Héros, victime et judiciarisé (2)

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Voici le second tiers d'un article paru, en octobre 2010, dans le numéro 15 de la revue Inflexions, sur la judiciarisation de l'action des forces armées. C'était le thème d'ensemble du numéro, auquel je renvoie, en raison de sa qualité. Merci de ne reprendre éventuellement cet article qu'en indiquant le lien à ce numéro15.

Ce texte a subi des retouches et j'espère des améliorations par rapport au texte publié il y a deux ans.

 

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Le militaire, une victime ? Qu'est-ce qu'une victime ?  

 

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le terme de « victime » ne nous situe pas (étymologiquement) dans le contexte larmoyant, gémissant et dégoulinant d'une sensibilité ramollie, qui rend le citoyen inadapté aux duretés qui firent, font et feront sans doute toujours une part de l'existence réelle et difficile des humains. Le mot se situe au départ dans champ du Pouvoir, de la Guerre et de la Religion.

 

Victime vient en effet de vincere, victum, vaincre. La victime, c’est le vaincu offert aux dieux en sacrifice. L’autre terme synonyme, en français, lui aussi hérité du latin, c’est « hostie ». Hostie vient de hostis, l’ennemi. L’hostie, c’est encore l’ennemi (vaincu) offert aux dieux en sacrifice. La différence entre la victima et l’hostia, c’est que la victima est offerte en sacrifice d’action de grâces, et l’hostia en sacrifice d’expiation[1].

 

Au-delà du contexte polythéiste populaire, les sages romains se représentent le Numen, la Puissance première et divine, qui châtie la démesure et l’injustice, et autour de laquelle l’univers, les peuples et les nations font cohésion par l’obéissance à ce que le grand tragique grec Sophocle appelle les « lois éternelles, non faites de main d’homme[2] ». 

 

 

 

La victime et la religion chez les Romains

 

La religio, c’est d’abord ce sentiment de respect du Numen. L’homme en société va du chaos à l’ordre à travers le Pouvoir. Il va du Pouvoir au Numen, en se représentant le monde entier comme une Cité en bon ordre et il se représente le Numen à l’image du Pouvoir ; en sens inverse, il revient du Numen au Pouvoir, et se représente alors la Cité comme un petit Monde où le Pouvoir est une image du Numen. C’est pour cela qu’il est si superficiel de vouloir faire comme si le politique et le religieux n’avaient aucun rapport, au lieu de prendre en compte les problèmes réels que comporte inévitablement la connexion nécessaire entre leurs concepts. 

 

Que le soldat soit une victime, au sens ancien, cela n’a rien d’étonnant, puisqu’il faut bien que, s’il y a épreuve de forces, il y ait un vainqueur et un vaincu, qui l’un et l’autre sont des combattants. Le vaincu n’est pas forcément un faible. Ce qui faisait la victime, ce n’était ni sa faiblesse, ni sa passivité, ni sa douleur, si sa servilité, mais le fait d’être la matière convenable du sacrifice. Rien n’empêche, bien au contraire, que la victime, ou l’hostie, ne soit en outre un héros. Et rien n'empêche que le héros ne soit en outre une victime, ou une hostie, s'il vit sa mort comme un sacrifice.

 

 

 

La victime dans la suite de notre civilisation

 

Sans doute a-t-on heureusement perdu, depuis longtemps, l’habitude d’immoler les vaincus au Numen, ou aux dieux de la cité, ou aux mânes des soldats morts, comme on le voit dans cette violente pièce du jeune Shakespeare (à mon avis non exempte de mauvais goût), Titus Andronicus. De même, les plus heureux des vaincus ne sont-ils plus réduits en esclavage[3].

 

Entre le sens actuel et le sens ancien du mot « victime », la religion chrétienne est venue transformer très profondément le sens du sacrifice, et c’est par elle que se trouvèrent modifiés en profondeur les usages de la guerre. Pour résumer d’un mot, ce qu’on sacrifie, désormais, ce ne sont pas les autres, mais soi-même, et le sang ne satisfait plus une violence barbare, mais, quand il continue à couler, il devient du point de vue religieux la matière de l’amour.

 

Par ailleurs, les grandes Lumières s’efforcent de conserver le Pouvoir, mais sur une base utilitariste, ou en le dérivant le la Raison, et tout en laissant de côté le Numen. La notion de sacrifice n’a plus alors qu’un sens moral, voire moraliste.

 

Quant au sens actuel du mot « victime », il ne correspond à rien de ce qui précède, mais exprime la sensibilité de ce que Chantal Delsol appelle la « modernité tardive ».  

 

 

De la démagogie "émue" à la courageuse franchise ? Nécessité urgente d'un discours "décalé"  

 

Chacun mesure l’écart entre le sens ancien du mot « victime » et son sens actuel – « une personne à laquelle arrive un malheur, dont il convient de s’émouvoir ; une personne qu’il faut plaindre, secourir avec solidarité ; un malheur scandaleux, dont il existe forcément un responsable et un coupable, qu’il faut rechercher et punir, pour que cela ne se reproduise plus, et pour aider la victime à se reconstruire, si elle a survécu » ?

