American way of life, de la liberté individuelle, de la démocratie politique, etc. Et ceci est vrai, tant que le prestige moral et la puissance de rêve de l’Amérique demeure suffisants. Ceci devient faux, quand les USA prennent le visage d’une oligarchie militariste, dogmatique, immorale, manipulatrice, etc. En un mot, quand ils passent à leur opposé.

En outre, le « reste », c’est-à-dire essentiellement la Russie, et la Chine étaient malgré tout des puissances massives, des puissances nucléaires et des Etats forts. C’est pourquoi, pendant une génération, l’empire qui plaçait tout son espoir dans la normalisation économique, n’a pas tenté d’action de force directe contre eux, pas même contre l’Iran.

 

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Les résistances à la conquête libérale et la guerre hors limites

 

Pour vivre en paix, il faut être deux. Pour faire la guerre, il suffit qu’un la veuille – l’autre est forcé de suivre, ou de se soumettre. Conscients de cette situation d’ensemble, les Chinois ont forgé le concept de « guerre hors limites[28] ». Si les Américains ont une interprétation clausewitzienne de leur propre politique, les Chinois ont une interprétation de cette même politique américaine inspirée plutôt par le retournement (fréquent) de la formule de Clausewitz : « La politique n’est que la guerre continuée par d’autres moyens ». La politique de normalisation n’est en aucun cas le doux commerce succédant à la barbarie héroïque, mais il n’est que la guerre (de conquête) continuée par d’autres moyens que les moyens militaires[29]. La nature de l’Homme ne changeant pas, sa volonté de puissance demeure et quand il ne peut pas conquérir par violence, il conquiert par ruse. Quand la solution de force n’est pas possible, on peut sans doute chercher une solution de raison dans une logique de paix, mais on peut aussi déplacer le point d’application de la force, de manière à faire « la guerre sans guerre ».

Quand la guerre n’est plus là où normalement elle est, elle émigre ailleurs – en un mot, dans le commerce, dans le contrôle des voies de communication, des sources d’approvisionnement, en énergie, matières premières, alimentation, et dans le contrôle des marchés, dans les manipulations monétaires et financières, dans l’imposition des normes contraignant la concurrence, etc. A la guerre économique tous azimuts peut se rajouter une guerre culturelle, visant à la conquête des médias et des esprits, une guerre juridique (lawfare) et une guerre politique.

Le concept de guerre politique est simple : au lieu de faire la guerre à un pays dont les chefs vous sont hostiles, faites donc en sorte que ce pays change lui-même ses chefs et les remplace par des dirigeants qui soient à votre goût. Pour s’emparer du pouvoir chez les autres, il faut y acquérir un parti, gagner des élections, et pour cela il faut de l’argent, des médias, des juristes, des ONG, du savoir-faire, des conseils, des équipes entraînés, des groupes de choc pour les opérations de force, etc. L’opération, bien sûr, ne peut réussir que si la ficelle n’est pas trop grosse, et si l’apparence d’autodétermination est suffisante – ce qui suppose que l’opération subversive se greffe tout de même sur un certain mouvement populaire spontané et tire parti d’une réelle différence de potentiel politique.

A la catégorie des guerres politiques appartiennent ainsi les opérations de regime change, les révolutions de palais qui doivent pouvoir être camouflées médiatiquement en révolutions populaires (les « révolutions colorées » appartiennent à cette catégorie). Les régimes qui tardent à se laisser normaliser peuvent ainsi être renversés par une technique savamment mise au point et appliquée en divers lieux avec des succès divers[30]. La guerre politique serait qualifiée par l’empire d’entreprise de subversion, s’il en était la victime. Le budget annuel officiel consacré par l’empire à la pénétration politique et culturelle des appareils de pouvoir dans tous les pays est au moins égal au budget de l’US AID, qui sera cette année de 42 Billions $. La sous-secrétaire d’Etat américaine a ainsi chiffré elle-même à 5 millards de $ en vingt ans les sommes investies par les US (par exemple) en Ukraine pour y assurer le regime change et l’otanisation[31]. Et dans sa fameuse conversation (« F…k the EU ») avec l’ambassadeur US à Kiev, toute personne honnête et sensée peut juger sans qu’il y ait place pour un doute raisonnable, que l’empire fait la pluie et le beau temps dans cette capitale en 2014.

 

L’interprétation chinoise n’est donc pas fausse, du moins est-elle loin de l’être en totalité. L’empire a adopté un comportement proactif pour accélérer la normalisation du monde.

