République Centrafricaine. Pourquoi la guerre ?

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Pour ceux qui s'intéressent à l'Afrique, en particulier à la crise et à l'intervention militaire française en République Centrafricaine, je peux conseiller un livre bref et substantiel, à paraître incessamment chez Lavauzelle, et dont j'ai rédigé la préface. Voici, après l'image de la couverture du livre, le texte de cette préface.

 

 

                                                      

 

 

Un incendie éclate, on envoie les pompiers. Ils éteignent le feu. On pense à autre chose. C’est un peu ainsi que les grands médias présentent aux citoyens les crises africaines et les opérations militaires, souvent françaises. Censées mettre fin à des situations intolérables, elles y parviennent plus d’une fois. De retour d’opérations, les militaires auraient tant à dire… Mais l’attention volage est ailleurs.

Ce livre bref, mais substantiel, avec une grande réactivité, prend sur le fait l’action en cours, tout en prenant le temps d’analyser, mesurer, comprendre la situation en République Centrafricaine.

Il permet de cerner les enjeux politiques, économiques et culturels, de voir comment la Centrafrique est bâtie, comment elle se situe dans l’espace mondial et le temps long, dans le circuit des échanges, la continuité de la vie, le dialogue et les frictions entre cultures et entre civilisations.

Il est écrit par des gens qui savent ce dont ils parlent et il a la saveur d’un « livre de bonne foi ».

 

 

Parmi les préfaciers, il y a ceux qui en savent plus long et ceux qui en savent beaucoup moins que les auteurs. Appartenant à la seconde catégorie, je pourrais estimer en avoir assez dit, mais il y a plusieurs ensembles de questions dont j’aimerais faire part au lecteur, en me plaçant à un point de vue philosophico-politique, non sans avoir salué le courage et la compétence des militaires français, et le sacrifice de plusieurs d’entre eux. Et non sans avoir exprimé ma plus vive sympathie à tous les Africains qui luttent pour assurer leur développement dans la justice, l’indépendance, l'honnêteté, et pour bâtir des États solides.

 

 

 

I. Démocratie. 

 

La mission militaire en Centrafrique est conforme à la légalité internationale et elle est sans doute plus que justifiable sur le plan moral. Toutefois, concernant la politique d’ensemble dans laquelle s’inscrit cette mission ponctuelle, il y aurait beaucoup à questionner.

Que penser de notre zèle à démocratiser l’Afrique ?

Plus précisément, la forme de démocratisation promue en Afrique par les puissances occidentales produit-elle, dans un certain nombre de pays, autre chose que l’anarchie et la guerre civile ?

Peut-il exister une forme de démocratie qui ne soit pas solidaire d’un individualisme radical et libertaire ? Une forme qui soit plus juste, en tout cas mieux adaptée à des peuples de culture plus communautaire ? La question, après tout, se pose peut-être aussi chez nous.  

Comment une politique trop idéaliste de démocratisation aboutissant au chaos se distingue-t-elle d’une politique cynique de domination pour la prédation par l’anarchie ?

Que signifient les droits de l’Homme dans l’anarchie ?

Pour qui hésiterait, comme nous, à croire que l’anarchie puisse constituer l’état final recherché par une politique aussi imprudente, cette dernière ne semblera-t-elle pas le résultat de marottes idéologiques, rendant les cerveaux hermétiques aux leçons de l’expérience ? L'esprit scientifique, n'est-ce pas l'acceptation d'un aller et retour continuel entre le concept et l'expérience ?

 

 

 

II. Nation, Etat. 

 

Une démocratie ne suppose pas seulement des individus, des règles et des juges ; elle suppose une nation et un Etat. Or, un Etat n’est pas l’incarnation de la raison, c’est d’abord un Pouvoir, c’est à dire une force capable de mettre fin à l’état de nature – un Pouvoir régularisé, un « Prince (de Machiavel) apprivoisé [1] ».

Par ailleurs, sans lien organique à une nation, le Pouvoir ne peut pas devenir un Etat régulier, et l’Etat risque lui-même de n’être qu’une bureaucratie aux mains d’une oligarchie, à moins que la bureaucratie ne devienne elle-même l’oligarchie.

Une nation, s’il ne s’agit pas d’une nation tribale, d’une confédération de tribus cousines, se constitue en cité politique par le dépassement des relations tribales. Il y a là un phénomène normal, graduel et assez universel.

Cela se fait le plus souvent autour d’un Pouvoir stable et suffisamment équitable, qui tend donc à prendre un ferme caractère d’Etat, mais tout en restant fortement personnel. Un tel pouvoir reste longtemps le seul lien solide de ce qui a vocation à devenir une nation [2].

Tant que la cohésion d’une nation n’est pas solidement constituée par l’amalgame de ses divers composants, elle  se décompose aussitôt qu’on ôte le pouvoir, et l’Etat lui-même survit mal à la disparition du pouvoir. C’est aux connaisseurs des situations particulières de décider dans quelle mesure ces principes s’appliquent à tel ou tel des pays d’Afrique, en particulier à la Centrafrique.

 

 

 

III. Quel capitalisme ? 

 

Une économie civilisée subsiste à l’intérieur d’un cadre politique et culturel permettant la stabilité d’une confiance sociale et le fonctionnement d’une solidarité. Une économie libérale qui démolit ces cadres n’est qu’une régression barbare vers l’état de nature, une prédation, de la culture sur brûlis.

La conjugaison des marottes politiques et de la prédation économique libérale-libertaire dans des pays encore en mutation vers l’état politique produit des effets dévastateurs, requérant (et permettant) des interventions militaires à répétition.