 

Au lieu de flatter démagogiquement cet état de la sensibilité, il faut mesurer à quel point il présente un caractère pathologique, incompatible avec la logique d’une démocratie durable et même d'une civilisation en bonne santé. Car il ne peut pas exister en dehors d’une société dans laquelle il n’y a plus de Pouvoir plaçant la politique à son juste niveau, rassurant par la loi et par la force, déployant un horizon de sens commun culturel et politique, vers où s’unir en s’y projetant.

 

C'est parce qu'il n'est pas charpenté de références solides et nobles, qu'un individu n'a pas de résilience. Un individu réellement socialisé et inséré dans le réel est doté d'une force suffisante. Mais quand on n'est qu'un individu, on ne tient pas le choc. Quand on ne fait pas corps, on ne fait pas le poids. Et quand on fait le poids, on comprend le sacrifice. Et on honore les héros. Et ce qui inspire le plus de pitié, alors, c'est l'aliénation collective qui ne permet plus à tant de gens de bonne volonté de le comprendre.

 

 

 

En finir avec une culture suicidaire

 

Les causes du suicide sont connues depuis très longtemps. Elles nous donnent en négatif les facteurs de la force d'âme. Tout est affaire de cohésion, de continuité, de participation et de tradition.

 

L'individu isolé est un impuissant qui se désespère en se grattant le nombril. C'est honteux de réduire à cet état tant de membres d'un peuple doté de notre riche culture.

 

Le seul discours qui serait digne d'un homme d’État français, ce serait de dire que ces mentalités ne sont pas fonctionnelles, sauf dans une bulle de prospérité et de subjectivisme, qui est en train d'éclater sous la pression du réel. Alors il ne s'agit pas d'aider à se "reconstruire", mais tout simplement retrouver les bases sur lesquelles il aurait fallu construire, tout court.

 

 

 

On ne meurt jamais "pour rien"

 

Bien entendu un cœur bien placé doit savoir partager la douleur des autres, pleurer avec ceux qui pleurent. Mais on ne meurt jamais "pour rien", surtout quand on meurt debout. Nous sommes tous mortels, et à la fin seul demeure le sens de notre vie et de notre mort. J'ai compris cela, le soir où la Maréchale de Lattre m'a montré le berceau de son fils Bernard. 

 

La seule façon de ne pas désespérer, c'est de ne jamais rien regretter (sauf sa propre faute morale - et encore, pas pour s'y morfondre).

 

Cela ne signifie pas perdre l'esprit critique. Cela fera au contraire toujours partie de la grandeur tragique du métier des armes, que de perdre la vie parfois pour des causes absurdes ou douteuses, dans des lieux improbables, sur l'ordre de gouvernements médiocres et à cause d'économies de bouts de chandelles, faisant pièce à des prodigalités démagogiques. Mais tout cela précisément fait partie de l'héroïsme et rien de cela ne transforme le héros en pauvre type qui se serait fait escroquer. Cela rend juste méprisables l'embusqué qui se croit plus fin, l'égoïste qui se croit plus sage et le gouvernant qui ne méritait pas d'être chef.

 

 

Quand il n'y a plus de Pouvoir  

 

Quoi qu'il en puisse être de la pertinence des causes, du bon ou mauvais succès des campagnes, en définitive, il n’y a pas de Pouvoir, ni de politique décente, quand un État n’est pas capable, par exemple, de perdre des hommes au combat, ou d’imposer sa volonté à la finance, ou de ramener les médias à un minimum d’éthique et de raison au lieu d’entrer dans leur jeu et d’y perdre toute crédibilité.

 

Quand il n’y a pas de Pouvoir, seuls les médias ont le pouvoir et seuls les idéologues du privé sont heureux. Le politique est méprisé, parce qu’il est impuissant et que chaque citoyen participe à cause de lui au sentiment intolérable de l’impuissance collective et de l’absence de sens commun, collectif.

 

 

De l’apitoiement au dépassement

 

C’est dans une telle carence du Pouvoir que chaque individu, mécontent de soi, passe son temps à s’apitoyer sur soi-même, au lieu de se dépasser vers des horizons plus larges. Comme ce genre de vie n’est pas passionnant, et que l’individu se sent collectivement faible et privé de projection vers un horizon, il est tout à fait normal que ce même individu passe son temps à subir et se sente un peu victime de la vie. Mais la seule façon pour lui de résoudre ses problèmes, c’est de s’occuper de ceux des autres. Mais pour cela, il faut faire corps et arrêter de victimiser.   

 

 

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[1] Op.cit., pp. 732 et 301.

[2] Dans son Antigone vers 450-460.

[3] Le terme esclave est le mot récent pour servus, d’où venait serf, et servus désignait l’ennemi vaincu qui avait été servatus, conservé, au lieu d’être immolé.

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