En Russie, n’ayant sans doute jamais cru à la possibilité d’une réconciliation, ni même d’une évolution très positive à moyen terme, l’empire a plutôt poussé le plus loin possible l’éclatement de l’URSS, l’extension de l’OTAN et de l’UE ; il a utilisé au maximum tous les leviers dont il disposait pour assurer le rolling-back maximal de cette puissance, pour l’affaiblir au maximum et pour y installer un contrôle maximum. Malheureusement, l’empire en a trop fait et provoqué une réaction à terme catastrophique pour le projet de « new world order ».

 

9

Les trois échecs de l’empire

 

Ses échecs principaux sont au nombre de trois :

 

1° Le premier échec est la survie du régime chinois, qui malgré d’évidents défauts, apparaît aux Chinois comme la seule garantie de l’indépendance de la nationalité chinoise, qui autrement serait démembrée et livrée au pillage, comme le fut la Russie sous la présidence de Boris Yelstsine[32]. En outre, force est de constater que les « libéraux » ne sont qu’une frange infime de la population, même urbaine et cultivée. En effet, la modernisation des mentalités par l’économie ne conduit pas d’abord au libéralisme, mais bien davantage au nationalisme, au moins dans un premier temps, qui peut durer plusieurs générations. Ce même nationalisme est aussi exacerbé à Taïwan, au Japon de nouveau, en Inde, au Vietnam, en Corée, etc. – occasionnant dans cette région du monde une course aux armements navals et des tensions très fortes entre nationalités impériales rivales et nationalités indépendantiste. L’empire peut dans une certaine mesure jouer avec ces tensions, mais la montée des nationalismes marque certainement l’échec de la normalisation générale. Les traditions orientales résistent aussi à la poussée de l’humanisme postmoderne, dont la dégénérescence morale (particulièrement manifeste sur certains points) inspire là-bas dégoût et mépris, tout comme dans le monde musulman, en Afrique, et aussi en Russie et dans les secteurs de l’Europe restés indépendants par rapport à une idéologie libérale devenue libertaire. Il ne s’agit pas là d’une opposition entre la modernité et l’antimodernité[33], mais d’une opposition entre la simple civilisation et une liberté redevenue barbare, retournant à l’état de nature, destructrice de l’état civil. Si l’empire avait su conserver une culture harmonisant la sagesse classique, les valeurs chrétiennes et les meilleures traditions libérales, son entreprise aurait pu réussir dans une large mesure et n’aurait pas suscité un pareil rejet. Mais les États-Unis ont abandonné la culture qui a fait leur cohésion, leur force et leur grandeur. Leur culture officielle combine :

-          a) un relativisme devenu dogmatique,

-          b) l’imposition d’un ordre moral à rebours et d’un conformisme politically correct étouffant, qui a remplacé le sympathique souci de liberté individuelle,

-          c) une sécularisation devenue aussi intolérante que la pire des religions d’Etat.

 

Comme leur libertarisme économique est désormais prédateur et déstabilisateur, que leur militarisme est démesuré, les US sont devenus le principal danger de guerre pour le monde et le vrai trublion de la planète.

 

2° Le second échec majeur de l’empire fut de ne pas pouvoir empêcher, malgré une guerre politique de très haute intensité, la réélection de Vladimir Poutine, au moment où la Russie s’était déjà rendue largement indépendante des oligarques pro-occidentaux et des médias pro-occidentaux, dont elle avait repris le contrôle.

 

3° C’est la Russie qui a largement contribué au troisième échec, qui consiste en l’avortement du printemps arabe. Derrière la façade vendue à l’opinion occidentale d’une démocratisation de ces pays, il s’agissait d’en moderniser le contrôle en remplaçant les dictateurs par les frères musulmans et d’en rationaliser l’organisation sous l’égide ottomane. Sur le papier, une manœuvre de grand style, sur le terrain un fiasco dû à l’indocilité des FM et à leur incompétence, ainsi qu’à la réticence des deux alliés principaux, saoudiens et israéliens à adopter cette stratégie nouvelle. C’est avec leur appui que l’Egypte a réussi à se débarrasser de la dictature islamiste soutenue par Washington. Enfin, la Syrie, grâce au soutien russe et iranien, n’est pas tombée. Plus récemment, la tentative pour faire tomber l’appui de l’action russe en Syrie, c’est-à-dire Sébastopol, s’est soldée par un échec humiliant. Nous en sommes aujourd’hui à nous demander (écrit Xavier Moreau) si cet échec local pourra être transformé en une victoire stratégique, qui consisterait dans la division durable entre l’Europe et la Russie, grâce à une guerre civile larvée en Ukraine, et à la réactivation de l’OTAN en Europe. Mais cela est douteux.