 

 

 

IV. Constitution. 

 

Tout qui précède n’est pas en contradiction avec les idées de droits de l’Homme, de pacte social et de constitution.

Une constitution existe par un pouvoir constituant, qui ne disparaît jamais tout à fait derrière son œuvre. Ce pouvoir, par définition, précède les pouvoirs divisés et constitués, et il précède aussi les lois positives. Il est donc en soi une force nue, réunissant en lui les divers pouvoirs, et qui ne diffère d’une force brute et n’a de légitimité, que par sa visée de la norme éthique préjuridique – la loi de paix, la loi naturelle [3]. Il est absurde de prétendre imposer une constitution sans qu’il y ait d’abord un solide pouvoir constituant.  

En ce sens, la paix repose toujours au départ sur une imposition de la paix par la force juste. Mais c’est là la volonté générale, et le pacte social se passe tacitement au moment où le pouvoir imposant la paix se fait constituant par le fait même. Car la société, dès qu’elle va au-delà d’une communauté de sang, ne se constitue dans la confiance qu’autour d’un pouvoir assez juste et fort pour imposer la paix et permettre la confiance. Le pouvoir devient ainsi le premier représentant de la volonté générale, qui est d’abord d’avoir un avenir et de ne plus vivre dans l’anarchie.

Une société civilisée repose sur la victoire d’un plus fort qui est aussi (toutes choses égales par ailleurs) le plus juste [4]. Ce plus fort et plus juste (relativement) doit s’imposer aux seigneurs de guerre, oligarques, marchands d’esclaves, etc. C’est ainsi qu’une démocratisation prématurée, privant une société de son droit effectif au pouvoir et à l’évolution vers la nation et la démocratie, a pour principal effet réel d’exposer à la guerre civile ou à l’anarchie, et de soumettre à des puissances extérieures, des pays qui ne sont encore ni tout à fait des Etats, ni tout à fait des nations. En effet, elle les prive du pouvoir fort, ou, à défaut, des institutions complexes à la romaine (voir plus bas), qui seraient seules capables d’assurer le développement dans l’indépendance et l’unité intérieure.

Dans le cadre d’une démocratisation prématurée, il est aisé à des puissances étrangères cyniques de tirer dans leur intérêt certaines ficelles afin d’écarter tout dirigeant susceptible de mener une politique d’évolution graduelle, habile, dans un développement indépendant respectueux du bien commun de la nation en devenir.

Soutenir de tels dirigeants, forts et relativement justes, coopérer avec eux, stabiliser résolument leurs régimes, tout en leur laissant mener leur politique de bien commun, telle devrait être la politique africaine de la France. En plus, elle y trouverait sûrement mieux son compte que par d’autres procédés, qui pourraient lui être reprochées un jour.

 

 

 

V. Le modèle romain antique. 

 

Les Occidentaux, et de nombreux Africains, pensent avec raison que le développement de l’humain conduit tôt ou tard à faire le saut définitif du tribal au politique. C’est même par sa différence d’avec la famille, au sens large, qu’Aristote définit la cité (la polis), le politique.

Mais une idée trop utopique, simpliste ou hâtive d’un tel saut a pour seul résultat l’anarchie dans les sociétés auxquelles est imposée une telle idée.

Pour bâtir une communauté politique stable, il faut créer la confiance entre les parties réellement prenantes à la communauté en devenir. S’il y a plusieurs groupes ethniques à forte identité collective, surtout avec des traditions d’inégalité ou de violence entre eux ; s’il y a plusieurs classes sociales très différenciées, voire plusieurs nationalités, ou plusieurs religions ; et si la conscience d’unité politique et la confiance mutuelle restent faibles – alors, les institutions et la pratique doivent impérativement en tenir compte d’une manière ou d’une autre, évolutive et adaptée à chaque situation. Autrement dit, les constitutions individualistes à l’européenne, sans compléments ou compromis, ne peuvent pas fonctionner de manière satisfaisante.

Faute de confiance, chaque groupe veillera d’abord à sa propre sécurité et la constitution ne sera jamais qu’un chiffon de papier collé sur les morceaux disjoints de la société, le droit une fiction manipulatoire couvrant des rapports de forces et des ingérences extérieures.

L’Occident devrait se rappeler sa propre histoire. Les anciens Romains, aux temps où fleurissaient leur République, avaient choisi d’éviter le recours à des pouvoirs forts en mettant en place des institutions complexes, comportant des éléments de suffrage censitaire, de suffrage individuel et de suffrage sur base tribale au sens large. Ils avaient aussi des magistratures républicaines spécialement dédiées à la défense de tel ou tel groupe, ou de telle ou telle classe. Toutes ces institutions étaient propres à assurer la confiance au sein d’une société pourtant très clivée entre riches et pauvres, et entre divers groupes d’origine, en cours de fusion au sein de la cité. C’est ainsi que se constituait peu à peu un patriotisme, un bien commun.

De tels précédents mériteraient d’être médités, plutôt que d’imiter mécaniquement les constitutions actuelles des Etats occidentaux.  



[1] Harvey C. Manfield, The Taming of the Prince, traduction française Le Prince apprivoisé, Fayard, 1994.

[2] Ce lien peut être intérieur, comme une personnalité fondatrice, une dynastie, ou extérieur, comme un protectorat, ou les deux à la fois, comme dans le cas d’une dynastie d’origine étrangère, ou dans le cas d’un protectorat coachant une monarchie locale qui peinait à bâtir la nation et à lui donner un Etat.

[3] Thomas Hobbes, Léviathan, 1, 14.

[4] Pascal, Pensées, fragments « justice et force ».

 

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