L’attitude des dirigeants politiques européens, confrontés à l’hostilité à la guerre de la part de leurs peuples et des milieux industriels, nous permettra de mesurer par une expérience en vraie grandeur le degré de contrôle exercé par les USA sur les systèmes politiques de leurs alliés.   

Plus généralement, la guerre hors limites peut réussir contre des petits Etats, mais elle échoue face à des grandes nations, justement à cause de l’interdépendance libérale des économies et de la crainte des armements nucléaires. D’autre part, les Etats indépendants et les opinions publiques y compris occidentales, libérées par Internet d’une information monopolistique proaméricaine, font éclater à la fois la censure du politiquement correct et l’autorité morale de l’idéologie libérale de gauche. Le chômage massif et l’inégalité croissante sont désormais imputés, sans doute avec raison, au modèle de free-market postmoderne, dont la culture postmoderne standard est l’idéologie, justificatrice de l’injustice.

 

10

Nouvelle situation et perspectives d’avenir

 

L’empire US, désindustrialisé, oligarchisé, avec une classe moyenne dégonflée et appauvrie, est en déclin rapide, comme l’était l’empire britannique à la veille de la Guerre de 14 face à l’ascension rapide de l’Allemagne.

Les grands pays émergents s’organisent entre eux (BRICS, Organisation de Shanghaï).

Les immenses projets de nouvelle route de la soie (très comparables à ce que fut avant 1914 le Bagdad Bahn) permettent d’envisager de Hambourg à Shanghai un continuum économique continental, avec de grandes routes terrestres, complétées par l’ouverture de la voie maritime arctique, laquelle diminue de moitié la distance entre l’Asie et l'Europe et qui est facile à sécuriser, permettant de soustraire le commerce mondial au contrôle de l’US Navy. Plus généralement, il semble probable de voir mis en échec le basculement océanique de la vie économique, voulu par les US, aussi bien transpacifique que transatlantique, et la renaissance d’une vie intra-continentale très active, tendant à retransformer les Amériques en une simple Île, comparable par rapport au monde à ce que sont les Îles britanniques par rapport à l’Europe continentale.

Il est clair dans ces conditions, que l’empire finirait, si l’Europe pouvait se déclarer indépendante et s’associer en tant que de besoin au continuum continental russo-chinois. Ceci se ferait d’abord à travers un nouveau Rapallo germano-russe.

Si cette liaison naturelle se réalisait, cela signifierait la fin de l’organisation présente.

Il est probable que, dans ces conditions, l’islam se dégagerait de l’islamisme, regarderait vers le Nord, et que les Sinisés nationalistes mettraient un bémol à leur ardeur guerrière, face à la Chine. Les USA devraient reconstruire leur industrie, renoncer à l’empire, rétablir les classes moyennes et restaurer la démocratie. Ils arrêteraient de troubler le monde entier par ambition et idéologie délétère. La France et l’Italie se tourneraient vers l’Afrique. La France et l’Angleterre se développeraient en Polynésie. L’Espagne et le Portugal se tourneraient vers l’Amérique latine. L’Europe, au lieu d’être une Confédération du Rhin impuissante et dominée, rentrerait dans l’Histoire, comme une alliance souple de pouvoirs ex-impériaux et désormais transformés en Nations civilisées associées ouvertes chacun sur une portion du monde, dans une perspective de coopération non dominatrice, rassurante, garantie précisément par la dimension moyenne de chacun nos Etats européens, et par leur indépendance relativement aux ambitions démesurées de l’empire.

Les Nations civilisées sauraient organiser l’économie selon des règles ne permettant pas à la propriété privée et au commerce ou à la finance de se transformer en moyens de domination internationale ou impériale. Elles sauraient éliminer les abus permettant au droit de servir au lawfare, à l’information de se transformer en propagande politique, à la liberté des associations de devenir l’arme privilégiée des faux-nez de services spéciaux adverses, à la technologie des communications de devenir une arme d’espionnage universel, etc. En un mot, elles élimineraient les diverses conditions de la guerre hors limites. 

Dans ce nouveau contexte, la guerre telle que nous l’avons connue depuis 1989 laissera nécessairement de nouveau la place aux conflits interétatiques mais sous une forme non classique et encore largement imprévisible : toute la défense est à réinventer de A à Z.

.

11

Quel parallèle 1914//2014 ?

 

Dans ces conditions, nous sommes obligés de constater un étrange parallélisme entre la situation européenne de 1914 et la situation planétaire de 2014. Un empire bat de l’aile. De nouvelles puissances émergent. Un renouveau culturel se manifeste, en même temps que l’idéologie dominante sombre dans l’abjection. Des blocs se forment. Si l’empire veut se maintenir, il ne peut plus se contenter de faire la police. Il doit décider de faire la guerre.

Dans ces conditions, deux options s’offrent à lui :

-          1° L’empire américain abdique sans bruit comme est tombée l’Union soviétique ;

-          2° il prépare méthodiquement la IIIème guerre mondiale.

La clé de l’avenir se trouve en Europe. Sans elle, l’empire ne peut opter pour la guerre. Si l’Europe refuse de suivre les US contre la Russie, la paix est sauvée. Les USA peuvent renaître à la démocratie et à la modération. L’Europe rentre dans l’Histoire.  

 
 
 
L'annotation est incomplète et inachevée. Comme la campagne électorale est brève, je prie mes lecteurs et collègues de m'excuser de publier ce texte en l'état. 

[1] Clausewitz, De la guerre.

[2] Op.cit.

[3] George Bush, ‘Discours au Congrès’ du 11 septembre 1991.

[4] Rappelons que la première guerre d’Afghanistan, celle qu’avaient menée les Soviétiques, avait duré de 1979 à 1989.

[5] Hegel, Principes de la philosophie du Droit.

[6] Op.cit..

[7] John Locke, Second Essay on Civil Governement.

[8] Thomas Hobbes, Leviathan.

[9] Husserl, Méditations cartésiennes, 1937, Introduction.

[10] Il n’échappe à personne que la meilleure défense étant souvent l’attaque, le droit à la légitime défense peut être interprété comme un droit à une frappe préventive, censée différer moralement et juridiquement d’une frappe préemptive. Voir à ce sujet, par exemple, Allen Buchanan, ‘Justifying Preventive War’, dans Henry Sue & David Rodin (edited by), Preemption. Military Action and Moral Justification, Oxford University Press, 2007, pp.126-142. 

[11] Jeff Mc Mahan, Killing in War, Oxford University Press, reprint, 2011. 

[12] Georges-Henri Bricet des Vallons, Irak, terre mercenaire : Les armées privées remplacent les troupes américaines, Favre, 2010.

[13] Reichberg, Military Ethics.

[14] Martin Cook, The Moral Warrior.

[15] Henri Hude, Préparer l’avenir. Nouvelle philosophie du décideur, Economica, 2012.

[16] Henri Hude, Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l’Europe, Editions Monceau.

[17] Roger Trinquier, La guerre, 1980, réédition La guerre moderne, Economica, 2008 ; David Galula, Contre-Insurrection, théorie et pratique, Economica, 2008 ; Vincent Desportes, La guerre probable, Economica.

[18] Grégoire Chamayou, Théorie du drone, La Fabrique Editions, 2013.

[19] Michael L. Gross, Moral Dilemmas of Modern War: Torture, Assassination, and Blackmail in an Age of Asymmetric Conflict, Cambridge University Press, 2009.

 

[20] Yann Andruetan, Les blessures psychiques en dix questions, Economica, 2013.

[21] Voir plus haut, note 11.

[22] C’est assez paradoxal pour une puissance nées d’une révolution et d’une guerre d’indépendance et dont les combattants patriotes étaient eux-mêmes dénommés « insurgents ».

[23] Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, La guerre au nom de l’humanité. Tuer ou laisser mourir, PUF, 2012.

[24] Ajoutons que l’empire, afin de réaliser le développement économique et donc la conquête politique et culturelle de ses adversaires, a choisi aussi pour d’autres raisons plus triviales, la désindustrialisation et la financiarisation. De là est résulté une certaine reprolétarisation en Occident, un dégonflement de la classe moyenne, une croissance phénoménale de l’inégalité, et en résumé un remplacement du régime mixte fortement démocratique par une oligarchie de plus en plus fortement teinté de ploutocratie, de pouvoir policier, de militarisme.

[25] Samuel Huntington, op.cit..

[26] Zbigniew Brzerzinski, La révolution technétronique.

[27] Concernant la normalisation culturelle, l’empire propose de plus en plus pour dogme unique un individualisme relativiste et sécularisé. La sécularisation est censée suivre automatiquement la pénétration du capitalisme libertaire, surtout si l’oligarchie jugée plus occidentalisée prend le contrôle des médias. Toutefois, pour des raisons tenant à l’alliance entre évangélistes américains et impérialistes néo-conservateurs, ces derniers sont prêts à tolérer que la diffusion du protestantisme évangélique soit considérée comme une précondition fréquente de la normalisation générale. Il n’est pas rare, par exemple, de voir les prédicateurs évangélistes travailler la main dans la main avec les représentants d’USAID. Le militarisme impérial est aussi une des caractéristiques majeures de l’évangélisme américain, et l’évangélisme une caractéristique non négligeable du militarisme impérial. Il est intéressant d’observer que le protestantisme évangéliste s’engage en ces temps postmodernes dans les voies qu’a suivies le catholicisme durant les temps prémodernes et dont il s’est retiré. Considérant cette alliance de l’impérialisme et de l’évangélisme, il est probable que le retour de bâton sera violent, pour l’évangélisme, quand le retrait de l’empire sera devenu un fait accompli. Ceci est un élément important concernant la guerre depuis la fin de la guerre froide, car ce n’est guère que depuis ce moment, que les évangélistes sont sortis de leur ghetto, grâce à leur alliance historique avec les néo-conservateurs. Certains catholiques américains ont été tentés de les imiter.  

 

[28] Qiao Liang et Wang Xsiangsui, La guerre hors limites, Rivages Poche, 2006. 

[29] Les Chinois se rappellent, notamment, de quelle façon les Japonais ont développé leur impérialisme en Mandchourie entre les deux guerres mondiales, à partir d’une société ferroviaire possédée par le Japon, qui, à force de s’adjoindre de nouveaux organes par concentration horizontale et verticale, était devenue un Etat dans l’Etat, qui avait fini par organiser une sécession de la région, puis par remplacer l’Etat lui-même en s’identifiant finalement à un gouvernement militaire. 

[30] Gene Sharp, From Dictatorship To Democracy, fréquemment réédité.

[31] Déclaration à l'International Business Conference on Ukraine in Washington, DC, National Press Club, 13 décembre 2013. http://www.informationclearinghouse.info/article37599.htm

[32] Arnaud Leclercq, La Russie, puissance d’Eurasie. La Russie des origines à Poutine, Ellipse, 2014.

[33] Chantal Delsol, article récent.

Commentaires 

 
+1 # Droal 2014-05-14 21:11 Le 31 mai 1960 Charles De Gaule prononce à l’Élysée une allocution radiodiffusée et télévisée sur la situation internationale, après l’échec de la conférence au sommet dont les participants étaient Nikita khroutchev, le chancelier Adenauer, le général Eisenhower et Harold McMillan ; conférence qui s’est tenue au palais de l’ Élysée le 16 et 17 mai :
« Or, en définitive et comme toujours, ce n’est que dans l’équilibre que l’univers trouvera la paix. Sur notre ancien continent, l’organisation d’un groupement occidental, tout au moins équivalent à celui qui existe à l’Est, pourra permettre un jour, sans risque pour l’indépendance et la liberté de chacun et compte tenu de l’évolution vraisemblable des régimes, d’établir l’entente européenne entre l’Atlantique et l’Oural. Alors, l’Europe tout entière, cessant d’être coupée en deux par des ambitions et des idéologies qui deviendraient périmées, redeviendrait le foyer capital de la civilisation. »
Discours et Messages.
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+1 # Vuillemin 2014-05-14 22:23 Dieu de colère : La stratégie américaine sous l\'influence du puritanisme de Jean-Paul Meyer me semble être une approche complémentaire de votre analyse. Pour l\'US ARMY l\'ennemi est forcément le méchant et le méchant doit être anéanti. S Répondre | Répondre en citant | Citer
 
 
+1 # Gerald 2014-05-14 23:34 Peace in our Time? Droit à l'oubli, ou devoir de mémoire?

Discours de Neville Chamberlain à son retour triomphal de Berlin le 30 septembre 1938:

https://www.youtube.com/watch?v=FO725Hbzfls
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